
Un cargo au large de la ville côtière de Fujaïrah, dans le détroit d'Ormuz, au nord des Émirats arabe unis, le 25 février 2026. © Giuseppe Cacace, AFP (archives)
Le coup d’envoi du premier round des négociations entre Américains et Iraniens près de Stansstad, en Suisse, sous la médiation du Qatar et du Pakistan, n’a pas dissipé les préoccupations des pays du Golfe. Cible principale de la riposte iranienne à la guerre déclenchée le 28 février par les États-Unis et Israël contre la République islamique, ils redoutent un accord irano-américain à leurs dépens.
Signe de leurs inquiétudes, le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio effectue une tournée régionale (Émirats arabes unis, Koweït et Bahreïn) du 23 au 25 juin. "Il abordera toute une série de priorités régionales, notamment le protocole d’accord avec l’Iran, les efforts visant à garantir un passage libre, sûr et sans entrave du détroit d’Ormuz ainsi que l’importance de la paix et de la stabilité dans la région", précise le Département d’État.
Une sorte de service après-vente auprès d’un Conseil de coopération du Golfe (CCG) encore décontenancé par les 14 points du mémorandum d'entente signé entre Téhéran et l’administration Trump la semaine dernière. "Ce texte a certes fait taire les canons et relancé le jeu diplomatique, mais il penche beaucoup trop en faveur des intérêts iraniens", confie anonymement à France 24 un diplomate d’un des pays membres de l’union régionale.
"Nous espérons tous au sein du Conseil que les questions clés de ce mémorandum soient corrigées lors des discussions à huis clos, loin des déclarations médiatiques fracassantes des uns et des autres", ajoute-t-il.
Bien que déroutés par les multiples annonces d’accord et de menaces sans suite de Donald Trump, les pays du Golfe, qui disposent d'importantes réserves d'hydrocarbures et de capitaux, ainsi que de forts liens sécuritaires avec Washington, ont toutefois publiquement salué, pour ne pas le vexer, ses "efforts diplomatiques".
"Des concessions américaines hallucinantes et incompréhensibles"
Mais en coulisses, les pays du CCG considèrent avec amertume que la République islamique, leur rival régional chiite qui n’a pas hésité à viser leurs infrastructures, comme des aéroports ou des complexes pétroliers lors du dernier conflit, est sortie renforcée par la guerre.
"L’étendue des concessions américaines est hallucinante et incompréhensible, les Iraniens ont presque tout obtenu et ont toutes les cartes pour faire chanter les États-Unis lors de ces négociations, soupire le diplomate. Notre optimisme est prudent, car nous redoutons qu’à l’approche des élections de mi-mandat [prévues en novembre], Donald Trump, qui veut en finir au plus vite avec ce conflit impopulaire chez lui, s’empresse de céder sur tout et de signer un accord qui ne résout rien.
C’est notamment ce qui inquiète les Émirats arabes unis. Un diplomate émirati de passage en France à l’occasion du sommet du G7 considère que les 60 jours que se sont donnés les Iraniens et les Américains pour parvenir à "un accord définitif" sont "on ne peut plus décisifs pour la sécurité et la stabilité de toute la région".
"Ils pourraient parvenir à un accord global, mais nous nous attendons également à un accord incomplet qui comportera certaines lacunes", confie-t-il. "Parce que les Américains ont leurs propres intérêts et que Téhéran est doué et très patient quand il s'agit de négocier, même si économiquement le pays est en très grande difficulté".
Et le diplomate d’ajouter : "Nous sommes préoccupés, car nous n’avons pas pris part aux discussions autour du mémorandum et nous ne participons pas à celles qui se déroulent en Suisse, alors même que nous avons été fortement touchés par cette guerre que nous n’avons pas voulue."
Toujours sous le choc de "la première agression de grande envergure jamais subie par son pays", il rappelle que le 28 février, "45 minutes après le début de la guerre, les Iraniens ont riposté en attaquant massivement les États du GCC. Les Émirats arabes unis ont été les plus touchés, avec 46 % des attaques, avec jusqu’à 3 000 projectiles, drones, missiles et missiles de croisière iraniens lancés contre nous."
"Or la situation reste incertaine et tout aussi compliquée après la signature du mémorandum, sachant en plus que les partisans iraniens de la ligne dure, mais aussi les partisans israéliens de la ligne dure peuvent relancer la guerre, poursuit-il. Nos préoccupations restent entières concernant les attaques de drones et de missiles iraniens, le programme nucléaire de Téhéran, ses ingérences dans la région via ses proxies, mais aussi, et c’est l’un des points les plus importants, la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz".
Abu Dhabi a veillé à faire passer ses messages aux négociateurs, "notamment par l'intermédiaire du Qatar, un médiateur remarquable", mais aussi "en dialoguant étroitement avec les Américains". Précisément sur les inquiétudes du pays "et celle de l’Arabie saoudite" sur les missiles balistiques iraniens, le diplomate dit qu’il faut rester lucide et logique.
"L’Iran acceptera-t-il d’éliminer complètement ses capacités en matière de missiles balistiques ? Il ne serait pas réaliste de penser que Téhéran se contenterait de répondre 'oui'", dit-il.
"L’Iran est là pour rester, et nous aussi, juste en face"
La question stratégique du détroit d’Ormuz, verrouillé par les Iraniens pendant le conflit, est une autre source d’inquiétude pour les pays du CCG, notamment pour le Qatar qui dit œuvrer pour garantir "le droit de tous les États riverains du Golfe arabique à un passage sûr et libre".
"Son blocage a certes un impact sur les membres du CCG, mais il a également des répercussions économiques internationales sur chaque pays", insiste le diplomate émirati. "Il ne s’agit donc pas d’une attaque dirigée uniquement contre nous, mais d'une gigantesque guerre internationale et économique livrée par l’Iran, qui, nous en sommes profondément convaincus, ne souhaite pas revenir à une situation de liberté de navigation."
Lundi, le négociateur en chef de l'Iran, Mohammad Bagher Ghalibaf, a affirmé que les conditions dans le détroit ne retourneraient pas à celles d'avant-guerre et que la voie serait "administrée" par son pays, selon des propos rapportés par un média d'État. Téhéran a laissé entendre, après la signature du mémorandum, son intention de faire payer les navires franchissant le détroit des "frais de service", ce qui serait un précédent pour le transport maritime dans les eaux internationales.
"Nous devrions, en tant que communauté internationale, exercer une pression maximale pour garantir la liberté de navigation dans ce détroit, sinon, nous en subirons les conséquences à l’avenir collectivement ailleurs sur le globe, dans chaque détroit", prévient-il. "Le simple fait de discuter de cette idée avec les Iraniens signifie que nous acceptons en quelque sorte de renoncer au statu quo qui prévalait avant la guerre, c’est gravissime."
Malgré les lourds griefs, le haut diplomate émirati confirme que les contacts directs avec l’Iran ont repris à l’occasion de la trêve fragile. "La géographie nous impose une réalité simple : l’Iran est là pour rester, et nous aussi, juste en face, donc nous avons besoin de discuter avec eux pour nous assurer que nos lignes rouges soient prises en compte dans toute discussion", conclut-il. "Mais comme les Israéliens et les Américains ont dès les premières heures éliminé les premiers et seconds échelons du pouvoir en Iran, nous avons désormais affaire à de nouveaux visages, ce qui ne facilite pas les choses."
