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Élections en Russie : les 1 001 tours de passe-passe pour éliminer les candidats encombrants

Le pouvoir russe multiplie les motifs fallacieux pour disqualifier des candidats qui avaient pourtant obtenu le feu vert pour participer aux élections législatives organisées du 18 au 20 septembre. La guerre en Ukraine rend les autorités toujours plus frileuses quant à celles et ceux qui peuvent se présenter.

Une affiche russe qui appelle à voter électroniquement lors des élections législatives des 18, 19 et 20 septembre 2026. © Ramil Sitdikov, Reuters

L’élimination de la course aux élections législatives russes peut tenir à une photo postée sur les réseaux sociaux d’une œuvre de Banksy. Un message en hommage à feu Lemmy Kilmister, le fondateur du célèbre groupe de rock Motörhead, peut également déclencher le couperet des autorités russes.

À dix jours du scrutin qui se tiendra du 18 au 20 septembre pour renouveler la Douma – le Parlement russe –, le Kremlin peaufine son entreprise de purge des candidats "non gratae". Au moins 36 candidats ont été disqualifiés par les autorités électorales, selon une enquête publiée vendredi 4 septembre par Verstka, un média indépendant russe.

Des candidats de premier plan évincés

Dans l’absolu, cela peut sembler peu au regard des 4 436 candidats qui tentent de décrocher un siège à la Douma russe. Et c’est sans compter les plus de 10 000 candidats en lice pour les Parlements régionaux.

Mais il s’agit de candidats qui avaient déjà obtenu leur droit de concourir – le plus souvent parce qu’ils appartiennent à des partis "systémiques", c’est-à-dire dont l’existence est validée par les stratégistes du Kremlin. "Certains des candidats concernés sont aussi des politiciens de premier plan, comme le communiste Nikolai Bondarenko", souligne Derek S. Hutcheson, spécialiste de la politique russe à l’université de Malmö, en Suède, et auteur d'un livre sur l’histoire des élections législatives en Russie.

Les raisons invoquées pour mettre ces candidats hors jeu "frôlent parfois l’absurde tant elles sont faibles", souligne Matthew Blackburn, spécialiste de la politique russe à l’Institut norvégien des affaires internationales (Nupi).

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Élections en Russie : les 1 001 tours de passe-passe pour éliminer les candidats encombrants
Image de couverture : Vu de Russie. © France 24

Le motif le moins surprenant évoqué par les autorités russes concerne les candidats épinglés pour avoir posté récemment ou il y a des années des photos de l’ex-opposant Alexeï Navalny, mort en captivité en novembre 2024. Toute référence à ce détracteur historique de Vladimir Poutine peut être qualifiée de promotion de "symbole extrémiste" par les autorités.

D’autres candidats trop "extrémistes" pour participer à ces élections sont ceux qui ont publié en ligne des images contenant les logos de réseaux sociaux interdits en Russie, comme Facebook ou Instagram. Ainsi, le communiste Vladimir Vinichenko s'est vu disqualifié pour avoir posté une photo d’une manifestation de 2019 sur laquelle on pouvait voir le logo de Facebook, selon le site Verstka.

Mieux vaut aussi ne pas posséder de parts dans des entreprises occidentales. L’homme d’affaires Maxim Larin l’a découvert à ses dépens lorsqu’il s’est fait bouter hors des élections en raison de la présence d’actions Apple, Meta et Microsoft dans son portefeuille.

Tous les candidats ne sont cependant pas logés à la même enseigne : le très pro-Poutine blogueur Yevgueny Poddubny n’a, lui, pas eu de problème avec ses actions Apple.

Motörhead et Banksy sur le banc des accusés

Dans la catégorie des motifs les plus capillotractés, le musicien Dmitri Smirnov a été exclu pour avoir posté en ligne en décembre 2015 une photo de Lemmy Kilmister, fondateur du groupe Motörhead qui venait alors de mourir. L’illustre rockeur avait eu le mauvais goût – aux yeux des tribunaux russes – de porter une croix en bandoulière. Pour la justice russe, celle-ci pouvait faire penser à un symbole nazi… et la photo s’apparenterait ainsi à du contenu extrémiste.

Le candidat Yaroslav Shcherbakov, quant à lui, a été rayé des listes pour avoir notamment inséré dans une vidéo de campagne une image de la célèbre œuvre "La Petite Fille au ballon" de Banksy. Les tribunaux ont jugé qu’il s’agissait d’une violation du droit d’auteur du célèbre artiste britannique. "La loi russe sur le droit d’auteur est rédigée de manière très floue, ce qui laisse une grande marge d’interprétation et en fait une bonne option de secours pour bloquer une candidature indésirable", souligne Derek S. Hutcheson.

"On assiste actuellement à une nouvelle phase du processus en cours depuis le début des années 2000 consistant à utiliser les lois électorales pour influencer l’issue des scrutins", ajoute cet expert.

Les autorités deviennent toujours plus "créatives" dans leur application de ces textes. "Auparavant, le Kremlin maintenait un équilibre entre le recours au bâton – l'interdiction de se présenter – et le recours à la carotte – l’accès aux privilèges de la fonction parlementaire – pour contrôler le jeu politique. Mais avec la diminution des ressources de l’État liée au coût de la guerre, le pouvoir doit de plus en plus dégainer la punition", explique Jeff Hawn, spécialiste de la Russie à la London School of Economics.

Le recours à des motifs abracadabrantesques pour se débarrasser de candidats encombrants "est également une démonstration de force car le fait que face à ces prétextes absurdes on ne puisse rien faire est censé prouver que toute résistance est futile", estime Derek S. Hutcheson.

En outre, "il y a depuis le début de la guerre d’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022 une hausse rapide des interdictions de tout candidat ou parti perçu comme une menace au Kremlin et au parti Russie unie qui soutient Vladimir Poutine", affirme Luke March, spécialiste de la politique russe à l’université d’Édimbourg.

Bloc politique contre bloc sécuritaire

Pour ce scrutin, la barre à passer pour constituer une menace est très basse, d’après cet expert. Le pouvoir est en effet dans une situation particulière "de chute de popularité à la fois de Vladimir Poutine et du parti Russie unie en raison d’un ensemble de facteurs tels que les restrictions impopulaires de l’accès à Internet, les pénuries de carburant, les frappes ukrainiennes en territoire russe et une fatigue plus générale de la guerre" , assure Luke March.

L’exemple de l’exclusion, en janvier, du parti Iabloko du scrutin fédéral est à cet égard particulièrement révélateur. "C’est une exclusion très inhabituelle car Iabloko est un petit parti historique qui a toujours respecté les règles du jeu établies par le pouvoir", souligne Samuel Greene, spécialiste de la politique russe au King’s College de Londres.

Plus de la moitié des candidats mis sur la touche électorale depuis le début de l’année sont des membres du parti Iabloko qui s’étaient inscrits dans des scrutins locaux, a constaté le site Verstka.

L’erreur de Iabloko : croire qu'il pouvait faire campagne sur le thème de la fin de l’opération spéciale en Ukraine. Au départ, le Kremlin a laissé faire, mais "le parti et son message pour la paix ont commencé à susciter un intérêt important sur les réseaux sociaux", pointe Matthew Blackburn.

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Élections en Russie : les 1 001 tours de passe-passe pour éliminer les candidats encombrants
Image de couverture : L'influenceuse russe Victoria Bonya a posté le 14 avril une vidéo dans laquelle elle s'adresse au président russe Vladimir Poutine, et exprimant les problèmes que rencontre, selon elle, la Russie. © AP, Victoria Bonya, Valentin Cacheux / France 24

Ce positionnement politique aurait "obligé le parti Russie unie à faire campagne sur un programme ouvertement proguerre, une position inconfortable alors que le conflit s’éternise", souligne Samuel Greene.

C’est alors que s'est enclenchée une mécanique très spécifique au jeu politique russe : la rivalité entre deux clans très influents dans les hautes sphères du pouvoir. "Il y a d'un côté le bloc politique, dont la mission est de maintenir des élections contrôlées pour offrir aux Russes l’illusion d’un choix démocratique, et de l'autre le bloc sécuritaire, qui perçoit les élections comme un risque de déstabilisation du pouvoir et fait tout pour les rendre inutiles", explique Samuel Greene.

Si le parti Iabloko et ses candidats ont pu se présenter en début de campagne, c’est avec l’aval du bloc politique. Les interdictions en série des candidats de Iabloko et, plus largement, d’autres partis prouvent que le bloc sécuritaire a repris la main sur cette élection, confirment les experts interrogés.

À ce titre, la multiplication des disqualifications tardives révèle une nervosité croissante du pouvoir à l’égard de la guerre en Ukraine. "C’est une manière de faire comprendre qu’il ne faut pas parler de paix durant cette élection", conclut Matthew Blackburn.