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"J'essaie de tenir, jour après jour" : ces travailleurs en première ligne face à la canicule
Sous une chaleur écrasante et des températures records, la France tourne au ralenti. Au milieu des rues désertées et des terrasses abandonnées de Paris, des milliers de travailleurs continuent d’assurer leur mission en plein soleil. Ouvriers, livreurs, agents municipaux... Reportage auprès de ceux qui affrontent la canicule sans pouvoir se mettre à l’abri. 
Des ouvriers posent de l'asphalte sur une rue à Paris, le 22 juin 2026, en pleine période de canicule. © Joël Saget, AFP

Il n'est pas encore 11 h du matin et le thermomètre frôle déjà les 30°C. Au cœur de Paris, dans le quartier de Châtelet, le décor est méconnaissable. Le brouhaha et le flot continu des passants ont laissé place à un calme presque irréel.

Les terrasses sont vides, les trottoirs surchauffés sont déserts et les rares silhouettes qui s'y aventurent cherchent désespérément un coin d'ombre. Dans cette ville qui semble tourner au ralenti, Abdelkrim continue pourtant sa tournée. Balai à la main, cet agent de propreté d'une soixantaine d'années avance sous un soleil de plomb. Après plusieurs heures passées dehors, il s'accorde une courte pause à l'abri des rayons du soleil avant de reprendre son souffle.

"Nous avons commencé à 5 h du matin pour avancer le plus possible avant que les températures ne deviennent encore plus élevées", explique-t-il. "Aujourd'hui, elles devraient atteindre 37 °C. Plus les heures passent, plus le travail devient difficile et éprouvant."

Abdelkrim, agent de propreté à Paris, le 23 juin 2026. © Hamza Habhoub, France 24

Un risque professionnel de plus en plus surveillé

Pendant que certains se réfugient dans des bureaux climatisés ou quittent la capitale pour échapper à la chaleur, des milliers de travailleurs restent en première ligne. Pour eux, les épisodes caniculaires ne sont pas un simple inconfort estival, mais une contrainte quotidienne qui met leur santé et leur sécurité à rude épreuve.

Cette réalité est désormais reconnue par les autorités. Dans une instruction signée le 22 mai, le ministère du Travail rappelle que les épisodes de chaleur "de plus en plus récurrents et intenses" doivent être pleinement intégrés dans les "démarches d'évaluation et de prévention des risques professionnels".

Le document souligne une hausse des malaises, des pertes de vigilance et des accidents liés à l'utilisation de machines, poussant les pouvoirs publics à renforcer les mesures de prévention lors des épisodes de fortes chaleurs.

La Direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (Dreets) d'Île-de-France rappelle par ailleurs que, depuis juillet 2025, les employeurs ont l'obligation de mettre de l'eau fraîche à disposition des salariés, d'aménager les horaires lorsque cela est possible et de réduire l'exposition au soleil pendant les heures les plus chaudes.

Les autorités sanitaires alertent également sur les conséquences d'une exposition prolongée à la chaleur. Maux de tête, déshydratation, épuisement, voire coup de chaleur : les risques sont multiples et peuvent rapidement devenir graves.

"Je n'ai pas le choix"

Pour échapper aux températures les plus élevées, beaucoup commencent désormais leur journée avant l'aube. Mais ces horaires avancés ne suffisent pas toujours à atténuer les effets d'une chaleur qui s'installe durablement.

Sur l'avenue des Champs-Élysées, Safiullah s'affaire au milieu des plantes dont il prend soin pour un restaurant. Sous une chaleur lourde et humide, ce jardinier afghan multiplie les allers-retours avec son arrosoir, tout en tentant de ménager ses forces.

Safiullah, jardinier pour une restaurant parisien, le 23 juin 2026. © Hamza Habhoub, France 24

"Je transpire énormément et je me sens fatigué en permanence", confie-t-il en essuyant son front. "Mais je n'ai pas le choix. Ma situation m'oblige à continuer à travailler quelles que soient les conditions. J'essaie simplement de tenir, jour après jour."

Sur un chantier où le béton et les structures métalliques renvoient la chaleur, Alexandre fait le même constat. 

"La chaleur est extrêmement forte et le travail devient parfois presque insupportable", explique cet ouvrier géorgien. Nous essayons de nous rafraîchir en nous aspergeant d'eau et nous commençons dès 6 h du matin pour profiter de la fraîcheur relative des premières heures. Mais au final, nous n'avons pas d'autre choix que de continuer."

D'après les organisations syndicales, ces situations sont appelées à se répéter. Dans un communiqué publié dimanche 21 juin, la Confédération générale du travail (CGT) rappelle qu'en 2024, 11 accidents du travail probablement liés à la chaleur ont été comptabilisés dans le pays par la Direction générale du travail (DGT), dont 7 mortels. Le syndicat, qui appelle à renforcer les protections des salariés les plus exposés, souligne que les vagues de chaleur "ne sont plus exceptionnelles" mais sont appelées à se répéter et à s'intensifier "sur une durée de plus en plus longue, de mai à octobre."

Les hôpitaux en état d'alerte

À mesure que le mercure grimpe, la pression monte également dans les établissements de santé.

Sébastien Lecornu a annoncé mardi un renforcement de la mobilisation du système de santé en activant le plan Orsan au niveau 2 sur 4. "Cette décision permettra de renforcer les capacités de régulation médicale, de mobiliser les personnels nécessaires au fonctionnement de l'hôpital, de garantir la pleine coordination entre la médecine de ville, les hôpitaux, les cliniques et les Ehpad, et d'adapter les activités si la situation l'exige", a détaillé le Premier ministre sur le réseau social X.

Dans les hôpitaux et les établissements accueillant des personnes âgées, des mesures exceptionnelles ont été déployées : aménagement d'espaces rafraîchis, surveillance renforcée des températures dans les chambres, recours accru aux climatiseurs, ventilateurs et dispositifs de brumisation. Des "zones fraîches" ont également été aménagées ou renforcées pour accueillir les patients les plus vulnérables.

L'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) assure par ailleurs maintenir une vigilance maximale dans les services d'urgence et les quatre SAMU franciliens. Les équipes suivent de près l'évolution des cas de déshydratation, de coups de chaleur ou des complications provoquées par certaines pathologies chroniques. Les capacités des services de réanimation et le nombre de lits disponibles font également l'objet d'un suivi quotidien.

Les premiers effets de cet épisode caniculaire se font déjà sentir. Selon les données communiquées par l'institution à France 24, la fréquentation des urgences est en hausse depuis le début de la semaine. Lors de la Fête de la musique, les admissions ont atteint un niveau exceptionnel, près de deux fois supérieur à la normale. Dans le même temps, l'activité téléphonique des SAMU franciliens a bondi de plus de 30 % par rapport à la semaine précédente, tandis que les dossiers de régulation médicale ont progressé de 22 % en une semaine.

"Quand je me sens étouffer, je cherche un endroit frais"

Dans une rue calme de Paris, Youssef poursuit sa tournée d'agent de propreté. Entre deux interventions, il s'accorde quelques minutes à l'ombre pour reprendre des forces.

"Je suis revenu récemment de vacances et je regrette de ne pas les avoir prolongées", sourit-il. "Heureusement, les congés d'été approchent. J'essaie de faire des pauses régulières. Quand je peux, je m'installe dans un café ou un endroit climatisé pour récupérer un peu. Je bois aussi beaucoup de boissons fraîches pour tenir jusqu'à la fin de la journée."

De l'autre côté de la rue, Paul pousse péniblement son chariot de courrier. Le facteur avance à un rythme plus lent qu'à l'accoutumée. Une bouteille d'eau et une serviette humide l'accompagnent tout au long de sa tournée. "Il serait utile de prévoir davantage de ventilateurs portatifs ou de solutions de rafraîchissement, ainsi que des vélos mieux adaptés aux épisodes de fortes chaleurs", estime-t-il.

Les livreurs figurent eux aussi parmi les travailleurs les plus exposés. Dans le 2e arrondissement, Ahmed attend une nouvelle commande devant un restaurant, au pied de son vélo. Le trentenaire ivoirien enchaîne les livraisons du matin jusqu'à tard dans la soirée.

Ahmed, livreur ivoirien, à Paris, le 23 juin 2026. © Hamza Habhoub, France 24

"Je travaille de 9 h du matin jusqu'à minuit. Je n'ai pas le choix", raconte-t-il, le visage marqué par la fatigue. "Je n'ai pas de titre de séjour et ma famille dépend de moi. Si j'arrête de travailler, je risque de me retrouver à la rue."

Quand la chaleur devient trop difficile à supporter, Ahmed s'accorde de courtes pauses à l'abri du soleil. "Parfois, j'ai l'impression d'étouffer. Alors, je cherche un endroit frais et ombragé avant de repartir. Je ne veux pas vivre ce qui est arrivé à certains de mes amis, qui ont fini aux urgences."

Cet article a été adapté de l'arabe. La version originale est disponible ici.