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Avec De la Espriella, les "droites dures" en Amérique latine enregistrent une nouvelle victoire
Au terme d'un scrutin serré, l'avocat et millionnaire d'ultradroite Abelardo de la Espriella a remporté la présidentielle colombienne face à son rival de gauche, Ivan Cepeda, dimanche. En promettant d'importer le modèle répressif du chef d'État salvadorien Nayib Bukele, il confirme le virage à l'extrême droite de l'Amérique latine. Décryptage de sa victoire.
Le candidat d'extrême droite à la présidentielle colombienne Abelardo de la Espriella, lors d'un entretien avec l'AFP à Bogota, le 11 février 2026. © Luis Acosta, AFP

"Je serai le président de tous les Colombiens." Arrivé de justesse en tête du second tour de la présidentielle face à son adversaire de gauche, Abelardo de la Espriella, 47 ans, a célébré sa victoire dimanche 21 juin. Quatre ans après l'élection historique de Gustavo Petro, premier président de gauche du pays, les électeurs ont porté au pouvoir cet avocat d'affaires multimillionnaire, qui revendique son admiration pour Donald Trump et promet de gouverner avec une "main de fer".

Créant la surprise en arrivant en tête du premier tour le 31 mai, le candidat d'extrême droite l'a emporté, selon les résultats préliminaires officiels, avec moins d'un point d'avance (49,70 % des voix contre 48,72 %) sur le sénateur de gauche Ivan Cepeda, allié du président Gustavo Petro qui ne pouvait briguer un nouveau mandat. Si les autorités électorales doivent encore valider les résultats, sa victoire marque déjà un tournant majeur pour la quatrième économie d'Amérique latine. Comment expliquer l'ascension fulgurante de cet outsider sans expérience politique ?

Montée en puissance des "droites dures"

Au-delà du seul cas colombien, cette élection s'inscrit dans une recomposition politique plus large à l'échelle du continent. Après la "vague rose" qui avait porté plusieurs gouvernements de gauche au pouvoir au début des années 2020, l'Amérique latine connaît depuis plusieurs années un net mouvement de balancier vers la droite. La Colombie rejoint ainsi l'Argentine, le Chili, l'Équateur, la Bolivie et le Panama – et, vraisemblablement, le Pérou.

"Abelardo de la Espriella est l'émergence d'un futur président qui rassemble toutes les dynamiques des droites dures du continent : il est aussi libéral que Javier Milei en Argentine, aussi sécuritaire que Nayib Bukele au Salvador, et aussi conservateur que l'étaient Jair Bolsonaro au Brésil et Antonio Kast au Chili", résume Mathilde Allain, enseignante-chercheuse à l'Institut des hautes études de l'Amérique latine (IHEAL) et au Centre de recherche et de documentation sur les Amériques (Creda).

Cette évolution réjouit Washington. Abelardo de la Espriella, également de nationalité américaine et résidant une partie de l'année à Miami, a bénéficié tout au long de sa campagne du soutien affiché de Donald Trump. Quelques heures après sa victoire, le président américain a publié sur son réseau Truth Social une photo du nouvel élu accompagnée du message : "Il a gagné, et largement !" Le secrétaire d'État Marco Rubio a quant à lui salué la perspective d'une coopération "en matière de sécurité" et pour "mettre fin à l'immigration clandestine vers les États-Unis".

"La politique états-unienne sous Donald Trump doit se lire comme une volonté claire de reprendre la main sur la région face à l'influence croissante de la Chine", soulève Mathilde Allain. "En s'appuyant sur l'axe de l'Argentine de Milei, du Chili de Kast, de l'Équateur de Noboa, du Salavador de Bukele, et peut-être maintenant du Pérou de Fujimori, Donald Trump veut peser grâce aux promesses de lutte contre l'immigration et le trafic de drogue, qui séduisent une partie de l'électorat."

Pour Alejandro Chala, politologue à la Fondation pour la paix et la réconciliation (Pares), ce rapprochement pourrait avoir des conséquences importantes pour Bogota. "La capacité de la Colombie à construire une politique de sécurité ne dépendra plus seulement d'elle-même", prévient le chercheur sur l'antenne espagnole de France 24. "Nous allons passer d'une relation horizontale avec les États-Unis à des politiques sécuritaires totalement dictées par un gouvernement américain qui veut intervenir directement pour remettre au pas la région."

Rejet de la gauche et demande de retour à l'ordre

Cette dynamique régionale n'explique toutefois pas à elle seule la victoire d'Abelardo de la Espriella. Son succès repose aussi sur le profond mécontentement suscité par le bilan de Gustavo Petro. Élu en 2022 sur la promesse de pacifier le pays grâce à sa politique de "paix totale", qui visait à négocier simultanément avec les guérillas et les cartels de la drogue, le président sortant quitte le pouvoir alors que de nombreux Colombiens estiment que l'insécurité s'est aggravée.

La campagne présidentielle s'est déroulée dans un contexte marqué par une recrudescence des violences, plusieurs attentats à la bombe et l'expansion territoriale de plusieurs groupes armés, dont le Clan del Golfo. Dans un pays traumatisé par des décennies de conflit, la sécurité est redevenue la première préoccupation d'une partie de l'électorat.

"Au-delà d'un vote d'adhésion pour Abelardo de la Espriella, il y a un vote sanction contre Gustavo Petro, mais le phénomène est plus profond : c'est un rejet de la gauche en général", estime Mathilde Allain. "Sur des questions clés comme la sécurité et l'ordre, le bilan de Petro est jugé très défavorablement. C'est une dynamique que la gauche a largement sous-estimée."

En promettant de mettre fin aux négociations avec les groupes armés, de construire des méga-prisons inspirées du modèle salvadorien et de renforcer l'arsenal répressif de l'État, Abelardo de la Espriella semble avoir fini par convaincre les indécis. Sur le plan économique, il a également séduit une partie des électeurs en promettant une baisse des impôts et une réduction de la taille de l'État, tout en s'engageant à préserver certaines mesures sociales populaires mises en place sous Gustavo Petro, notamment la hausse de 23 % du salaire minimum.

Un futur président antisystème ?

La victoire d'Abelardo de la Espriella traduit également la crise profonde des formations politiques traditionnelles. "Nous assistons à l'effondrement de la droite traditionnelle colombienne, qui a été incapable d'imposer un candidat. Le vote en faveur d'Abelardo de la Espriella est aussi un vote contre les partis politiques, contre les élites et contre l'establishment, comme on a pu le voir ailleurs sur le continent", analyse Mathilde Allain.

L'une des clés de son succès réside dans une stratégie de communication particulièrement agressive. Hyperactif sur les réseaux sociaux, le candidat a largement contourné les canaux politiques traditionnels en misant sur une communication directe, personnalisée et souvent provocatrice.

"Abelardo de la Espriella a bousculé les codes de la campagne électorale avec une stratégie très disruptive : l'utilisation de l'IA, l'incarnation de sa personne à travers l'image d'un 'tigre', des slogans très bien construits et un programme très faible de trois pages lors du premier tour", poursuit l'enseignante-chercheuse.

Cette stratégie s'est accompagnée d'une série d'événements publics dans les grandes villes, où le candidat apparaissait seul, entouré d'un important dispositif de sécurité, au milieu de feux d'artifice et de musique, tel un véritable showman devant des milliers de partisans. "En finançant lui-même sa campagne, il a saturé l'espace public et virtuel, poussant les électeurs vers un vote 'utile' dès le premier tour."

Son discours ultraconservateur sur les questions de société a également contribué à élargir sa base électorale. Opposé à l'avortement, défenseur de la famille traditionnelle et très présent dans le registre religieux, Abelardo de la Espriella a trouvé un écho auprès d'une partie de la société colombienne, où les valeurs conservatrices demeurent fortement ancrées. Pendant la campagne, il a multiplié les déclarations homophobes et misogynes, revendiquant avoir "les c******* pour gouverner", et allant jusqu'à vanter la taille de son sexe "pour séduire l'électorat féminin" sur l'émission de radio Piso 8.

Reste désormais à savoir quel président sera réellement Abelardo de la Espriella, qui s'est engagé à "étriper" la gauche et à envoyer ses opposants dans les geôles états-uniennes. "Si Abelardo de la Espriella est décrit comme un outsider antisystème, il ne faut pas oublier qu'il n'a ni parti politique ni majorité au Congrès", rappelle Mathilde Alain. "Pour gouverner, il va devoir se reposer sur l'élite traditionnelle colombienne et les partis politiques de l'ancien président Alvaro Uribe, qui se sont immédiatement ralliés à lui." Un paradoxe qui pourrait rapidement mettre à l'épreuve son discours de rupture.