
Un tutoriel d'un internaute chinois pour combattre les F-35 est devenu viral sur les réseaux sociaux, tandis que des analyses cartographiques réalisées par une IA chinoise ont été qualifiées de dangereuses pour la sécurité des troupes américaines au Moyen-Orient. © Studio graphique France Médias Monde
À quel jeu joue la Chine au Moyen-Orient ? Le renseignement américain semble convaincu qu’au moins une société chinoise d’imagerie satellite aide l’Iran à identifier des cibles à bombarder, a assuré ABC, la télévision publique australienne, dimanche 5 avril. En outre, des Chinois zélés prodiguent sur Internet leurs conseils à l’Iran, parfois techniquement très pointus, pour contrer la force de frappe américano-israélienne, ont rapporté plusieurs médias occidentaux. Avec ou sans la bénédiction de Pékin ?
Des "aides" qui "mettent en danger la vie d’Américains", a affirmé à ABC une source proche du Pentagone. D’après le média public australien, une entreprise chinoise en particulier semble être dans le collimateur du renseignement militaire américain : Mizar Vision.
Le jeu trouble de Mizar Vision
Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, le 28 février, ce spécialiste des photos satellites améliorées grâce à l’intelligence artificielle a publié des clichés de plusieurs bases de la région abritant des avions de combat américains.
Leur outil d’IA permet d’identifier et de suivre rapidement le mouvement des troupes, des navires ou encore d’avions à travers une multitude d’images satellites, souvent achetées à d’autres spécialistes du secteur.
Dans le cas de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, des images publiées par Mizar Vision sur les réseaux sociaux ont fourni le détail des forces américaines mobilisées au Moyen-Orient juste avant les premiers bombardements, souligne le Washington Post, qui a publié samedi 4 avril une enquête sur ces spécialistes chinois de l’imagerie satellite.
Dès lors, les analyses de l’IA de Mizar Vision ont permis d’avoir une vue précise du nombre et du type d’avions dont les États-Unis disposent sur la base saoudienne de Prince Sultan, ou encore sur celle d’Al-Udeid au Qatar, réputée être la plus grande base militaire américaine au Moyen-Orient, détaille le Washington Post.
Mizar Vision, une entreprise fondée en 2021 à Hangzhou – la Silicon Valley chinoise, située au sud de Shanghai –, ne dépend pas directement de l’État. Mais comme beaucoup d’entreprises privées en Chine, "il y a souvent des liens avec l’armée ou l’État à travers des employés ou des membres des instances dirigeantes", précise Andrea Ghiselli, spécialiste des relations internationales de la Chine à l’université d’Exeter et directeur de recherche au Projet ChinaMed de l’université de Turin. L’État chinois détiendrait en outre une petite participation au capital de Mizar Vision, assure la chaîne ABC.
Un guide "citoyen" pour abattre un F-35 ?
Le lien avec le pouvoir central est encore plus ténu dans le cas des citoyens avides de partager sur les réseaux sociaux leur expertise en matière de technologie militaire américaine.
C’est notamment le cas de "Laohu Talks World", un internaute chinois devenu une célébrité sur WeChat et Douyin, la version chinoise de TikTok, pour son tutoriel vidéo expliquant comment abattre un F-35 américain sans disposer du nec plus ultra des technologies de défense anti-aérienne.
La vidéo, vue plusieurs millions de fois, a été mise en ligne peu avant qu’un chasseur américain soit effectivement abattu par l’Iran. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un F-35, mais d’un F-15E, le tutoriel n’en a pas moins valu à son auteur, qui affirme être ingénieur, d’être surnommé le "prophète" chinois ayant montré la voie aux Iraniens. D’autant qu’elle était sous-titrée en persan, ce qui indique que la vidéo a été conçue aussi pour un public iranien.
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"Il y a une communauté d’ingénieurs et de scientifiques chinois qui partagent volontairement en ligne des contenus pour aider l’Iran à contrer les États-Unis et Israël", affirme le South China Morning Post, qui a analysé ce phénomène dans un article publié le 1ᵉʳ avril. Le quotidien hongkongais soutient qu'il s'agit d'une initiative "spontanée et sans rémunération de l’État".
Certes, il existe effectivement "une large communauté d’internautes chinois fascinés par les questions militaires et qui vont plutôt soutenir l’Iran, parce qu’il s’agit d’un partenaire économique de la Chine et à cause de la propagande officielle contre les États-Unis", soutient Andrea Ghiselli. Selon lui, nul doute qu'ils ont en partie agi de leur propre chef.
Il en va de même pour la société d’analyse d’images satellites Mizar Vision. La guerre au Moyen-Orient offrait à cette entreprise "l’occasion de démontrer son savoir-faire à d’éventuels investisseurs", estime Andrea Ghiselli.
Pour autant, "il est impossible que les autorités chinoises ne soient pas au courant de ces deux phénomènes", assure Marc Lanteigne, sinologue à l’université Arctique de Norvège.
La prudence de Pékin
Le tutoriel de "Laohu Talks World" n’aurait pas pu devenir aussi viral sur les réseaux sociaux sans que les autorités ne le laissent proliférer, affirment les experts interrogés par France 24. De même, Mizar Vision n’aurait pas pu continuer à mettre en ligne des informations potentiellement sensibles pour Washington si Pékin n'avait pas choisi de détourner le regard.
En réalité, les autorités chinoises ont tout à gagner de ce soutien "citoyen" à l’Iran. Si les conseils et images satellites permettent réellement à l’Iran de mieux se défendre, Pékin voit son grand rival américain "s’embourber au Moyen-Orient, s’épuiser militairement et devenir de plus en plus hostile à l’Otan", souligne Marc Lanteigne.
L'idée de voir un "David" irano-chinois se dresser contre le "Goliath" américain n’est pas non plus pour déplaire à Pékin. Si de simples internautes chinois donnent l’impression de connaître les points faibles de la machine de guerre américaine, c’est un sacré coup dur "pour l’image de domination militaire totale" que Donald Trump soutient face au monde, assure Marc Lanteigne.
Les autorités chinoises ont aussi tout intérêt à laisser Mizar Vision faire la promotion de ses outils d’IA. "C’est la preuve des progrès chinois en matière d’intelligence artificielle et la démonstration que ces capacités peuvent permettre de défier les technologies militaires des États-Unis", ajoute le spécialiste de l’université Arctique.
"Le risque est aussi faible pour la Chine", assure Andrea Ghiselli. Les autorités chinoises ont tout loisir d’affirmer qu’elles n’y sont pour rien dans ces démonstrations de soutien "citoyen" à l’Iran.
Un point important, car Pékin fait tout "pour rester très prudent depuis le début de la guerre au Moyen-Orient", poursuit cet expert. Le pouvoir chinois compte, en effet, beaucoup sur la visite de Donald Trump en Chine pour relancer les relations entre les deux pays, soutiennent les experts interrogés par France 24.
C’est d’ailleurs la limite du laissez-faire actuel de Pékin. "Si les conseils et le soutien à l’Iran de la part de sociétés chinoises ou de citoyens venaient à être directement reliés à la mort d’Américains au Moyen-Orient, le pouvoir y mettrait un terme immédiat", assure Andrea Ghiselli. Pour lui, entre Donald Trump et l’Iran, le choix serait vite fait au détriment de Téhéran.
