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Aux États-Unis, des immigrés bombardés d'amendes pour les pousser à "l'auto-expulsion"
Des dizaines de milliers de personnes en situation irrégulière aux États-Unis ont reçu des amendes pouvant atteindre 1,8 million de dollars pour être restées sur le territoire malgré un ordre d'expulsion. L'administration Trump menace de saisir leurs revenus et leur patrimoine pour les pousser à quitter le pays d'elles-mêmes.
Des demandeurs attendent de comparaître devant un juge au tribunal de l'immigration de Manhattan, à New York, aux États-Unis, le 24 juin 2026. © David Dee Delgado, Reuters

Vivi Vasquez s'attendait à recevoir des nouvelles de sa demande de visa humanitaire. À la place, cette Mexicaine installée depuis 17 ans aux États-Unis a découvert, dans sa boîte aux lettres, qu'elle devait plus de 1,8 million de dollars d'amendes cumulées. Dans l'enveloppe frappée du logo du Département de la Sécurité intérieure (DHS), une case était cochée : elle aurait "volontairement" refusé de quitter le pays.

La somme réclamée à cette mère de trois enfants nés aux États-Unis s'élève précisément à 1 820 352 dollars, d'après un document consulté par le New York Times. Selon l'administration américaine, elle aurait dû quitter le territoire depuis 2013, après un ordre d'expulsion. Pour chaque jour passé aux États-Unis, le gouvernement lui réclame plusieurs centaines de dollars.

"Je n'arrivais pas à dormir et j'étais nerveuse chaque matin en partant travailler", témoigne Vivi Vasquez, qui disposait pourtant d'un permis de travail et était employée dans une supérette, tout en s'occupant de personnes âgées.

Son cas illustre la nouvelle stratégie déployée par l'administration de Donald Trump dans le cadre de sa politique de répression de l'immigration : utiliser la dette pour pousser les personnes en situation irrégulière à quitter les États-Unis d'elles-mêmes. Environ 1,4 million de personnes sont susceptibles d'être concernées. Une stratégie qui ne s'arrête pas à l'envoi de lettres d'amende, mais peut aller jusqu'aux poursuites judiciaires, aux saisies de salaires et aux retenues sur les remboursements d'impôts.

Plus de 103 000 amendes en un an et demi

Ce mécanisme repose sur une disposition de la loi américaine sur l'immigration adoptée en 1996, qui n'avait été utilisée par aucun autre président. Lors du premier mandat de Donald Trump, entre 2017 et 2021, son administration avait déjà tenté de la mettre en œuvre, mais elle n'avait jamais pris une telle ampleur : avant que l'administration Biden ne l'abandonne en 2021, seuls 26 dossiers d'amende étaient en cours.

Son second mandat a changé la donne. Dès son retour à la Maison Blanche, l'administration Trump a relancé le dispositif, avec des sanctions pouvant atteindre 998 dollars par jour. Le montant étant plafonné à cinq ans de pénalités, de nombreuses personnes, à l'instar de Vivi Vasquez, ont reçu une facture identique de 1 820 352 dollars.

Selon le DHS, cité par le New York Times, plus de 103 000 amendes ont été envoyées entre le 20 janvier 2025 et la mi-juillet 2026, pour un montant total dépassant 84 milliards de dollars. Au 16 juillet, le gouvernement n'aurait recouvré que 1,2 million de dollars.

"L'administration Trump entend utiliser tous les pouvoirs que lui confère la loi même dans des cas où ceux-ci n'ont jamais été utilisés par le passé", observe Gabriel J. Chin, professeur et spécialiste du droit de l'immigration à l'Université de Californie à Davis, auprès de Bloomberg Law.

Le gouvernement assume cette stratégie. Le DHS affirme que les sanctions permettent de lutter contre les violations du droit de l'immigration. Le dispositif serait également moins coûteux que les procédures traditionnelles d'expulsion.

Une "campagne visant à faire peur"

Dans le cas de Vivi Vasquez, la première lettre lui accordait 15 jours pour contester la sanction. Une semaine avant l'expiration du délai, son avocat a fait appel. Puis, alors qu'elle attendait une réponse, une seconde lettre est arrivée. Le gouvernement y menaçait de confier sa dette à une société privée de recouvrement, d'engager des poursuites fédérales, de signaler la dette aux agences d'évaluation du crédit et d'en tenir compte dans ses futures démarches d'immigration.

Son avocat, John Leschak, affirme que son cas n'est pas isolé. "Ce sont des gens qui possèdent des maisons, des voitures, des entreprises à leur nom", explique-t-il au New York Times. "Le gouvernement affirme que tous leurs biens risquent d'être confisqués."

À Los Angeles, le cabinet de l'avocate Raquel Kuronen représente environ 70 personnes ayant reçu de telles amendes. Aucune, selon elle, n'a payé : "Elles n'ont pas les moyens de s'acquitter d'une telle somme", explique-t-elle au journal espagnol El Pais. Elle confirme que l'administration Trump "cherche à mettre la pression sur les migrants par différents moyens."

Plusieurs procédures judiciaires ont été engagées pour contester les amendes. Les avocats tentent notamment de démontrer que leurs clients n'ont pas ignoré volontairement un ordre d'expulsion, qu'ils ignoraient que les pénalités pouvaient s'accumuler pendant des années ou qu'ils étaient confrontés à des circonstances exceptionnelles les empêchant de rentrer dans leur pays. Mais obtenir l'annulation d'une amende semble difficile : le New York Times, qui a interrogé une douzaine d'avocats, rapporte que les recours sont souvent rejetés.

Pour Hasan Shafiqullah, avocat à la Legal Aid Society de New York interrogé par Bloomberg Law, cette politique relève d'une "campagne visant à faire peur". Elle cherche, selon lui, à "créer un environnement où la vie est si difficile pour ceux qui n'ont pas de statut légal qu'ils finiront par accepter de s'auto-expulser".

La menace s'étend aux salaires et au patrimoine

Pour mettre cette politique en œuvre, des agences privées peuvent être chargées de récupérer les sommes dues. Une enquête du média d'investigation The Lever a identifié au moins quatre entreprises privées ayant obtenu des contrats de recouvrement avec le gouvernement. L'ICE peut également s'appuyer sur un programme du Trésor américain permettant de retenir certains remboursements d'impôts dus à des personnes redevables envers l'État.

"Le gouvernement peut tenter de prélever une partie du salaire, hypothéquer une maison ou encore saisir des comptes bancaires", précise Raquel Kuronen au quotidien espagnol El Pais. Pour elle, ces mesures font partie d'une stratégie plus large visant à "exercer des pressions sur les immigrés par divers moyens".

La pression peut donc s'étendre au patrimoine familial et toucher des personnes qui ne sont pas directement visées. Selon deux avocats spécialisés dans la planification successorale cités par le New York Times, certaines personnes concernées, inquiètes de voir leurs économies menacées, ont déjà retiré leur nom de titres de propriété ou transféré des actifs dans des trusts.

La saisie d'un bien ou d'un compte commun peut aussi affecter les membres d'une famille qui disposent, eux, d'un statut légal. Selon l'organisation FWD.us, près de 10 millions de personnes sans statut légal ou bénéficiant de protections temporaires vivent avec des citoyens américains ou des résidents permanents dans des foyers dits "à statut mixte".

C'est le cas d'Afissetou Tchedre. Cette Togolaise, qui vit depuis 2011 dans le Bronx, est mariée à un militaire américain. Après le rejet de sa demande d'asile et l'ordre d'expulsion prononcé par un juge de l'immigration, son mari a engagé une procédure pour lui permettre d'obtenir une carte verte.

Malgré ces démarches, le ministère américain de la Justice l'a poursuivie cette année pour recouvrer une dette de plus de 1,3 million de dollars. Selon une procédure déposée en mai devant un tribunal fédéral de New York, le gouvernement a également saisi l'intégralité du dernier remboursement d'impôt du couple, soit 10 662 dollars. Afissetou Tchedre a perdu son autorisation de travail. Son avocat tente désormais de récupérer les fonds saisis.

L'expulsion façon spot publicitaire

L'administration Trump ne cache pas son objectif : convaincre les personnes visées de partir volontairement via l'application CBP Home pour organiser leur départ. Dès le 31 mars 2025, le DHS publiait sur les réseaux sociaux un message cinglant : "L'application CBP Home donne aux migrants l'option de PARTIR MAINTENANT et de s'auto-expulser. S'ils ne le font pas, nous les trouverons, nous les expulserons, et ils ne reviendront jamais."

Dans sa communication, le gouvernement promet d'annuler les amendes des personnes qui choisiraient l'auto-expulsion via l'application, de prendre en charge le billet d'avion et de verser une prime de départ, fixée à 2 600 dollars.

Dans une vidéo promotionnelle générée par IA et publiée en janvier par le DHS, des images de paysages et d'avions sont accompagnées d'un texte provocateur. "Le mal du pays ?", demande la vidéo, avant de présenter le "vol gratuit" - direction l'Afghanistan, le Kenya ou encore la Colombie - et la prime financière comme une aubaine.

Il y est mentionné "offer valid only for illegal aliens" (une "offre réservée aux clandestins"), reprenant ainsi tous les codes d'une publicité touristique au ton moqueur.

Cette semaine encore, le compte officiel du DHS sur X a repris une publication évoquant les 84 milliards de dollars d'amendes : "Notre message est clair : PARTEZ MAINTENANT OU FAITES FACE AUX CONSÉQUENCES."

"Sous cette administration, l'imprévisibilité est totale et cela prouve que l'objectif n'est pas de régler la situation, mais de harceler et traquer les immigrés pour les pousser à l'auto-expulsion", s'insurge Jorge Mario Cabrera, porte-parole de l'organisation CHIRLA (Coalition for the Human Rights of Immigrants of Los Angeles). "Ce n'est pas juste, car les nôtres travaillent dur et ne pourront jamais payer ces amendes. "