
Vue satellite du détroit de Bab el-Mandeb, le 12 juillet 2026. © Nasa Wolrdview, via Reuters
Un blocage de détroit peut en cacher un autre. Alors que la guerre entre les États-Unis et l'Iran s'est intensifiée depuis dix jours, entraînant de nouveau un blocage de facto du détroit d'Ormuz, la navigation dans le détroit de Bab el-Mandeb semble, elle aussi, menacée. Les rebelles houthis du Yémen, soutenus par Téhéran, ont annoncé lundi 20 juillet un "embargo maritime" à l'encontre de l'Arabie saoudite, premier exportateur de pétrole brut au monde.
Dénonçant un "siège injuste" de Riyad au Yémen "depuis près de 12 ans", le porte-parole militaire des Houthis, Yahya Saree, a notamment expliqué sur X que le blocus annoncé se "fonde sur le principe du œil pour œil', avec effet immédiat". "Nous affirmons le droit de notre peuple de répondre au blocus par un blocus", précise aussi la communication des rebelles. Selon ces derniers, il s'agit de répliquer au blocage imposé par l'Arabie saoudite aux ports et aéroports contrôlés par les Houthis au Yémen.
Le ministère saoudien des Affaires étrangères a rapidement exprimé "(s)a plus ferme condamnation", d'autant que cette décision des rebelles yéménites, si elle parvenait à être mise en œuvre au moins plusieurs semaines, pourrait avoir des conséquences désastreuses au niveau régional et pour l'économie mondiale.
"Un blocage simultané d'Ormuz et de Bab el-Mandeb reviendrait à imposer un véritable siège stratégique au Golfe persique", explique Andreas Krieg, expert en sécurité au King's College de Londres. "Le détroit d'Ormuz constitue la principale voie d'exportation du pétrole et du gaz naturel liquéfié (GNL) du Golfe, tandis que Bab el-Mandeb relie la mer Rouge et la route du canal de Suez aux marchés asiatiques."

Depuis le début de l'offensive israélo-américaine en Iran, fin février, l'Arabie saoudite achemine son or noir via l'oléoduc Est-Ouest, qui traverse le Royaume sur 1 200 km. Envoyer ses pétroliers depuis le port de Yanbu permet, ainsi, à Riyad de contourner le blocage d'Ormuz en empruntant la mer Rouge, puis Bab el-Mandeb, pour effectuer ses livraisons vers ses principaux clients – la Chine, le Japon et la Corée du Sud.
"Graves perturbations du trafic de conteneurs entre l'Asie et l'Europe"
Le blocage d'un nouveau détroit par les Houthis pourrait donc avoir des conséquences immédiates pour la monarchie wahhabite : pas moins d'environ 2,5 millions de barils de pétrole par jour sont en péril, selon un note publiée lundi par Rystad Energy, une société indépendante de recherche énergétique.
"Si un cessez-le-feu ne se concrétise pas et que le canal d'Ormuz reste largement fermé tandis que la menace houthie sur la navigation en mer Rouge s'intensifie, le risque d'une forte hausse des prix du pétrole serait considérable", précise notamment Jorge Leon, vice-président senior et responsable de l'analyse géopolitique chez Rystad Energy.
La fermeture de fait de Bab el-Mandeb aurait, donc, rapidement des conséquences à la fois régionales et – conjuguée au blocage d'Ormuz – un impact encore plus fort sur l'économie mondiale. Pour Andreas Krieg, "les conséquences immédiates seraient une hausse des prix du pétrole et du GNL, une forte augmentation des coûts d'assurance et du fret maritime, une diminution de la disponibilité des pétroliers ainsi que de graves perturbations du trafic de conteneurs entre l'Asie et l'Europe."
À l'extrémité sud de la péninsule arabique, le détroit de Bab el-Mandeb est la porte d'entrée de la mer Rouge par laquelle transite habituellement environ 12 % du commerce mondial. Un quart du commerce mondial de conteneurs emprunte ce détroit de 32 km de large, en provenance et à destination du canal de Suez. Sa perturbation rendrait les trajets maritimes des transporteurs vers l'Asie beaucoup plus longs – il faudrait alors emprunter le canal de Suez, la mer Méditerranée, Gibraltar puis contourner l'ensemble du continent africain, soit 10 à 20 jours de transport en plus.
Vu les conséquences en cascade que pourrait avoir le blocage simultané de deux détroits, l'Arabie saoudite pourrait réagir rapidement à toute menace houthie dans la mer Rouge, comme le relève Andreas Krieg : "La réaction pourrait être très rapide. Riyad renforcerait dans un premier temps ses dispositifs de défense aérienne, la protection navale, le partage de renseignement et exercerait des pressions diplomatiques, notamment par l'intermédiaire d'Oman".
Le précédent de la guerre à Gaza et du commerce maritime perturbé
Pour parvenir à leurs fins, les rebelles yéménites n'auraient pas spécialement besoin de bloquer stricto sensu Bab el-Mandeb, selon l'expert en sécurité au King's College de Londres : "Les Houthis ne sont probablement pas en mesure de fermer hermétiquement Bab el-Mandeb à tous les navires, mais ils n'en ont pas besoin. Leur objectif est de rendre la traversée suffisamment dangereuse et coûteuse pour pousser les grandes compagnies maritimes à modifier volontairement leurs itinéraires."
Les Houthis n'en sont pas à leur coup d'essai en la matière : ils avaient prévenu que les navires ayant des liens avec Israël seraient visés en mer Rouge quelques semaines après le 7-Octobre et le début de la guerre à Gaza, fin 2023. Plus de 100 bâtiments au total ont été attaqués par les rebelles yéménites jusqu'au cessez-le-feu avec les États-Unis, en mai 2025.
"Ils ont alors démontré leur capacité à utiliser des missiles antinavires, des drones de longue portée, des embarcations explosives et d'autres moyens asymétriques contre des navires en mer Rouge", explique Andreas Krieg. "Les Houthis sont capables d'identifier les navires liés à l'Arabie saoudite, de décréter des zones d'exclusion, de mener des frappes ciblées et de créer un niveau d'incertitude suffisant pour faire grimper les primes d'assurance et contraindre les armateurs à détourner leurs navires."
Pour l'expert, la stratégie des Houthis va probablement se fonder sur "des attaques ponctuelles" plutôt que sur une tentative de blocus permanent : "Et leurs tentatives de frappe peuvent produire des effets commerciaux disproportionnés, car les compagnies maritimes et les assureurs réagissent au risque et pas uniquement aux attaques qui aboutissent."
Durant la guerre à Gaza, les principaux armateurs mondiaux avaient ordonné à leurs équipages d'éviter la mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb pour éviter le danger que représentait cette voie navigable. Une situation qui avait entraîné une augmentation significative des coûts de transport pour les conteneurs qui empruntaient des itinéraires bis.
Cette prise de position des rebelles yéménites – une première depuis le début de la guerre en Iran – est en tout cas à "une réactivation claire" de l'Axe de la résistance avec Téhéran, comme le constate Andreas Krieg : "L'Iran fournit le concept stratégique, les technologies d'armement, le renseignement, des conseillers techniques et une orientation politique, tandis que les Houthis conservent une large autonomie dans le choix du calendrier, des cibles et du niveau de risque qu'ils sont prêts à assumer." Et l'expert conclut : "(Avec Bab el-Mandeb) c'est une escalade coordonnée entre des partenaires dont les intérêts convergent actuellement, plutôt que l'exécution d'ordres donnés par l'Iran à un simple proxy sacrifiable."
