
Des rebelles touaregs de la coalition du Front de libération de l'Azawad (FLA) se rassemblent autour d'un rond-point de Kidal, au Mali, le 26 avril 2026. © Abdollah Ag Mohamed, AFP
Le Mali bascule dans une crise sécuritaire majeure. Après deux jours de combats intenses, la ville stratégique de Kidal, dans le nord du pays, est officiellement tombée aux mains des rebelles touareg du Front de libération de l'Azawad (FLA) et des jihadistes du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (Jnim), affilié à Al-Qaïda.
Cette prise de contrôle a été confirmée par une source proche du gouverneur de la localité, lundi 27 avril, alors que des attaques coordonnées sans précédent ont visé des positions stratégiques de la junte à Bamako et dans plusieurs grandes villes, samedi.
Dans ce contexte de violences simultanées sur plusieurs fronts, le pouvoir malien fait face à une situation sans précédent depuis le coup d'État de 2020. Le ministre de la Défense Sadio Camara a été tué, tandis que le général Assimi Goïta, chef de la junte, n'a pas été vu et n'a pas pris la parole depuis le début des hostilités. France 24 fait le point.
• Que sait-on de la situation sur le terrain ?
Lundi, un calme précaire semble s'être installé à Bamako et à Kati, épicentre du pouvoir militaire, où les combats faisaient encore rage la veille. Les marchés, les écoles et les bureaux sont ouverts, tandis que la population semble vaquer à ses occupations comme en temps normal. "Les populations sont en deuil après l'annonce de la mort du général Sadio Camara", rapporte Serge Daniel, correspondant régional de France 24. D'après ses informations, des tirs ont en revanche été signalés lundi à Douentza, une ville située entre Mopti et Gao, "provoquant le déplacement d'une soixantaine de civils".
Le seul bilan annoncé par le gouvernement date de samedi soir, lorsque les autorités avaient annoncé 16 blessés civils et militaires et des "dégâts matériels limités". Au vu de la violence des combats, le bilan réel pourrait être nettement plus lourd, notamment parmi les civils.
Pour afficher ce contenu YouTube, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
Accepter Gérer mes choixUne extension de votre navigateur semble bloquer le chargement du lecteur vidéo. Pour pouvoir regarder ce contenu, vous devez la désactiver ou la désinstaller.
Réessayer
La ville-clef de Kidal, désormais sous le contrôle des rebelles indépendantistes touareg et des groupes jihadistes, a vu les soldats russes de l'Africa Corps - organisation paramilitaire russe contrôlée par Moscou – se retirer de la ville. Les rebelles touareg avaient annoncé avoir conclu un "accord" permettant leur retrait. "Les mercenaires russes ont claqué la porte après avoir demandé l'ouverture d'un couloir humanitaire pour rentrer chez eux", relate Serge Daniel. "Les groupes armés ont descendu le drapeau national et les autorités civiles sont parties."
Autre revers pour le régime militaire : la mort confirmée du général Sadio Camara, ministre de la Défense et figure importante de la junte. Il a été tué samedi à Kati lors d'une attaque revendiquée par le Jnim contre sa résidence, détruite par un véhicule piégé. Dans un communiqué publié dimanche, l'armée malienne affirme que "la traque des groupes armés terroristes se poursuit" à Kidal, Kati et dans plusieurs localités. Le niveau d'alerte a été relevé : couvre-feux, renforcement des patrouilles et multiplication des points de contrôle ont été instaurés.

• Qui sont le Jnim et le FLA ?
Acteur central de l'insurrection jihadiste au Sahel, le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans est une coalition affiliée à Al-Qaïda, fondée en 2017 pendant la guerre au Mali. Le Hnim est dirigé par Iyad Ag Ghali, figure historique des rébellions touarègues dans les années 1990 devenu jihadiste. Le groupe prône l'instauration de la charia - la loi islamique - au Mali mais aussi au Niger et au Burkina Faso. Soupçonné de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité par la Cour pénale internationale, le Jnim multiplie les attaques contre la junte au pouvoir à Bamako.
En septembre 2024, il revendiquait une double attaque inédite contre l'aéroport militaire de Bamako et une école de gendarmerie, faisant des dizaines de morts. Plusieurs autres importantes attaques revendiquées par le Jnim ont visé l'armée malienne, notamment un assaut coordonné, le 2 juin 2025, contre un camp dans la grande ville de Tombouctou ainsi que son aéroport. "Le Jnim a appris à s'adapter à la menace de l'armée malienne, à l'esquiver, et à développer une capacité à mettre sous pression les grandes villes", analyse Jean-Hervé Jézéquel, directeur du projet Sahel à l'International Crisis Group. Une évolution marquée par une pression accrue sur "les flux commerciaux et logistiques", poursuit l'expert, y compris dans la capitale.
De son côté, le Front de libération de l'Azawad (FLA) est une coalition de groupes armés à dominante touarègue qui revendiquent l'indépendance de l'Azawad, vaste territoire du nord du Mali. Héritier des insurrections séparatistes, il s'inscrit dans la continuité des mouvements qui, depuis des décennies, contestent l'autorité de l'État central - sans jamais avoir réussi à imposer durablement un rapport de force, comme l'a montré l'échec de l'accord de paix d'Alger signé en 2015.
Peuple historiquement nomade réparti entre plusieurs États - Mali, Niger, Algérie, Libye et Burkina Faso -, les Touareg mènent depuis des décennies des luttes armées contre leur "marginalisation", en particulier autour de Kidal. L'année dernière, le FLA a libéré un otage espagnol enlevé en Algérie, en janvier 2025, avant d'infliger, quelques mois plus tard, un revers majeur aux forces maliennes et à leurs alliés russes lors d'une embuscade meurtrière.
Ces derniers mois, le Jnim et le FLA se sont rapprochés à la suite d'une réunion de leurs leaders pour unir leurs forces face à la junte malienne.
• Quels sont leurs intérêts communs ?
C'est un retour à un scénario que le Mali n'avait plus connu depuis 2012. Pour la première fois depuis leur prise conjointe du nord du pays - avant d'être évincés par l'intervention française, lors de l'opération Serval -, jihadistes et rebelles touareg coopèrent de nouveau à cette échelle. "Le Jnim et les rebelles touareg ont très peu de points communs, mais ils partagent un adversaire", résume Ulf Laessing, responsable du programme Sahel à la Fondation Konrad Adenauer au Mali. "Ils savent qu'ils ne peuvent pas imposer un changement de régime seuls ; c'est pourquoi ils font équipe, comme en 2012."
Une convergence toutefois fragile. "Il s'agit d'une alliance de circonstance très instable", insiste l'expert, rappelant que "les jihadistes avaient fini par se débarrasser des Touareg" lors de leur précédente coopération.

Sur le terrain, cette alliance prend pourtant une forme très concrète. "Les accords conclus il y a plus d'un an entre le FLA et le Jnim se traduisent aujourd'hui par une coopération accrue", explique Wassim Nasr, journaliste spécialiste des réseaux jihadistes pour France 24. Il décrit des "échanges de compétences" : fabrication d'explosifs, maniement d'armes lourdes, logistique ou conduite de véhicules. Signe le plus visible de cette coordination : la simultanéité des attaques, menées sur plusieurs fronts.
Derrière cette coordination, une stratégie claire : "Le but n'était pas de faire tomber Bamako, mais d'occuper l'armée dans la capitale et dans le Centre pour pouvoir contrôler le Nord", poursuit Wassim Nasr. En ligne de mire, un objectif partagé : affaiblir la junte malienne et ses alliés russes, tout en renforçant leur emprise territoriale. "Il y a une coordination assumée pour reprendre les combats contre la junte mais aussi contre les Russes", conclut-il.
• Pourquoi est-ce un coup dur pour le régime malien ?
Pour de nombreux observateurs, l'ampleur et la coordination des attaques marquent un tournant dans le conflit. "Il s'agit d'un revers cuisant pour le gouvernement malien […] et d'une véritable nouvelle phase dans la guerre et l'insurrection qui font rage au Sahel", estime le chercheur Andrew Lebovich, spécialiste du Sahel à l'institut Clingendael. "Cela montre clairement à quel point le gouvernement et ses partenaires russes ont eu du mal à exercer leur contrôle, même autour de la capitale".
La capacité des groupes armés à frapper simultanément à Bamako, Kati ou encore dans le nord du pays est "tout à fait sans précédent", souligne-t-il. Plus inquiétant encore : le niveau de préparation de ces opérations. Le fait que des combattants aient pu être mobilisés en nombre, y compris aux abords de la capitale, "sans être détectés par les autorités" illustre, selon le chercheur, une situation sécuritaire "précaire".
Sur le plan politique, le choc pourrait également être durable. "Si une partie de la population continue de soutenir la junte, nous commençons à observer une érosion de la confiance en sa capacité à gérer la situation sur le terrain et à garantir la sûreté et la sécurité du peuple malien", analyse Folahanmi Aina, maître de conférences à la SOAS University de Londres. Arrivés au pouvoir en promettant de rétablir la sécurité, les militaires peinent à convaincre : "Depuis le coup d'État, les données montrent que l'insécurité au Mali et dans toute la région du Sahel n'a fait qu'empirer", rappelle-t-il.
• Comment le régime s'appuyait-il sur les Russes ?
À la suite de deux coups d'État en 2020 et 2021 qui ont porté au pouvoir la junte dirigée par le général Assimi Goïta, le Mali a rompu l'alliance avec l'ancien colon français pour se tourner militairement et politiquement vers la Russie et sa société de sécurité privée Wagner – devenue en juin 2025 Africa Corps, sous contrôle direct du ministère russe de la Défense – pour l'aider dans la lutte anti-jihadiste.
Sur le terrain, cet appui s'est révélé décisif dans un premier temps. En 2023, les paramilitaires russes ont offert à l'armée malienne des victoires dans le nord du pays, avec la reprise des bastions clés de Kidal, Ber et Anéfis aux jihadistes et aux indépendantistes touareg. "Les mercenaires russes étaient la frégate de l'armée malienne", résume le correspondant de France 24 Serge Daniel, soulignant leur rôle central sur le plan de l'"armement" et de la "stratégie militaire".
Mais derrière ces succès tactiques, une dépendance s'est installée. "Les Russes, avec 1 000 ou 2 000 mercenaires, ne peuvent pas vraiment remplacer l'ampleur de la présence internationale précédente", rappelle Paul Melly, chercheur au sein du programme Afrique de Chatham House, en évoquant les 15 000 à 17 000 hommes déployés au plus fort des missions internationales, entre les soldats de la Minusma (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali) et ceux de la France.
Le retrait des forces russes de certaines zones clés, comme Kidal, devrait ainsi laisse un vide immense. Désormais, les soldats maliens se retrouvent "seuls face aux rebelles et aux jihadistes", dans un contexte de pression accrue. "Cela va bouleverser la donne sur le terrain", prévient Serge Daniel.
