
Depuis quelques années, Olympe de Gouges, femme de lettres morte guillotinée en 1793 pour ses écrits, est portée en étendard par les féministes. À mille lieues de ses idées, le Rassemblement national vient de faire une proposition pour la faire entrer au Panthéon. Une annonce qui hérisse l'historienne Cécile Berly, autrice d'un récent ouvrage retraçant le parcours de cette philosophe des Lumières.
Le député du Rassemblement national (RN) Jean-Philippe Tanguy a déposé mardi 8 septembre une "proposition de résolution invitant le gouvernement à engager les démarches en vue de la panthéonisation d’Olympe de Gouges", comme le révèle le site Actuallité, consacré au monde littéraire.
Selon le texte présenté par cet élu d’extrême droite de la Somme, l’autrice de la "Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne" mérite d’entrer au Panthéon en raison de son engagement pionnier "pour le principe de l’égalité des droits entre les sexes", sa position "contre l’esclavage à une époque où cette cause était minoritaire" et pour avoir "payé de sa vie son engagement politique".
En apprenant la nouvelle de cette proposition de résolution, l’historienne Cécile Berly, a "ressenti un immense malaise et de la colère". "C’est exactement ce que je redoutais", confie-t-elle.
Cette spécialiste du XVIIIe siècle est favorable depuis plusieurs années à l’idée d’une entrée au Panthéon d’Olympe de Gouges, mais elle craignait que ce soit l’extrême droite qui porte sa candidature. "Olympe de Gouges est une figure que le Rassemblement national ne déteste pas car c’est une figure bien française. Elle leur permet de légitimer les combats féministes par rapport à d’autres figures qui ne sont pas françaises d’origine", souligne-t-elle.
Dans son ouvrage "Olympe de Gouges. L’autre Voltaire ?" (Éditions Passés composés) qui vient tout juste de paraître, elle démontre que les idées de cette femme de lettres sont pourtant aux antipodes de celles portées par le parti de Marine Le Pen. "C’est une philosophe qui appartient au courant de la philosophie des Lumières et qui était d’une modernité absolument inouïe. Elle a pensé le monde avec une telle avance, un tel avant-gardisme et une telle humanité", résume-t-elle.
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Accepter Gérer mes choix"La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne"
Depuis une quinzaine d’années et notamment depuis la sortie en 2012 du roman graphique à succès de Catel et José-Louis Bocquet qui est lui est consacré, Olympe de Gouges est devenue un emblème pour les mouvements pour la libération des femmes. Même si la notion de féminisme n’existait pas en son temps, Cécile Berly rappelle dans son livre les grands combats de cette pionnière.
Autrice d'environ 150 textes, Olympe de Gouges est surtout connue pour sa "Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne" publiée en 1791. Dans des articles rédigés sur le modèle de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen adoptée en 1789, elle revendique pour les femmes le droit de vote, l’égalité aux emplois, le droit à la propriété privée. Elle ambitionne également l’égalité en droit de la femme et de l’homme, la liberté d’opinion, l’union libre, la création de maternités.
"Elle n’avait pas peur de la différence parce qu’elle était née bâtarde au XVIIIe siècle. Elle a fait de cet opprobre et de cette humiliation un véritable souffle de vie. Elle va aussi détester le mariage. Veuve rapidement, elle ne va pas non plus jouer la veuve éplorée, mais le vivre comme le début de sa liberté et comme une véritable renaissance", décrit ainsi l’historienne.
À contrario, les milieux féministes reprochent à l'extrême droite de n'avoir jamais défendu les droits des femmes. En 2024, à l’approche des élections législatives anticipées, le président du RN Jordan Bardella avait voulu convaincre dans une vidéo "toutes les femmes de France" en "garantissant à chaque fille et à chaque femme de France ses droits et ses libertés". Sur les réseaux sociaux, cette déclaration avait provoqué une vague de mises au point de la part de féministes rappelant notamment que le RN s'était opposé en 2020 à la réduction des écarts de salaires entre les femmes et les hommes, à l'accès à l'IVG gratuite et légale en 2021 et qu’une grande partie du groupe était contre l’inscription de l’IVG dans la constitution en 2024.
Le combat pour la cause des Noirs
Pour Cécile Berly, cette récupération politique est donc insupportable. Alors que des membres du RN sont régulièrement épinglés pour des propos racistes - dont le dernier en date cette semaine, à Carcassonne, où un policier membre du service d'ordre du parti assimile les Africains à des "singes" dans un enregistrement -, la spécialiste de l’histoire des femmes du XVIIIe siècle montre qu’Olympe de Gouges est au contraire une "figure universaliste" qui se préoccupe du sort des Noirs. En 1783, elle écrit "Zamore et Mirza ou l’heureux naufrage", la première pièce de théâtre antiesclavagiste. "Quand s’occupera-t-on de changer le sort des nègres, ou au moins, de l’adoucir ? L’homme partout est égal", écrit également la femme de lettres en 1788 dans un texte intitulé "Sur l’espèce d’hommes nègres".
Engagée pleinement dans les débats de la Révolution, celle qui prend aussi fait et cause pour le sort des enfants, des pauvres, des déclassés ou encore des ouvriers, prend le parti des Girondins et dénonce dans des pamphlets les dangers d’une dictature. Accusée d’attenter à l’indivisibilité de la République, elle est arrêtée le 20 juillet 1793. "Elle passe cinq mois enfermés dans des conditions carcérales extrêmement dures, humiliantes et coercitives. Même en prison, elle arrive à faire sortir des écrits et à continuer de les diffuser", souligne Cécile Berly. "Elle passe ensuite seule devant le tribunal révolutionnaire et est guillotinée en novembre 1793. En d’autres termes, elle est morte pour ses idées et sans les avoir reniées. C’est la raison pour laquelle il faut la panthéoniser. Elle remplit tous les critères", note l’historienne.

"Femme, vie, liberté"
En 1989 lors du bicentenaire, son entrée dans « le temple républicain des grands hommes » avait déjà été suggérée au président François Mitterrand. Cette demande est depuis restée lettre morte, même si nom est régulièrement évoquée. Même si Cécile Berly regrette qu’elle soit parfois "repris à toutes les sauces" comme le montre l’exemple du RN et qu’on "lui fasse dire des choses qui ne correspondent pas à sa pensée", elle constate qu’elle est une source d’inspiration toujours bien présente.
En conclusion de son ouvrage, elle fait notamment le parallèle avec le combat actuel des femmes en Iran. Pour elle, Olympe de Gouges aurait certainement pu écrire "Femme, vie, liberté", slogan né après la mort de Mahsa Amini, une jeune Kurde iranienne de 22 ans, après son arrestation par la police des mœurs à Téhéran pour port "incorrect" du voile : "Comme Olympe, les femmes iraniennes ne renoncent pas et vont jusqu’au bout même si elles savent comment elles vont finir. Le féminisme du XXIe siècle se joue à Téhéran".
Trop longtemps restée dans l’ombre, Olympe de Gouges retrouve la lumière. En 2024, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, la philosophe avait été honorée, faisant partie des dix statues dorées représentant des figures féminines ayant marqué l’histoire de France dans les domaines du sport, des arts, des sciences, des lettres et de la politique.

L’ouvrage de Cécile Berly apporte une nouvelle pierre à sa réhabilitation : "Je suis absolument convaincu que le parcours d’Olympe de Gouges et ses textes sont vraiment des outils précieux pour montrer à quel point on peut vivre des injustices incroyables et en fait apprendre à les surmonter, à les sublimer et à s'accomplir en tant qu'individu. La panthéonisation pourrait participer de cet élan".
