
Cette photo prise depuis Marjayoun, dans le sud du Liban, montre un drapeau israélien et un drapeau de la brigade Golani flottant au sommet du château médiéval de Beaufort, à Arnoun, le 1er juin 2026. © AFP
Inutile d'être un expert militaire pour comprendre l'intérêt stratégique de la forteresse de Beaufort : bâtie sur un spectaculaire éperon rocheux à 700 mètres d'altitude, elle offre une vue imprenable sur les gorges du fleuve Litani ainsi que sur le sud du Liban et le nord d'Israël. Sa capture représente "un tournant décisif", a fait valoir dimanche 31 mai le Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui mène une offensive terrestre contre le Hezbollah.
"Le château de Beaufort surplombe la colonie de Metula, qui est [située] à moins de quatre kilomètres. Il surplombe la zone entre les rivières Litani et Zahrani et est considéré comme la plus haute colline de ce secteur", indique le général de brigade à la retraite Bassam Yassine au quotidien panarabe Asharq Al-Awsat, rappelant que le château possède également des tunnels secrets depuis le Moyen Âge, ajoutant "une valeur défensive supplémentaire" au lieu.
"Sauf que nous ne sommes plus au Moyen Âge et cette position surplombante n'a plus un intérêt militaire aussi important à l'heure des drones et des satellites", nuance Karim El Mufti, chercheur en sciences politiques et droit international à Sciences Po.

Également connu sous le nom de Qala'at ash-Shqif ["Forteresse du haut rocher" en arabe], Beaufort entre dans les livres d'histoire lorsque les croisés francs s'emparent de la position en 1139. Selon certains historiens, le site pourrait déjà avoir eu une fonction militaire à l'époque romaine en raison de sa topographie avantageuse.
En cette première moitié du XIIᵉ siècle, le royaume de Jérusalem est sous le contrôle des Francs, peuple germanique qui a conquis la Gaule 600 ans plus tôt. Ces derniers veulent consolider leur présence dans la région à travers un réseau de fortifications. C'est la naissance de Beaufort, ou "Belle forteresse", un château à deux niveaux de forme triangulaire.
Mais le temps de la domination franque est compté : en 1187, Jérusalem tombe aux mains de Saladin, sultan d'Égypte et de Syrie, qui mène la guerre contre les croisés venus d'Europe. Trois ans plus tard, ses troupes prennent possession de Beaufort. Les croisés y reviennent plusieurs décennies plus tard, et les Templiers l'occupent temporairement, avant que les Mamelouks s'en emparent en 1268.
18 ans d'occupation israélienne
Comptant parmi les forteresses les plus spectaculaires du Moyen-Orient, Beaufort fait l'objet d'une première restauration lors du premier mandat français au Liban, en 1920. Elle se poursuivra après l'indépendance du pays en 1943.
Depuis 2024, le château bénéficie d’un statut de "protection renforcée" de l'Unesco en vertu du deuxième protocole de la Convention de La Haye pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé.
Trésor patrimonial du Liban, la forteresse n'en perd pas pour autant toute valeur militaire au XXᵉ siècle. Dans les années 1970, les membres de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en font une base arrière pour attaquer Israël et bombardent des localités de Galilée avec des mortiers et des roquettes.
Décidée à déloger les combattants palestiniens, l’armée israélienne envahit le Liban une première fois en 1978, avançant jusqu’au fleuve Litani pour créer une "zone de sécurité". Une invasion lancée quelques jours après un raid mené en territoire israélien, qui avait fait 38 morts.
Puis, quatre ans plus tard, le 6 juin 1982, débute l'opération "Paix en Galilée". Dès les premières heures de l'offensive israélienne, la forteresse de Beaufort apparaît comme une priorité de l'état-major. Le site est massivement bombardé avant que ne s'engagent des combats au sol au cours desquels l’unité d’élite Golani perd six hommes.
Le drapeau israélien est hissé dès le 7 juin au sommet de la forteresse en présence du Premier ministre de l’époque, Menahem Begin, et du ministre de la Défense Ariel Sharon.
Pendant les 18 ans que dure cette deuxième occupation israélienne, le château est transformé en site militaire moderne. Des bunkers et des blocs de béton viennent s'ajouter aux fortifications existantes. Malgré tout, la garnison israélienne essuie plusieurs attaques du Hezbollah, mouvement pro-iranien créé dans la plaine de la Bekaa (est) en réaction à l'occupation du territoire libanais.
"Guerre psychologique"
En mai 2000, Israël décide unilatéralement de retirer ses troupes du Liban, et Beaufort est évacué. Le campement militaire est miné par les soldats israéliens pour éviter qu'il ne soit récupéré par le Hezbollah. Le film "Beaufort" de Joseph Cedar, sorti en 2007, revient sur les derniers jours de cet avant-poste isolé du monde et confronté à un ennemi invisible, symbole d'un conflit absurde et sans issue.

"Depuis, il y a une forme de mémoire concurrentielle autour de Beaufort. L'histoire de cette forteresse participe au grand récit israélien du sacrifice, de la persévérance et de la conquête militaire. Du côté du Hezbollah, c'est aussi un symbole de sacrifice : mourir en martyr, plutôt que de vivre dans l'esclavage et l'occupation", décrypte Karim El Mufti.
"Pour les Israéliens, faire à nouveau flotter le drapeau de l'État hébreu sur la forteresse, c'est une manière d'effacer le déshonneur du retrait de 2000, mais aussi l'échec de la guerre de 2006. Cela participe à une forme de guerre psychologique et de règlements de comptes politique et historique", poursuit l'expert.
Signe de l'importance du lieu pour les deux camps, le Hezbollah a affirmé lundi qu'il continuait à combattre à proximité de la forteresse.
L'armée israélienne tente depuis dimanche à l'aube, "avec beaucoup de difficulté, de consolider sa présence dans les environs de la forteresse", a affirmé le groupe pro-iranien dans un communiqué. Le Hezbollah n'avait pas de présence militaire dans la citadelle lors de l'entrée des forces israéliennes, a-t-il assuré.
Avec la prise du château de Beaufort, la crainte d'une occupation israélienne dans la durée se précise, ravivant le sentiment pour tous les Libanais d'une histoire qui ne cesse de bégayer. Sur le terrain, les Israéliens continuent à bombarder massivement le Liban, dont les deux grandes villes du Sud, Tyr et Nabatieh, bastion du Hezbollah.
"Pour le moment, il n'y a aucune raison de voir les Israéliens se retirer. Il y a, depuis le 7-Octobre, une volonté d'en finir avec le Hezbollah et toutes les milices qui menacent Israël. Il y a une volonté de tuer le territoire pour tuer l'esprit de la résistance au Liban", analyse Karim El Mufti. "Par ailleurs les suprématistes sionistes voient dans le sud du Liban une continuité géographique de la Galilée. Pour eux, le Sud-Liban reste un territoire à conquérir."
