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Conquête spatiale : quand la France recrutait des ingénieurs nazis pour développer ses fusées
La ville de Vernon, dans l'Eure, est le berceau de l'aérospatiale française. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle a accueilli des ingénieurs allemands, en majorité d'anciens nazis, pour développer des moteurs de fusées. Pendant longtemps, le passé de ces hommes a été passé sous silence. À l'occasion de la Journée nationale en mémoire des victimes et des héros de la déportation, une exposition lève enfin le voile sur leur responsabilité au sein des camps de concentration.
Une demande de titre d'identité de l'ingénieur allemand Karl-Heinz Bringer datant de 1949, une photo de déportés libérés du camp de Dora, en avril 1945 et un cliché de la fusée sonde Véronique développée par les ingénieurs de Vernon. © Studio graphique FMM / NARA/ Wikimedia

"Les premières avancées françaises dans le domaine des fusées sont liées à une histoire sombre". Cette phrase inscrite sur un panneau, dans le centre-ville de Vernon, constitue un véritable tournant. Pour la première fois, une exposition permanente va permettre à cette ville, située dans l'Eure, de regarder son passé en face. Inaugurée dimanche 26 avril à l'occasion de la Journée nationale en mémoire des victimes et des héros de la déportation, elle met enfin en lumière la face obscure de la conquête spatiale française.

Il y a 80 ans, en mai 1946, la France a choisi cette cité normande pour implanter le LRBA, le laboratoire de recherches balistiques et aérodynamiques. L'objectif ? Permettre à l'Hexagone de développer sa propre technologie de lanceurs civils et militaires. 

"Vernon allait être un des principaux contributeurs permettant à la France de devenir la troisième puissance mondiale dans la course à la conquête spatiale après les USA et l’Union soviétique. C'est ici qu'ont été développés notamment les principaux propulseurs qui équipent les fusées Véronique (de 1948 à 1974), puis Vesta, puis Viking, et Vulcain. À partir des années 1970, le site a mis au point les moteurs des différents projets Ariane", décrit Laurent Thiery, historien à la Fondation de la Résistance

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Un cliché pris le 09 avril 1968 au centre spatial de Kourou, en Guyane française, du lancement de la première fusée Véronique. AFP - -

"Une chasse aux cerveaux"

Pour parvenir à ce succès, le pays, qui accusait un retard considérable dans ce domaine au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a cherché à employer des ingénieurs allemands. "Dès la fin de 1945, le général de Gaulle donne l’autorisation aux services de renseignement de les recruter directement sur le territoire du Reich. En particulier dans la zone d’occupation française, il s’agit, à partir de contrats particulièrement attractifs d’empêcher que ces cerveaux soient tous récupérés par les Américains ou les Russes. C’est une véritable chasse aux cerveaux qui est engagée pour retrouver les principaux acteurs allemands du développement en matière de missile et d’aéronautique", explique Laurent Thiery.

Attirés par les salaires, l’opportunité de rester en Europe ou d’échapper à une capture par les Soviétiques, environ 150 ingénieurs et chercheurs sont rapidement recrutés. Quatre-vingt-dix d'entre eux sont envoyés à Vernon où ils s'installent dans les hauteurs de la ville avec leur familles dans un lieu baptisé par ses habitants Buschdorf, le "village de la brousse".

Ces hommes ont acquis leurs compétences lorsqu'ils étaient au service du Troisième Reich. Comme le souligne l'historien, "tous ont participé au développement des fusées sur le site de recherche de Peenemünde sur la Baltique, là où furent mises au point les principales armes spéciales des nazies pour Hitler et en particulier la fusée A4-V2 entre 1937 et 1945". "Il est toujours difficile de savoir si ces hommes étaient des nazis convaincus, mais par la force des choses la majorité avait adhéré au parti nazi", précise-t-il.

De triste mémoire, le site de Peenemünde est devenu l'un des éléments du système concentrationnaire nazi. À partir du printemps, plus de 2 500 déportés de Buchenwald, dont 400 Français, ont été envoyés à Peenemünde pour travailler à l’assemblage des fusées. Les V2 ont aussi été assemblées entre 1943 et 1945 dans le camp de concentration de Mittelbau-Dora, situé dans le centre de l'Allemagne. Plus de 60 000 déportés, dont 9 000 Français y ont été soumis au travail forcé.

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L'entrée du tunnel de Dora en avril 1945 après la libération du camp. © NARA

"La mortalité effroyable connue par les déportés"

Selon Laurent Thiery, directeur du programme de recherche sur les déportés du camp de Mittelbau-Dora, ces scientifiques allemands ne pouvaient donc ignorer les conditions de production horrifiques dans les tunnels de Dora, notamment l'ingénieur Karl-Heinz Bringer, recruté par la France en 1946 : "Il a confirmé y être allé à plusieurs reprises".

Pourtant interrogé à ce sujet en 1986, celui qui est considéré comme le "père de la fusée Ariane", relativisait le vécu des prisonniers : "Il déclare que les conditions étaient celles de travailleurs classiques et que, je cite 'les hommes qui étaient à Dora auraient pu vivre centenaires' et que lui-même a pris un petit-déjeuner particulièrement copieux, etc. Des propos particulièrement négationnistes comparés à la mortalité effroyable connue par les déportés dans ce camp et estimée à près de 20 000 morts, dont plus de 4 500 français", insiste l'historien. 

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Une page du registre original des morts de Dora pour les seules journées des 17 et 18 février 1944. © Laurent Thiery

Pendant des décennies, la contribution de ces ingénieurs à la machine de mort nazi a donc été passée sous silence en France. Cela a été également le cas aux États-Unis où Wernher von Braun, ingénieur dans le camp de concentration de Dora, est devenu après la guerre le protégé des Américains. Père du projet Apollo et de la mission qui conduit les premiers hommes sur la Lune en juillet 1969, il a vu son parcours criminel occulté par la NASA.

"Aucun de ces hommes, ni en France ni aux États-Unis ne fut inquiété ou jugé. Beaucoup ont obtenu les plus hautes reconnaissances", résume Laurent Thiery. "Il fallait protéger l’intégrité de ces scientifiques dans le contexte de l’après-guerre, de la reconstruction nationale et du rapprochement franco-allemand. Clairement, on est dans l’application d’une 'raison d’État' qui prime sur la volonté de justice et de réparation des victimes.

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L'ingénieur aérospatial Wernher von Braun, alors directeur technique du centre de fusées de Peenemünde, rencontre des officiers nazis de la Wehrmacht, lors d'une démonstration pour le lancement de la fusée V-2, prévu le 20 juin 1944 en Allemagne. AFP - -

Une histoire qui ne passe plus

Des décennies plus tard, cette omission a perduré. En 2023, une exposition a ainsi été organisée à Vernon sur ces ingénieurs allemands. Tous y étaient dépeints comme des héros de la conquête spatiale, sans aucune mention de leur rôle dans les camps. Une absence qui a suscité la colère de familles de déportés. Depuis, cette version de histoire ne passe plus. En 2025, le conseil municipal de Saint-Marcel, dans l'Eure où Karl-Heinz Bringer s'est éteint en 1998, a choisi de débaptiser une rue au nom de l'ingénieur allemand après avoir pris connaissance de son interview négationniste.

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L'ancienne rue au nom de Karl-Heinz Bringer, dans la ville de Saint-Marcel, dans l'Eure. © Laurent Thiery

Le travail des historiens a aussi permis de rompre le silence en permettant d'accéder aux archives mettant en lien une partie de ces scientifiques avec les crimes du nazisme. La publication en 2020 du "Dictionnaire de Mittelbau-Dora", qui met en lumière le parcours de près de 9 000 déportés de France, a aussi contribué à ce revirement.

Dimanche à l'occasion de l'inauguration de l'exposition, une dizaine de familles de prisonniers envoyés dans ce camp vont recevoir un livre numéroté qui rend hommage à leur parent. "C’était fondamental de pouvoir associer des descendants, en particulier des familles originaires de l’Eure car ce moment de bascule mémorielle est probablement la plus belle occasion de rendre hommage au sacrifice de leurs parents", estime Laurent Thiery, qui a encadré la réalisation de cet ouvrage. 

Arrière petite-fille du déporté Camille Maireau, Marjorie Prieux sera présente à Vernon. Son arrière-grand-père, un résistant arrêté pour avoir aidé des réfractaires au STO, fabriqué des fausses cartes d'identité et aidé des maquis de l'Eure, a vécu l'enfer de Dora. Son parcours est inscrit dans le dictionnaire dont Marjorie Prieux va recevoir un exemplaire : "Nous allons le montrer à toute notre famille. Nous serons ses porte-parole. C’est un devoir de mémoire. C’est notre histoire familiale dans la grande Histoire".

Rapatrié en France en mai 1945, Camille Maireau est mort six ans plus tard des suites des mauvais traitements subis en déportation, aux Andelys, à une vingtaine de kilomètres de Vernon où se trouvaient certains de ses anciens bourreaux. "C'est lourd de sens effectivement, mais nous sommes aujourd'hui en temps de paix avec l'Allemagne", estime la quinquagénaire.

Cette descendante de déporté n'a pas de ressentiment. Pour elle, cette cérémonie marque avant tout l'amitié franco-allemande : "Nous savons malheureusement que les guerres développent les avancées technologiques. Finalement, les ingénieurs allemands ont mis leurs savoirs à disposition du développement des fusées Ariane. Je pense que c’est important de le rappeler au niveau historique. Mais nous devons aujourd’hui, dans ces temps incertains, célébrer la paix entre nos deux pays".

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Une photographie du résistant Camille Maireau prise à son retour des camps en tenue de déporté. © Archive familiale

Un campus de l'espace

Si la mairie de Vernon, dont le Premier ministre Sébastien Lecornu est le premier adjoint, a enfin pris conscience de ce passé, il reste encore du travail de mémoire à effectuer. Depuis 2019, l'ancien site militaire de la ville est devenu un "campus de l'espace". MaiaSpace, une filiale d’ArianeGroup, y a notamment installé une usine de mini-lanceurs réutilisable pour concurrencer notamment les modèles produits par SpaceX d’Elon Musk. Un premier vol est prévu cette année.

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Selon Laurent Thiery, les ingénieurs qui travaillent aujourd'hui sur place ne sont pas assez sensibilisés à cette histoire. "Il est bien triste qu'au cours de leur formation personnelle le passé des scientifiques nazis et l’histoire de Dora ne leur soient pas enseignés", constate-t-il. "L’actualité spatiale actuelle incite d’autant plus à poser les limites éthiques que devraient respecter la science et les projets politiques dans ce domaine, d’où l’importance de rappeler l’histoire de l’Allemagne des années 1930-1940 et de la compromission des scientifiques dans un régime criminel".