logo

Énergie : pourquoi le nucléaire n'est pas épargné par le dérèglement climatique
La sécheresse qui sévit sur une partie de l'Europe fragilise de nouveau la production électrique des centrales nucléaires installées au bord des cours d'eau, dont le volume se raréfie. Plusieurs réacteurs viennent d'être mis à l'arrêt en Europe de l'Est et en France. Explications.
La centrale nucléaire de Paks, en Hongrie, alimentée par les eaux du Danube, le 31 juillet 2026. © Attila Kisbenedek, AFP

C'est une conséquence de la crise climatique : la baisse du niveau des cours d'eau fragilise la production d'électricité d'origine nucléaire. En France, les deux réacteurs de la centrale nucléaire de Chooz (Ardennes), ainsi qu'un réacteur de la centrale de Cattenom (Moselle), étaient à l'arrêt mardi 4 août en raison d'une baisse du débit de la Meuse et de la Moselle, a annoncé EDF.

Le pays compte 57 réacteurs, qui assurent près de 70 % de sa production d'électricité. Tous sont implantés au bord d'un cours d'eau ou sur le littoral afin de permettre le refroidissement des installations.

Les besoins électriques de l'Europe centrale menacés

Dans l'est de l'Europe, le Danube a vu lui aussi son niveau baisser, du fait de la rareté des précipitations couplée aux vagues de chaleur qui sévissent depuis le mois de mai.

L'unique centrale nucléaire de Hongrie a failli être totalement mise à l'arrêt, avant que des ingénieurs ne parviennent lundi à assurer le fonctionnement d'au moins une des turbines. Du jamais-vu en 44 ans d'exploitation.

Le gouvernement hongrois prévoit d'amortir le déficit d'énergie en appelant les gros consommateurs industriels à l'économiser et en important de l'électricité. Les ménages sont également encouragés à s'en priver lors des pics de consommation.

L'enjeu dépasse la Hongrie : cette centrale assure habituellement un tiers des besoins en électricité de l'Europe centrale.

Le Danube refroidit également l'unique centrale nucléaire de Roumanie, aux abords de Cernavoda.

Les autorités ont dû faire appel à la marine roumaine pour maintenir le site en fonctionnement. Celle-ci a dynamité des rochers dans le lit du fleuve afin de diriger l'eau vers la centrale. Un de ses réacteurs a malgré tout dû être arrêté.

Énergie : pourquoi le nucléaire n'est pas épargné par le dérèglement climatique
La marine roumaine procède à des explosions contrôlées sur des rochers du canal de Bala afin de détourner le cours du Danube vers la centrale nucléaire de Cernavoda, à Izvoarele, en Roumanie, le 3 août 2026. © George Calin via Reuters

Les installations nucléaires doivent être refroidies en permanence pour pouvoir fonctionner en toute sécurité. Ce qui explique leur construction en bord de mer ou près de fleuves ou de rivières, où elles puisent d'importantes quantités d'eau. L'eau prélevée est ensuite restituée à l'environnement – après avoir été traitée –, intégralement ou à plus de 90 %, selon les systèmes de refroidissement.

"La France demeure hyper excédentaire"

Une mise à l'arrêt tient de la diplomatie hydrique : à Chooz, dans les Ardennes, les deux réacteurs sont arrêtés au titre d'un accord franco-belge de 1998 qui prévoit l'arrêt des réacteurs français en dessous d'un certain débit de la Meuse. "C'est un accord de partage de l'eau", résume Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française d'énergie nucléaire (Sfen).

Cet accord "précise que le fonctionnement des unités de production peut être adapté afin de garantir un débit d'eau suffisant pour les différents usagers du fleuve, en France comme en Belgique", rappelle EDF.

Ailleurs, les arrêts relèvent "du respect de la réglementation sur les rejets thermiques dans l'eau". Ces règles, propres à chaque site, ont pour objet de protéger la flore et la faune, explique Valérie Faudon.

Certains sites – tels que celui de Golfech, dans le Tarn-et-Garonne – sont fréquemment mis à l'arrêt, la température des eaux étant déjà au-dessus des normes écologiques en amont des réacteurs du fait du dérèglement climatique, précise la représentante de la Sfen.

Toutefois, "la France demeure hyper excédentaire" en production d'électricité, malgré les réacteurs mis à l'arrêt, tempère-t-elle : en ce début d'août, l'Hexagone présente un solde exportateur positif. Selon les chiffres du gestionnaire du Réseau de transport d'électricité (RTE) français, le pays a même récemment battu un record, exportant autant d'électricité sur le premier semestre 2026 qu'en une année moyenne.

L'Europe en quête de bonnes énergies

Dans un monde menacé sur le plan climatique, mais toujours plus gourmand en énergie, l'électricité issue du nucléaire tient deux promesses : une production massive et continue, et des émissions de CO2 quasiment nulles.

Pourtant, "on voit bien que le nucléaire, ce n'est pas une solution pour lutter contre le changement climatique", objecte sur le plateau de France 24 Roger Spautz, chargé de campagne nucléaire chez Greenpeace France et Luxembourg.

Pour afficher ce contenu YouTube, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.

Accepter Gérer mes choix

Une extension de votre navigateur semble bloquer le chargement du lecteur vidéo. Pour pouvoir regarder ce contenu, vous devez la désactiver ou la désinstaller.

Réessayer
Énergie : pourquoi le nucléaire n'est pas épargné par le dérèglement climatique
Image de couverture : © France 24
06:41

En cause, le dérèglement climatique, justement, et les sécheresses estivales qu'il aggrave. Car l'étiage – à savoir le niveau le plus bas atteint par un cours d'eau dans l'année – pourrait reculer de 15 % en moyenne sur les fleuves français d'ici à 2050, avec des baisses plus marquées dans le sud du pays, selon le programme de recherche Explore2, coordonné par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).

"À l'avenir, la mise à l'arrêt de réacteurs ne sera plus l'affaire d'une, deux ou trois semaines comme c'est le cas actuellement, mais de périodes bien plus longues, pendant lesquelles certaines régions ne pourront plus compter sur leurs centrales, notamment celles situées près des fleuves", assure Roger Spautz.

Aux défis climatiques, les partisans du nucléaire opposent la capacité de cette technologie à s'adapter. Installée en plein désert américain en Arizona, la centrale de Palo Verde est refroidie avec les eaux usées traitées de la région de Phoenix.

Mais les solutions techniques restent limitées, argue Paul Dorfman, chercheur associé à la Science Policy Research Unit de l'université du Sussex et président du Nuclear Consulting Group, un institut à but non lucratif critique de la filière. Il s'exprimait mardi 4 août sur le plateau anglophone de France 24.

Longtemps vendu comme une énergie pilotable, disponible sur commande, l'atome devient une "victime du climat", pointe-t-il. Il subit à son tour les caprices de la météo, comme le solaire ou l'éolien.

Énergie : pourquoi le nucléaire n'est pas épargné par le dérèglement climatique

L'hydroélectricité n'est pas non plus épargnée : en Serbie, un barrage a vu sa production divisée par cinq et les centrales du pays ont perdu jusqu'à 20 % de leur capacité, faute d'un Danube suffisamment haut.

L'Europe fait pourtant figure d'exception : ses émissions de CO2 ont reculé de 43 % depuis 1990, quand les émissions mondiales ont augmenté dans le même temps de 60 %. Les énergies bas carbone assurent aujourd'hui 72 % de son électricité, dont 23 % pour le seul nucléaire.

Mais la part du nucléaire reste stable, tandis que les énergies renouvelables sont passées de 37,4 % de l'électricité européenne en 2020 à 47,5 % en 2024 : longtemps assise sur l'atome et les barrages, la décarbonation du continent est désormais portée par le vent et le soleil.