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Reconnue comme spécialiste des crimes commis par les autorités russes en Tchétchénie et ardente critique de Vladimir Poutine, Anna Politkovskaïa a été abattue dans le hall de son immeuble, à Moscou, le 7 octobre 2006. Vingt ans après, son éditeur en France, Jean-François Bouthors, lui redonne la parole dans un roman coup de poing où l'esprit de la journaliste revient hanter le président russe.

Une femme dépose des fleurs près d'une affiche de la journaliste russe assassinée Anna Politkovskaïa, à Moscou, trois ans après sa mort, le 7 octobre 2009. © Pavel Golovkin, AP

Jean-François Bouthors se souvient avec précision du 7 octobre 2006. Un souvenir qui lui "tord toujours le cœur". Chez lui, l’éditeur reçoit un appel de l’écrivaine franco-russe Galia Ackerman. Elle lui apprend que la journaliste Anna Politkovskaïa, dont il a publié trois ouvrages, vient d’être assassinée dans la cage d’escalier de son immeuble dans le centre de Moscou.  

"Je n’ai pas été surpris, mais le choc a été immense", confie-t-il. "Quand vous écoutez quelqu’un et que vous rentrez à ce point dans son texte, à la virgule près, vous créez un lien d’une grande intimité", résume, celui qui également en tant que journaliste a couvert pendant des années les pays de l’Est pour le journal La Croix.

Vingt ans après la disparition d’Anna Politkovskaïa, exécutée par balles à bout portant par un tueur à gages, le jour de l’anniversaire du président russe, Jean-François Bouthors reste profondément marqué par leurs échanges. "Elle ne m’a jamais quitté. Comme je n’ai jamais cessé de m’intéresser à ce qui se passait en Russie, j’ai toujours pensé à elle d’une certaine manière", explique-t-il.

Des policiers et des enquêteurs se tiennent à l'entrée de l'immeuble résidentiel où la journaliste Anna Politkovskaïa a été tuée à Moscou, le 7 octobre 2006. AP - IVAN SEKRETAREV

"Elle ne pouvait tout simplement pas arrêter"

L’éditeur français entend parler pour la première fois de la journaliste d’investigation russe au début des années 2000. "J’étais alors en charge des essais et des documents et je réfléchissais à ce que j’allais proposer. C’est alors qu’André Glucksmann (un philosophe français décédé en 2015, NDLR) qui suivait de très près ce qu’il se passait en Tchétchénie m’a parlé d’une reporter à Moscou qui faisait des choses incroyables", se souvient l’ancien éditeur des éditions Buchet-Chastel. "Galia Ackerman qui avait traduit son premier livre paru chez Robert Laffont m’a montré son dernier texte et on a décidé de le publier. C’était 'Tchétchénie, le déshonneur russe', qui a été un vrai succès", poursuit-il.

Lors de la sortie de l’ouvrage, Jean-François Bouthors fait enfin sa rencontre. Il découvre cette femme tenace, qui n’hésite pas à dénoncer dans les pages du journal d'opposition Novaïa Gazeta les atteintes aux droits de l'homme en Tchétchénie et à critiquer ouvertement les abus du régime de Vladimir Poutine au péril de sa propre vie : "Elle m’avait dit cette phrase terrible en russe : ‘i a prosto ne mogou’. Cela voulait dire qu’elle ne pouvait tout simplement pas arrêter parce que des gens étaient morts pour lui avoir communiqué des informations. Elle se sentait redevable à leur égard. C’était pour elle inimaginable de se mettre à l’abri".

Dans "Le déshonneur russe", Anna Politkovskaïa raconte un simulacre d’exécution auquel elle a été soumise après avoir été arrêtée par le FSB en Tchétchénie. "Le policier lui avait chanté une vieille chanson russe qui disait qu’on ne retrouverait pas son corps", décrit Jean-François Bouthors. Malgré les risques, la journaliste, issue d’une famille de diplomates soviétiques, continue son travail et se rend plus d’une cinquantaine de fois en Tchétchénie. "C’était fondamentalement quelqu’un qui allait enquêter et qui faisait du terrain. Elle n’était pas là pour dénicher des coupables ou des secrets, mais pour aller voir ce qu’on ne voit pas et pour raconter des choses qu’elle pensait essentielles pour que les lecteurs puissent prendre leur responsabilité de citoyen en connaissance de cause".

La journaliste russe Anna Politkovskaïa (à droite) et Lisbet Palme (à gauche), épouse du Premier ministre suédois assassiné Olof Palme, posent pour le photographe à Stockholm, le 28 janvier 2005, lors de la remise du Prix Olof Palme. AFP - BERTIL ERICSON

"Elle savait qu'elle allait être tuée"

En 2005, paraît son deuxième livre chez Buchet-Chastel, "La Russie selon Poutine". Critique acerbe du président russe, elle n’hésite pas l’affubler du surnom de Akaki Akakievitch, en référence au personnage principal du roman "Le Manteau" de Nicolas Gogol, un fonctionnaire médiocre, invisible, obsédé par la hiérarchie et dépourvu d'envergure. Ces attaques frontales font peser une menace de plus en plus visible. "Quand elle est venue pour 'La Russie selon Poutine' à la maison d’édition, elle s’est installée à mon bureau pour consulter ses mails. Au bout de quelques minutes, elle s’est retournée vers moi et m’a dit qu’un contrat avait été lancé contre elle. Elle savait qu’elle allait être tuée".

En 2004 déjà, la journaliste avait été empoisonnée dans l'avion, alors qu'elle se rendait en Ossétie pour participer aux négociations avec les preneurs d'otages de l’école de Beslan. "Elle avait aussi interviewé le leader tchétchène Ramzan Kadyrov chez lui et il lui avait dit dans les yeux qu'il la ferait tuer", précise Jean-François Bouthors.

Les menaces se font de plus en plus précises, mais la journaliste ne lâche rien. Au moment de son assassinat en 2006 venait d'être publié "Douloureuse Russie : Journal d'une femme en colère", où elle dénonce la corruption, la répression et la dérive autoritaire du régime, prédisant la mise en place d’une "dictature" impitoyable.

Pour Jean-François Bouthors, Anna Politkovskaïa avait déjà pris la pleine mesure de ce qui allait arriver par la suite avec l’invasion par la Russie de l’Ukraine : "Elle avait le sentiment que les responsables politiques en Europe ne comprenaient pas ce qu’était la nature du régime de Poutine, alors qu'elle avait déjà tout compris".

Cette photographie, prise le 7 octobre 2021, montre un mémorial dédié à la journaliste russe anti-Kremlin Anna Politkovskaïa, assassinée, dans les locaux du journal "Novaïa Gazeta" à Moscou. AFP - NATALIA KOLESNIKOVA

"La vengeance d'Anna. P"

Dans son dernier livre, un roman étonnant intitulé "La vengeance d’Anna P. "(Les éditions noir sur blanc), l’ancien éditeur redonne la parole à cette opposante virulente. Il l’imagine venir hanter Vladimir Poutine pour lui dire ses quatre vérités alors qu’il a plongé son pays et l’Ukraine dans un conflit sanglant. "Je ne voulais pas faire un portrait d’Anna, mais utiliser sa voix. Son esprit vient semer la pagaille au Kremlin. Elle nous raconte l’histoire de la Russie, la naissance de ce régime et pourquoi les Ukrainiens n'acceptent pas d'être absorbés".

La Anna P. de l’éditeur rêve d’une "échéance fatale" pour le président russe entouré d’ennemis et imagine être enfin vengée. Mais vingt ans après sa disparition, justice ne lui a pas été rendue. Les commanditaires de son exécution n'ont jamais été identifiés, même si nombre d'opposants au Kremlin et au régime en Tchétchénie considèrent que Ramzan Kadyrov, l'autoritaire dirigeant de cette région du Caucase, est le principal suspect. L'intéressé a toujours démenti. Condamné à vingt ans de prison pour son rôle dans l'assassinat de la journaliste, Sergueï Khadjikourbanov, un ancien policier, a finalement bénéficié en 2023 d'une grâce présidentielle pour avoir rejoint les forces russes en Ukraine.

Malgré sa tragique absence, Anna Politkovskaïa nous parle plus que jamais. Avec son livre, Jean-François Bouthors la fait revivre avec sa hargne légendaire : "Elle me touchait très profondément parce qu’elle avait ce souci immense de vérité et de justice. Je n’ai pas rencontré beaucoup de gens de cette qualité. C’était un diamant pur".