
Une image d'archive d'un combattant du mouvement jihadiste Boko Haram datant de 2006. © George Osodi, AP
"Dieu nous a aidés, et l’IA le fera aussi !" Les membres du groupe terroriste Boko Haram se sont convertis aux nouveaux oracles algorithmiques : ChatGPT, Claude, Grok ou encore le chatbot chinois DeepSeek. Dans un rapport publié par l’université de Cambridge vendredi 10 juillet, plus d’une vingtaine d’anciens membres du mouvement jihadiste basé au Nigeria ont témoigné pour la première fois de la réalité de l’utilisation de l’IA par leur organisation.
"C’était assez difficile de les faire parler. Heureusement que je travaille sur Boko Haram depuis environ une décennie. Mais même avec cette expérience, il m’a fallu plusieurs réunions avec eux pour aborder ce sujet sensible", raconte Antonia Juelich, spécialiste des questions de terrorisme et de technologie – et autrice du rapport.
Des unités de spécialistes en IA
Jusqu’à présent, le recours à l’IA par les mouvements comme Boko Haram était surtout perceptible à travers les traces laissées en ligne, dans des forums ou sur Telegram. L’impression était que ces nouveaux outils servaient surtout à des fins de propagande, de désinformation ou encore de recrutement.
En réalité, les témoignages des anciens de Boko Haram, dont les plus récents remontent à mi-2025, "confirment ce qu’on soupçonnait, c’est-à-dire que l’IA dope les activités de ces mouvements terroristes à tous les niveaux", note Graig Klein, spécialiste du terrorisme international à l’université de Leyde qui a travaillé sur le recours à l’IA par ce mouvement.
"Il n’y a aucun sujet sur lequel nous n’avons pas reçu de réponses [de ces chatbots, NDLR]. Nous pensons qu’ils savent tout", a assuré, convaincu, un ex-jihadiste de Boko Haram interrogé par Antonia Juelich.
D’après les recherches de cette spécialiste, ces terroristes basés au Nigeria se sont mis à l’IA dès 2023, soit quelques mois seulement après la sortie de ChatGPT en novembre 2022.
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Des formateurs venus de différents pays – d’Irak, d’Afghanistan ou encore du Maghreb – les ont initiés à l’art du prompt, c’est-à-dire la manière de poser les questions aux différents grands modèles de langage.
Des unités de spécialistes en IA ont ensuite été créées au sein des différentes factions de Boko Haram. Les combattants qui avaient des requêtes les soumettaient à ces "experts", lesquels disposaient d'un accès aux versions payantes de ces chatbots.
ChatGPT & Co ont été consultés par ces terroristes pour savoir comment se servir de nouvelles armes saisies lors d’attaques, pour optimiser les charges explosives attachées aux drones kamikazes ou encore pour mieux planifier de futures attaques.
"Toute la chaîne logistique des opérations terroristes a été revue à l’aune de l’IA d’après ces témoignages", résume Antonia Juelich.
"L'IA augmente l'efficacité opérationnelle"
Ces grands modèles de langage concoctés dans les bureaux de la Silicon Valley "ont permis à ces terroristes d’accélérer le rythme des opérations et d’en organiser davantage", souligne Graig Klein.
Ainsi, un ancien de l’organisation État islamique en Afrique de l'Ouest (EIAO) – la branche de Boko Haram restée dans le giron du mouvement terroriste État islamique (EI) – a raconté qu’auparavant, "on misait sur le nombre pour réussir et on pouvait envoyer des groupes de 200 combattants pour une opération, ce qui pouvait entraîner d’importantes pertes. L’IA nous a appris à mieux coordonner les attaques, et nous a permis de n’envoyer que de plus petites unités d’une vingtaine d’individus."
L’IA a aussi fourni des solutions très concrètes pour surmonter de nouveaux obstacles. Ainsi, lorsque les forces gouvernementales nigérianes ont commencé à creuser des tranchées autour de leurs bases pour se protéger d’une tactique traditionnelle de l’EIAO consistant à envoyer des combattants à moto, c’est un chatbot qui a trouvé la parade. Il a expliqué aux combattants comment sauter par dessus ces tranchées avec leur moto. Autrement dit, "l’IA augmente l’efficacité opérationnelle de ces groupes", affirme Graig Klein.
Pour cet expert, Boko Haram n’est probablement pas unique en son genre. "Il n’y a aucune raison de croire que d’autres mouvements n’utilisent pas ces outils de la même manière car l’IA est accessible à tous de la même manière", affirme-t-il.
Des garde-fous "insuffisants"
Concrètement, puisque les membres de l’EIAO ont été formés par des instructeurs affiliés au mouvement terroriste EI, ces derniers font probablement de même avec d’autres groupes liés à leur organisation. "Les témoignages recueillis suggèrent que cela s’inscrit dans un programme plus vaste de montée en compétences au sein du réseau EI", estime Antonia Juelich.
Cette capacité de mettre ChatGPT ou Grok au service d’activités terroristes démontre que les garde-fous qu’OpenAI ou Anthropic ont mis en place "ne sont pas suffisants et peuvent encore être assez facilement contournés", regrette Graig Klein.
D’où un risque non négligeable d’après les experts interrogés : l’IA augmente-t-elle le danger de voir des groupes terroristes mettre la main sur des armes de destruction massive ? "Il y avait deux obstacles majeurs jusqu’à présent : le savoir-faire et l’accès aux matériaux nécessaires. L’intelligence artificielle peut dorénavant expliquer pas à pas comment s’y prendre. Heureusement que les matériaux pour fabriquer une bombe atomique, par exemple, restent toujours difficiles à trouver", souligne Graig Klein.
Pour Antonia Juelich, c’est néanmoins un "risque qu’il faut garder à l’esprit". Et une raison importante, aux yeux des experts interrogés, de renforcer les garde-fous pour limiter le danger de voir une IA, par exemple, permettre à un groupe terroriste de développer des armes chimiques ou biologiques.
