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Barbara Butch, militante de l'amour face à la haine en ligne
Icône des nuits queer parisiennes et militante autoproclamée de l’amour, la DJ Barbara Butch se retrouve depuis les JO de Paris 2024 au cœur d’un déferlement de haine en ligne. Victime de grossophobie, d’antisémitisme ou encore d'appels au "boycott culturel", la directrice de la Nuit Blanche 2026 continue à défendre ses valeurs : faire danser les gens et répondre à la violence par l’inclusion. 
La DJ et directrice artistique française Barbara Butch à Paris, le 5 mars 2026 © Joël Saget, AFP

Elle est devenue un symbole. À son corps défendant. Celui de la lutte pour l’inclusion, contre l’homophobie, la grossophobie. Barbara Butch aime se présenter comme une militante de l’amour. La DJ française n’imaginait pas se retrouver au cœur d’un déferlement de haine, sans cesse renouvelé. Après la campagne mondiale de cyberharcèlement subie lors des Jeux olympiques en 2024, la directrice artistique de la Nuit Blanche 2026 est de nouveau victime de haine en ligne, essentiellement antisémite cette fois.  

Un appartement minuscule avec vue sur la Tour Eiffel 

Née en 1981 à Paris, Leslie – de son vrai prénom – a grandi au sein d’une famille modeste. "J’ai grandi dans un 35 m² à quatre dans le 7ᵉ arrondissement, au-dessus d’un minuscule restaurant, raconte Barbara Butch, installée à la terrasse d’un petit café de son quartier. Ce n’était pas grave parce qu’on était à côté de la Tour Eiffel. Pour mon père, qui avait quitté le Maroc à la vingtaine, c’était le Graal." 

Dans ce quartier chic, elle s’entoure de copains qui lui ressemblent socialement. "Je traînais avec les enfants de gardiens d’immeubles", se souvient-elle, en précisant être toujours amie avec eux. Vers l’âge de quatre ans, elle fait une rencontre décisive, quand sa mère l'emmène voir Zeca, une professeure de percussions brésiliennes. "Elle m’a appris le rythme sur des instruments les plus improbables. Avec mon ami Mathieu, on apprenait le solfège sur un piano en carton dans son appartement qui ressemblait à une jungle. Il y avait des plantes et elle avait un perroquet, des perruches. C'était l'endroit idéal pour faire une initiation à la musique." 

La musique ne la quittera plus. À six ans, elle veut devenir saxophoniste de jazz, jouer dans les bars. Elle entre au conservatoire, mais se heurte à un professeur "hyper raciste, qui n’aimait que les petits bourgeois. Elle ne me considérait pas du tout". Elle claque la porte et se tourne vers la guitare pour chanter "au coin du feu" chez les scouts, les Éclaireurs israélites de France. 

Leslie veut rassembler. À neuf ans, elle organise sa première boum dans le restaurant familial, passe des cassettes sur une chaîne hi-fi double K7, enregistre des mixtapes depuis la radio "morceaux de pubs compris". À la maison, son père écoute Cat Stevens, Deep Purple, Led Zeppelin et Gainsbourg. "C’est comme ça qu’il a appris à parler français correctement", sourit-elle. Sa mère était plus "soul music et funk" : Prince, Eurythmics, Supertramp. L’adolescente, elle, se nourrit de Nirvana, Oasis, Alanis Morissette et de la pop des années 80-90. 

"Je ne savais pas que les filles mixaient" 

"Rassembler les gens". Cette volonté, chevillée au corps, devient sa boussole à l’âge adulte. Lorsqu’elle sort en boîte pour la première fois, c’est au Pulp, le mythique club lesbien qui a agité les nuits parisiennes à la fin des années 90. Derrière les platines, des femmes. Chloé, Jennifer Cardini, artistes majeures de la scène électro, y font leurs premiers pas. C’est la révélation. "Je me suis dit : ‘Whaou ! Je ne savais pas que les filles mixaient ! Peut-être que je le ferai un jour.’" 

À 19 ans, Leslie quitte Paris pour Clermont-Ferrand. Pour suivre une fille. Une histoire d’amour toxique. Elle découvre alors les platines vinyles. C’est le déclic. Mais pas au point de se dire qu’elle peut en vivre. Au bout de quelques mois, elle file vers le sud, direction Montpellier. 

La jeune femme cherche du travail dans la restauration, mais se heurte déjà à la grossophobie. "Toi, tu ne peux aller travailler qu’à La Brioche dorée", lui lance-t-on. "Ça m’a beaucoup marquée alors que j’étais moins grosse qu’aujourd’hui." Mais pas de quoi la décourager. Elle décide alors, non sans mal, d’ouvrir son propre lieu : L’Arrosoir. Le jour de l’inauguration, son ami Arnaud part en oubliant ses platines vinyles. Il ne reviendra jamais les chercher. "C’est là que j’ai commencé à mixer. Pendant le service, je passais de la musique, puis on bougeait les tables et tout le monde dansait. C’était génial." 

De quoi rêver d'en faire carrière ? "Je ne me disais toujours pas : je vais être DJ. Ça n’a jamais été un but." Au bout de trois ans et demi, elle est contrainte de fermer son restaurant. Elle perd son appartement, multiplie les petits boulots. Un bar lui propose de mixer pour le Nouvel An. Elle dit qu’elle n’est pas DJ, mais le plaisir est là. Elle enchaîne ensuite les soirées à Montpellier et se fait un nom. De DJ. Barbara Butch est née. 

"Barbara, c’est venu d’une fille qui sentait très bon et ‘Butch’ car j’aimais bien jouer sur le féminin-masculin [dans le milieu lesbien, "butch" décrit une femme considérée comme masculine, NDLR]. En plus, c’était pendant la présidence de George Bush et sa femme s’appelait Barbara Bush. Ça me faisait marrer."  

Une musique "festive et accessible" 

De retour dans sa ville natale, Barbara Butch repart de zéro. Ou presque. "Je n’avais aucun réseau à Paris mais j’ai travaillé dur pour y arriver." Elle commence à mixer au Raymond Bar, puis dans d’autres lieux queer comme le Rosa Bonheur des Buttes, où elle a sa première résidence. Le bouche-à-oreille fonctionne. On l’appelle un peu partout en France. Même en dehors des frontières. 

Sa musique, elle la définit comme "festive et accessible" : un peu de house, d’électro, de funk ou de disco, sans oublier un petit France Gall. Barbara Butch n’a pas besoin de "choses pointues", ni de multiplier les BPM pour prouver qu’elle existe. "Mon but, c’est de faire danser les gens. Et si ça crée un karaoké géant, j’adore." 

Devenue icône des soirées parisiennes, elle s’engage. Et pas seulement pour les droits LGBT+. En 2020, elle fait la une de Télérama, la poitrine cachée par son bras. Le titre du magazine : "Pourquoi on rejette les gros ? Le fléau de la grossophobie". L’image, sans aucune nudité explicite, est immédiatement censurée par les réseaux sociaux. Et la propulse icône du body positivisme. En 2021, elle devient l’égérie du parfum "La Belle" de Jean-Paul Gaultier. 

"Être une grosse femme juive lesbienne" 

Mais la médiatisation a un prix : le cyberharcèlement. Lorsqu’elle est choisie par Thomas Jolly pour animer le tableau "Festivité" lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris le 26 juillet 2024, Barbara Butch est accusée de blasphème. On la voit mixer sur la passerelle Debilly, entourée de drag queens et du chanteur Philippe Katerine, en Dionysos bleu et nu. Certains y voient une parodie de La Cène, le dernier repas de Jésus peint par Léonard de Vinci, quand le directeur artistique voulait représenter une fête païenne. 

Le déferlement de haine est massif et mondial. "Être une grosse femme juive lesbienne" lui vaut toutes sortes de menaces. De viol, de mort, toujours plus violentes. "C’est dommage qu’Hitler n’ait pas fini son travail. Tu as tellement de peau qu’on aurait pu faire des sacs, des tonnes de savon avec toi", lui écrit-on sur les RS. Une violence sidérante lorsqu’on a grandi avec l’histoire d’une famille arrêtée par la police française lors de la rafle du Vel’ d’Hiv et déportée à Auschwitz. 

Barbara Butch porte plainte, mais le mal est fait. "J'ai eu extrêmement peur, je me suis isolée. Je ne voulais plus voir personne. Je ne voulais plus aller mixer", se souvient-elle. Après une période loin des médias, la désormais directrice de Nuit Blanche 2026 fait face à de nouvelles attaques. Des médias d’extrême droite remettent en cause sa rémunération et la probité de l’appel d’offres pour cette soirée de manifestations artistiques et culturelles organisée tous les ans à Paris. Puis fin mars, Barbara Butch signe la tribune du magazine Le Point en faveur de la très controversée loi Yadan "visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme", lui attirant les foudres de l'extrême gauche/des milieux propalestiniens. 

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"J'ai signé une tribune, je n'aurais pas dû le faire", admet-elle, tout en rappelant qu'elle souffre de l’antisémitisme depuis son enfance. Depuis les attaques terroristes du 7-Octobre en Israël, Barbara Butch dit avoir vu un "tournant". "Ça ne remet pas en question mon rapport à mes valeurs qui sont celles de l'amour, de la réconciliation et du partage. On a tous le droit à l’erreur mais moi je suis tout de suite mise au pilori. Si on pouvait me tondre sur la place publique, on le ferait." 

La France insoumise à Grenoble a récemment appelé la municipalité à la déprogrammer du festival "Le Cabaret frappé", l’accusant de soutenir Israël et d’appuyer une loi qui "criminaliserait le soutien au peuple palestinien". 

La campagne a été lancée sur les réseaux sociaux avec un visuel plus que douteux : on y voit Barbara Butch mixant avec derrière elle un drapeau LGBT+ avec une étoile de David, et du sang. La section grenobloise lui reproche également d’avoir participé à la Marche des Fiertés à Tel-Aviv en juin 2025. 

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Des accusations que le militant de gauche et formateur à la lutte contre l’antisémitisme, Jonas Pardo, a battu en brèche dans une tribune intitulée "Ce que vit la DJ Barbara Butch n’est pas un boycott politique. C’est un harcèlement antisémite", publiée le 19 mai dans Le Nouvel Obs. "Il se trouve également que non seulement Barbara Butch n’a jamais animé de Pride à Tel-Aviv, mais que l’édition de 2025 a été annulée", écrit-il. D'après le site des Inrocks, elle était présente dans la capitale israélienne à cette période mais pour une soirée privée à l'ambassade de France. "Pour eux, être déjà allée en Israël c'est forcément un signe de soutien à la politique d'extrême droite israélienne, c'est fou, répond Barbara Butch. J'ai du mal à comprendre que la colère soit autant canalisée sur moi. L'appel au boycott c'est très violent".

Barbara Butch refuse désormais de se laisser atteindre. À la haine, elle continue à répondre par l’amour. "On est tellement entourés de colère, de haine de l’autre, que pour moi l’amour, c’est synonyme d’espoir."