
À l’approche des élections législatives d’octobre, le traumatisme du massacre du 7-Octobre se retrouve au centre de la campagne, ravivant la question des responsabilités de Benjamin Netanyahu et les appels de l’opposition à une commission d’enquête d’État. Les révélations sur les alertes qui auraient précédé l’attaque, comme les accusations de "complot" venues du camp du Premier ministre, peuvent-elles fragiliser son emprise sur une partie de son électorat ?
Et si Benjamin Netanyahu avait été averti personnellement de l’imminence de l’attaque du 7-Octobre, la plus sanglante de l’histoire d’Israël ? C’est la révélation explosive faite mardi 8 septembre, en pleine campagne des législatives, par Haaretz, tirée d’un nouveau livre des journalistes Shlomi Eldar et Ruth Yuval, "Kidnapped: 843 Days of Abandonment".
Selon leur enquête, le président des Émirats arabes unis, Mohammed ben Zayed, aurait alerté le Premier ministre israélien une dizaine de jours avant l’attaque terroriste du Hamas, lors d’un entretien téléphonique de 45 minutes.
Des révélations auxquelles a réagi Benjamin Netanyahu mercredi en annonçant son intention de déposer plainte en diffamation contre le journal de gauche.
Un "recentrage de la campagne" sur le 7-Octobre
Ces nouvelles révélations mettent à mal la version défendue par le Premier ministre qui repose largement sur les défaillances de la chaîne sécuritaire et sur l’idée que des responsables de l’armée et du Shin Bet auraient délibérément choisi de ne pas le réveiller malgré des renseignements concordants.
David Khalfa, codirecteur de l'Observatoire de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient de la Fondation Jean-Jaurès, rappelle que Benjamin Netanyahu "n'a cessé de se défausser quand il n'a pas laissé prospérer les théories du complot qui ont été propagées, qui par son fils Yaïr, qui par sa femme il y a à peine trois ou quatre jours, Sara Netanyahu".
Lors d’une interview diffusée le 31 août sur la chaîne 14, l’épouse du chef du gouvernement a insinué que le général Yaïr Golan, actuel chef du parti de gauche Les Démocrates, était "déjà habillé et prêt" à l’aube du 7 octobre, "alors que d’autres ne savaient rien, y compris le Premier ministre". Une allusion à une prétendue connaissance préalable de l’attaque du Hamas, aussitôt dénoncée comme une théorie du complot par le parti de Yaïr Golan, alors que ce dernier avait pris son arme, le 7 octobre 2023, pour se joindre à la riposte contre le Hamas.
"Le spectre du 7-Octobre s'impose un peu comme la ligne de partage entre la majorité pro-Netanyahu et l'opposition", observe David Khalfa. "On assiste à un recentrage de la campagne sur la question du 7-Octobre, des responsabilités inhérentes à cette faillite collective et, évidemment, la responsabilité du primus inter pares qu'est le Premier ministre israélien."
Les "transfuges", clé du scrutin ?
À mesure que le scrutin se rapproche, la pression en faveur d’une commission d’enquête d’État indépendante ne fait que s’accentuer. Une perspective refusée par Benjamin Netanyahu, qui estime que les responsabilités ne peuvent être établies tant que le pays est en guerre sur plusieurs fronts.
À l’instar de son rival le plus sérieux Gadi Eisenkot, ancien chef d'état-major israélien, qui a perdu un fils à Gaza, deux anciens Premiers ministres également dans l’opposition, Naftali Bennett et Yaïr Lapid, se sont engagés à la créer après les élections, comme le réclament les familles des victimes, les proches des otages et la majorité de la société israélienne.
"Il y avait une volonté très claire de la part de Netanyahu de faire en sorte que cette nouvelle échéance électorale ne soit pas dictée par la question de la responsabilité qui est la sienne dans cette faillite, qui est un événement traumatique pour la société israélienne dans son ensemble", souligne David Khalfa. "Mais toutes les informations qui ont filtré, tous les scoops qui sont distillés ces dernières semaines, ne font en réalité que remettre au cœur du jeu la question des responsabilités."
De ce point de vue, "c'est un échec", estime-t-il, Benjamin Netanyahu ne parvenant pas à imposer les thèmes de la campagne.
"Ces nouvelles révélations sont une énième pièce à conviction qui peuvent inciter les 'transfuges', ces électeurs de droite qui estiment qu’il est temps de tourner la page Netanyahu, à franchir le pas", note-t-il. "Selon un sondage, près de 40 % des électeurs du Likoud se disent prêts à ne pas voter pour lui, notamment en raison des interrogations sur le 7-Octobre."
Les "bibistes", toujours fidèles
Toutefois, pour David Khalfa, la focalisation de la campagne sur le 7-Octobre n'est pas de nature à bouleverser les rapports de force électoraux, les "bibistes" – les inconditionnels du Premier ministre – étant "totalement imperméables au scandale que constituent les révélations".
"Ils estiment qu'elles sont éminemment politiques et ne traduisent qu'une volonté de 'l'État profond' israélien d'affaiblir Netanyahu ou de le fragiliser, avec parfois un prisme qui va jusqu'aux théories conspirationnistes", précise-t-il. "Sa base électorale lui restera fidèle parce qu'elle estime qu'elle est dans un combat existentiel contre ce qu'elle estime être la gauche, un concept très élastique dans laquelle elle inclut les médias, la Cour suprême, les intellectuels et les universitaires."
D'après un sondage réalisé pour la chaîne 13 en août, 63 % des électeurs de la coalition actuelle estiment qu'une trahison interne a conduit au massacre du 7-Octobre, qui a fait 1 221 morts, en majorité des civils, selon un bilan de l'AFP basé sur des chiffres officiels israéliens.
"Cette campagne, finalement, montre que les Israéliens ne sont pas sortis du traumatisme du 7-Octobre, un séisme qui a fait trembler les fondements mêmes de la société et redistribué les cartes politiques en Israël", conclut David Khalfa. "Le renouvellement du paysage politique, avec 70 % de néophytes parmi les candidats, traduit une volonté de la population de changer le personnel politique 'du sol au plafond'."
