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"Des dégâts considérables" : dix ans après, le Brexit continue de plomber l'économie britannique
Une décennie s'est écoulée depuis le Brexit et les chiffres sont sans appel : la sortie de l'Union européenne a réduit le PIB britannique de 8 %. Tandis que les experts anticipent des conséquences durables, près de 60 % des Britanniques estiment aujourd'hui que quitter l'UE était une erreur.
Des manifestants pro-UE brandissent des drapeaux près du Parlement à Londres, le 20 mai 2026. © Kirsty Wigglesworth, AP

Le Brexit devait ouvrir une nouvelle ère de prospérité et de souveraineté pour le Royaume-Uni. Dix ans après le référendum du 23 juin 2016, le pays peine toujours à tourner la page. Économie en berne, croissance faible, services publics sous pression et instabilité politique chronique : les répercussions du vote en faveur de la sortie de l'Union européenne (UE) continuent de profondément marquer la vie britannique.

Le Royaume-Uni s'apprête ainsi à connaître son sixième Premier ministre en sept ans. Les dirigeants se succèdent sans parvenir à relancer une économie atone qui pèse sur le pouvoir d'achat et le niveau de vie des ménages, nourrissant la défiance des électeurs.

Dernier en date, le Premier ministre sortant et chef du Parti travailliste Keir Starmer quitte ses fonctions après seulement deux ans au pouvoir. Comme ses prédécesseurs, il a échoué à répondre aux difficultés structurelles du pays. Arrivé à Downing Street avec la promesse de tourner la page de quatorze années de pouvoir conservateur et d'apaiser les relations avec Bruxelles, il rejoint finalement la longue liste des Premiers ministres emportés par les turbulences de l'après-Brexit.

Avant lui, Rishi Sunak, Liz Truss, Boris Johnson et Theresa May avaient connu un sort similaire. Tous ont vu leurs mandats écourtés, confrontés aux mêmes difficultés économiques et politiques. Le mandat de Liz Truss reste le plus éphémère de l'histoire britannique : après seulement 44 jours à Downing Street, son projet de baisses d'impôts non financées avait provoqué une onde de choc sur les marchés financiers, précipitant sa chute.

Cette instabilité à répétition a progressivement érodé la confiance des Britanniques quant aux promesses du Brexit. Selon les sondages, 23 % des électeurs ayant voté pour une sortie de l'Union européenne regrettent aujourd'hui leur choix – qu'ils aient changé d'avis sur l'Europe ou qu'ils en jugent la sortie mal négociée.

C'est surtout sur le terrain économique que l'ampleur de cet échec apparaît : les économistes estiment aujourd'hui que le Brexit a amputé le produit intérieur brut britannique de près de 8 %. Autrement dit, les revenus de chaque Britannique ont diminué en moyenne de 8 % par rapport à ce qu'ils auraient été si le pays était resté au sein de l'Union européenne.

À l'échelle nationale, cela représente également l'équivalence d'une "perte de recettes fiscales disponibles pour financer les services publics", précise Jonathan Portes, professeur d'économie et de politiques publiques au King's College de Londres. Parmi les économistes, "il existe un consensus clair sur le fait que le Brexit a causé des dommages considérables", ajoute-t-il.

"Un véritable enfer"

Pour mesurer l'impact économique du Brexit, les chercheurs de l'Institut de recherche sur les politiques économiques de Stanford ont eu recours à deux méthodes distinctes. La première consistait à comparer l'évolution de la croissance au cours des dix dernières années avec celle d'autres pays, en tenant compte des grands chocs internationaux comme la pandémie de Covid-19 ou les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient.

"Avant le référendum, le Royaume-Uni s'en sortait bien. Depuis, nous avons pris du retard par rapport à nos homologues", explique Gregory Thwaites, coauteur de l'étude et maître de conférences en économie à l'université de Nottingham.

La seconde approche s'est intéressée directement aux entreprises britanniques, en comparant les performances de celles qui continuaient à commercer étroitement avec l'Union européenne à celles dont l'activité était davantage tournée vers le marché intérieur depuis le Brexit.

Là encore, les résultats sont unanimes. Les entreprises les plus exposées aux échanges avec l'UE ont enregistré des performances nettement moins bonnes. "Si on analyse ces données, le Royaume-Uni apparaît environ 6 % plus pauvre qu'il ne l'aurait été sans le Brexit", résume Gregory Thwaites.

Le commerce de marchandises a été particulièrement affecté, notamment dans les secteurs automobile et agroalimentaire. La sortie du marché unique a multiplié les formalités administratives, allongeant les délais et augmentant les coûts pour les entreprises.

En janvier, le dirigeant d'une entreprise de logistique expliquait devant une commission parlementaire qu'il était devenu "un véritable enfer" d'exporter de l'agneau ou du bœuf vers l'Union européenne. Là où une seule feuille suffisait avant le Brexit, il faut désormais réunir une liasse de documents comportant jusqu'à 26 tampons officiels.

"Des dégâts considérables" : dix ans après, le Brexit continue de plomber l'économie britannique
Des agriculteurs et acteurs du secteur agroalimentaire manifestent à Londres pour réclamer une politique agricole plus ambitieuse, le 15 octobre 2022. © Alberto Pezzali, AP

Londres et Bruxelles espèrent désormais alléger ces contraintes grâce à un nouvel accord commercial destiné à faciliter les échanges de produits laitiers, d'œufs, de poisson ou encore de viande fraîche. Son entrée en vigueur n'est toutefois pas attendue avant l'été 2027.

Pour nombre d'entreprises, cet accord arrivera trop tard. Selon la Food and Drink Federation, les exportations alimentaires britanniques vers l'Union européenne ont chuté de près d'un quart depuis l'entrée en application du Brexit.

Le Brexit "a freiné" l'économie

Les effets de la rupture avec l'UE se font également sentir dans le portefeuille des consommateurs. Le Brexit a largement contribué à alimenter la hausse des prix alimentaires, certains produits de base, comme le jus d'orange, ayant vu leur prix grimper de 134 %.

Si les ménages les plus aisés sont mieux armés pour absorber cette inflation et la stagnation des salaires observée depuis le Brexit, la situation est bien plus difficile pour les foyers modestes. "Cela touche plus durement les plus démunis, ce qui signifie que les pauvres souffrent davantage", observe Gregory Thwaites.

Le chercheur reconnaît toutefois qu'il reste difficile d'établir un lien direct entre le Brexit et certains indicateurs potentiels de pauvreté, comme l'augmentation du recours aux banques alimentaires au Royaume-Uni. D'autres facteurs économiques et sociétaux entrent également en jeu.

"Des dégâts considérables" : dix ans après, le Brexit continue de plomber l'économie britannique
Des bénévoles préparent des colis alimentaires à Bradford, dans le nord de l’Angleterre, le 24 mai 2022. © Oli Scarff, AFP

"Le Brexit n'a, en aucun cas, été le seul problème (économique) du Royaume-Uni", rappelle Jonathan Portes. "Comme d'autres pays européens, le pays souffre d'un manque d'investissement, d'une faible croissance et d'un déficit d'innovation. Le Brexit a freiné davantage l'économie britannique."

Cette décennie de ralentissement économique est intervenue à un moment particulièrement mal choisi pour le Royaume-Uni. Les services publics – santé, éducation et aide sociale – ne se sont jamais totalement remis des mesures d'austérité mises en œuvre par le gouvernement de l'ancien Premier ministre David Cameron dans les années 2010. Ironie du sort : c'est ce même Premier ministre qui avait convoqué le référendum sur le Brexit.

Aujourd'hui, les prisons sont dans un état "déplorable" selon un rapport parlementaire de 2025, le réseau routier se dégrade, et le ministère de la Défense avertit que les capacités opérationnelles de l'armée pourraient être réduites faute d'investissements suffisants.

"Pour atténuer tous ces effets, il faut tenter de réparer directement certains des dommages causés par le Brexit, en négociant un accord plus étroit avec l'UE, tout en améliorant la gestion du pays sur les autres fronts", estime Gregory Thwaites.

Mais alors que les conséquences du Brexit continuent de se faire sentir dans l'ensemble de l'économie britannique, les perspectives à court terme restent peu encourageantes. "À mon avis, les dégâts resteront sensiblement du même ordre qu'aujourd'hui", conclut le chercheur.

Cet article a été adapté de l'anglais par Barbara Gabel. L'original est à retrouver ici.