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"Cela m'effraie" : en Allemagne, la victoire de l’AfD fait trembler la mémoire du nazisme

La victoire électorale, dimanche, de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) dans la région allemande de Saxe-Anhalt a provoqué une onde de choc. Pour la première fois depuis 1945, un parti d'extrême droite pourrait accéder au pouvoir. Cette nouvelle a suscité des craintes de la part de plusieurs mémoriaux allemands, qui craignent une relativisation des crimes nazis. En France, leurs partenaires ne cachent pas non plus leurs inquiétudes.

Un ancien baraquement de détenus (baraquement 13) et une clôture de barbelés au mémorial du camp de concentration de Langenstein-Zwieberge, près de Halberstadt, en Saxe-Anhalt, dans l'est de l'Allemagne, le 7 novembre 2024. © Ronny Hartmann, AFP

Déjà première force d'opposition dans le pays depuis les dernières législatives, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), formation antimigrants et prorusse, a infligé dimanche 6 septembre une débâcle aux conservateurs (CDU) du chancelier Friedrich Merz, raflant près de 44 % des voix contre 17 % pour leur rival en Saxe-Anhalt, l'une des régions les moins riches du pays, située en ex-RDA.

Ce résultat a provoqué un séisme en Allemagne, qui voit l'extrême droite en position favorable pour diriger une région, une première depuis la Seconde Guerre mondiale. Eva Umlauf, une rescapée slovaque du centre de mise à mort d'Auschwitz-Birkenau et présidente du Comité international d'Auschwitz, qui vit aujourd'hui en Allemagne, a fait part de sa consternation. "En tant que survivants de la Shoah, nous n'aurions jamais imaginé qu'un parti d'extrême droite puisse à nouveau s'imposer comme le groupe parlementaire le plus important au sein d'un Parlement régional allemand", a déclaré dans un communiqué cette ancienne psychothérapeute née en 1942 dans le camp de travaux forcés de Novaky, alors en Tchécoslovaquie. "Quel chemin emprunte l'Allemagne ? Le même qu'elle a déjà emprunté ?"

Charlotte Knobloch, ancienne présidente du Conseil central des juifs en Allemagne, a également affirmé auprès du média allemand Tagesschau avoir du mal à reconnaître son pays ces jours-ci : "Que des extrémistes de droite puissent à nouveau remporter des élections en Allemagne de cette manière est quelque chose que je n'aurais pas pu imaginer, même dans mes pires cauchemars." Pour cette survivante de la Shoah, cachée durant la guerre, ce résultat est "le signe que les fondements de la démocratie dans notre pays ne fonctionnent plus – et je le dis très franchement : cela m'effraie".

"Ce serait un tournant historique"

Cette victoire ne fait pas seulement frémir des victimes directes de l'idéologie nazie. Plusieurs mémoriaux allemands ont aussi fait part de leur inquiétude. La Fondation des mémoriaux de Buchenwald et de Mittelbau-Dora a appelé à la protection des centres d'éducation historique et politique dans un communiqué. "L'AfD pourrait prendre le contrôle du gouvernement régional. Ce serait un tournant historique : pour la première fois depuis 1945, un parti d'extrême droite accéderait au pouvoir – un parti qui dénie les crimes nazis et prône une révision historique se verrait confier le pouvoir d'État de la mettre en œuvre", peut-on lire dans ce document.

Comme le rappelle la fondation, l'actuelle Saxe-Anhalt abritait 42 sous-camps des camps de concentration de Buchenwald et de Mittelbau-Dora. "L’histoire de ces camps ne saurait être subordonnée à un quelconque agenda patriotique", insiste ainsi le directeur de la fondation, le professeur Jens-Christian Wagner. "Les lieux de mémoire doivent pouvoir mener des recherches indépendantes et informer le public, même si leurs conclusions déplaisent à un gouvernement. La confrontation avec les crimes nazis doit demeurer fondamentale pour notre compréhension politique de nous-mêmes."

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"Révisionnisme historique"

Avant même les élections, la fondation avait mis en garde contre les dangers du vote en faveur de l'AfD en renvoyant vers le site "L’Histoire plutôt que les mythes", un projet scientifique mené par l’université Friedrich-Schiller d’Iéna. Sur celui-ci, un article dénonce le "révisionnisme historique" du parti d'extrême droite en Saxe-Anhalt : "Le programme électoral de l'AfD affirme que le 'trouble identitaire' allemand causé par un 'masochisme national' sera 'guéri par une nouvelle politique culturelle patriotique'."

En d'autres termes, l'AfD dénonce la perpétuation d'un complexe de culpabilité lié à la reconnaissance des crimes nazis. "Par des mesures ciblées et en mettant en avant les aspects positifs de l'histoire allemande, nous promouvrons une identité allemande sereine, saine et confiante", prône ainsi le parti, qui souhaite privilégier dans les programmes scolaires "le XIXe siècle, période la plus importante pour la formation de la nation allemande" et moins se focaliser sur le nazisme.

Cette position s'est déjà manifestée par des prises de parole publiques de certains dirigeants du parti. En janvier 2017, le chef de l'AfD du Land de Thuringe, Björn Höcke, faisant référence au Mémorial de l'Holocauste à Berlin, s'était plaint que "nous, les Allemands [...], sommes le seul peuple au monde" à avoir "planté un monument de la honte au cœur de sa capitale" et avait appelé à "un revirement à 180 degrés dans la politique de la mémoire". Un an plus tard,  Alexander Gauland, alors porte-parole fédéral du parti, avait aussi lancé dans un discours que "Hitler et les nazis ne sont qu’une chiure d’oiseau en comparaison avec 1 000 ans d’histoire allemande glorieuse".

"Cela m'effraie" : en Allemagne, la victoire de l’AfD fait trembler la mémoire du nazisme
Björn Höcke, président du parti Alternative pour l'Allemagne (AfD) en Thuringe (deuxième en partant de la gauche), pénètre dans la salle d'audience derrière son avocat Ralf Hornemann (à droite), à ​​Halle (Allemagne), le 26 juin 2024. Il est alors à nouveau jugé pour avoir utilisé un slogan nazi. Hendrik Schmidt, AP

Comme le montre son programme gouvernemental, l'AfD entend donc amorcer un "revirement patriotique". Selon les mémoriaux de Buchenwald et de Mittelbau-Dora, le parti va désormais exiger des associations souhaitant obtenir des fonds publics un "engagement crédible" en faveur d'une "position patriotique". "L'idéologie politiquement définie deviendrait ainsi le critère d'obtention de ces fonds", s'alarme la fondation, qui demande une protection au niveau fédéral, le système de financement reposant beaucoup sur les Länder.

Un arrêt des coopérations

Ces deux mémoriaux en appellent à un soutien "au-delà des frontières nationales" avec "une coopération concrète en cas d'attaques contre des institutions et leur personnel". Mais ces partenariats internationaux se révèlent déjà fragilisés par la victoire électorale de l'AfD. Quelques heures après le scrutin, la région Centre-Val de Loire a ainsi averti qu'elle pourrait mettre un terme à sa coopération avec la région allemande de Saxe-Anhalt.

"La Région Centre-Val de Loire ne pourra en aucune manière poursuivre une coopération avec une collectivité dont les priorités politiques seraient l'exact opposé des valeurs que nous mettons en œuvre", a déclaré lundi son président socialiste François Bonneau.

Ce partenariat couvre des domaines variés, comme l'éducation et la jeunesse, l'environnement, la culture et la promotion des valeurs démocratiques. Depuis 2016, les deux régions ont notamment lancé le projet "Mémoires croisées", qui porte notamment sur la manière dont sont enseignées l'histoire de la Seconde Guerre mondiale et la mémoire de la Shoah.

Capitale de la région Centre-Val de Loire, Orléans abrite d'ailleurs le Cercil, Musée-mémorial des enfants du Vél d'Hiv internés dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande situés dans le même département. Sur sa page LinkedIn, Annaïg Lefeuvre, directrice de ce musée-mémorial, n'a pas caché son inquiétude à l'annonce des résultats : "Ce qui s'est passé hier en Saxe-Anhalt fait voler le beau projet franco-allemand de 'Mémoires croisées'. Le révisionnisme historique est en marche."

"Notre plus grand soutien à nos amis allemands"

L'historien Laurent Thiery, directeur scientifique du "Livre des 9 000 déportés de France à Mittelbau-Dora", est lui aussi pessimiste. "On a toujours un espoir que les sondages se trompent et qu'il y ait un sursaut, mais quand j'ai vu les résultats, j'étais un peu atterré : 44 %, cela fait peur", confie-t-il. En octobre, il doit se rendre avec une trentaine de descendants français de déportés en Allemagne. Ils doivent visiter Buchenwald ou encore Dora dans la région de Thuringe, mais aussi plusieurs sites dans le Land de Saxe-Anhalt, dont celui de Gardelegen.

"Le 13 avril 1945, la veille de l'arrivée des Américains, plus de 1 000 prisonniers qui venaient essentiellement de Dora et de Neuengamme y ont été massacrés dans une grange", décrit ce chargé de recherche à la Fondation de la Résistance. "Aujourd'hui, c'est un centre d'interprétation, de recherche et de documentation qui existe pour expliquer ce qui s'y est passé."

"Cela m'effraie" : en Allemagne, la victoire de l’AfD fait trembler la mémoire du nazisme
Des bourgmestres de villes voisines du camp de concentration de Gardelegen, en Allemagne, observent des atrocités commises dans une cour de ferme à la périphérie de la ville, le 18 avril 1945. AP

Le groupe doit aussi faire une halte dans la ville de Salzwedel où se trouve une fosse commune dans laquelle ont été enfouis anonymement les corps de 244 hommes évacués le 5 avril 1945 lors des marches de la mort depuis le camp d'Ellrich en Thuringe, dont au moins neuf déportés de France. "Nous avons demandé au maire de pouvoir installer une plaque avec leurs noms. Il nous a proposé que la commémoration soit publique avant le résultat des élections. Mais aujourd'hui, en voyant le discours de l'AfD qui veut restreindre les politiques mémorielles sur l'histoire des crimes nazis, on peut se demander si certaines personnes ne vont pas venir perturber la cérémonie", s'inquiète Laurent Thiery.

Comment expliquer cette réécriture de l'Histoire ? Laurent Thiery y voit un particularisme de l'ancienne Allemagne de l'Est, où 40 ans de politique et de propagande ont axé principalement la mémoire sur la résistance communiste. "Il faudra attendre les années 1990 pour qu'il y ait un basculement et qu'on élargisse cette mémoire. Mais quand on voit le résultat des élections, c'est aussi le constat d'un échec des politiques mémorielles et éducatives. Tous les élèves allemands ont l'obligation de visiter un mémorial pendant leur cursus et cela n'est visiblement pas suffisant", souligne-t-il.

"Cela m'effraie" : en Allemagne, la victoire de l’AfD fait trembler la mémoire du nazisme
Le mémorial de Ritzer Brücke.à Salzwedel marque l'emplacement d'une fosse commune contenant les corps de 244 déportés de Dora de toutes les nationalités. © Laurent Thiery

En attendant de trouver des réponses à cette victoire historique de l'extrême droite, l'historien ne compte pas abandonner le terrain. Il continuera de se rendre en Allemagne. "Les hommes qui reposent à Salzwedel étaient de toutes les nationalités, de toutes les confessions. Ce drame illustre les conséquences directes et effroyables des politiques simplistes et populistes prônées par des individus racistes et opportunistes", rappelle-t-il. ''Nous apportons notre plus grand soutien à nos amis allemands avec lesquels nous partageons les valeurs d'humanité et de respect."