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Au Brésil, le journalisme indigène pour raconter l'Amazonie
de nos correspondants au Brésil – En Amazonie brésilienne, les peuples autochtones ont trouvé une nouvelle arme : le journalisme. Des rives du Tapajos aux rues d'Altamira, une génération de communicants indigènes transforme ses luttes en reportages – et commence à gagner des batailles.
Khumta Suya et Shayra Cruz, deux journalistes indigènes en reportage. © Susana Jeha

Mardi 25 mars à Altamira, dans l'État amazonien du Para, les caméras étaient indigènes. Des journalistes activistes autochtones couvraient, au premier rang, une nouvelle manifestation contre le projet minier du géant canadien Belo Sun. Depuis fin février, ils documentent l'occupation du bureau local de la Funai (l'institut de protection des territoires autochtones du Brésil) jusqu'aux blocages de l'aéroport de la ville. 

Traumatisée par le barrage hydraulique de Belo Monte, qui a détruit des écosystèmes et déplacé des milliers de riverains dans les années 2010, la région refuse une nouvelle cicatrice.

Certains, comme le site Amazônia Real, basé à Manaus, publient des reportages de qualité professionnelle. D'autres, comme le collectif Carimbo Mae D'Agua, tournent avec les moyens du bord.

Mais leur objectif est le même : faire remonter ces luttes vers le reste du pays. Et ça marche – leurs sujets sont repris par des médias nationaux comme l'Agencia Publica, l'une des agences indépendantes les plus influentes du Brésil.

Les locaux savent que leur couverture peut peser. Le précédent est là : en février, des médias amazoniens ont relayé pendant 33 jours les protestations contre un projet de concessions privées du Tapajos – des vidéos au montage soigné, des photos de manifestants brandissant leurs banderoles au bord du fleuve, diffusées sur Instagram et reprises par la presse nationale et même internationale.

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Au bout du compte, le gouvernement du président Lula a reculé. Les communicants d'Altamira misent sur la même recette : une génération qui a compris que diffuser ses luttes est aujourd'hui l'une des formes les plus efficaces de résistance politique, et le moteur d'un journalisme indigène en pleine structuration au Brésil.

C'est contre l'emprise croissante de l'agribusiness sur les ressources du Tapajos que le collectif Apoena Audiovisual a produit le documentaire  "Tapajos : Où le fleuve est lutte". En deux mois, le film réalisé par Viviane Borari, originaire du peuple Borari d'Alter do Chao, a enregistré plus de 8 000 vues.

Il y a cinq ans, la photographe de 29 ans a cofondé ce collectif de femmes indigènes et afro-indigènes avec un objectif simple : "Nous raconter nous-mêmes, après avoir été racontées pendant des années par d'autres". 

Le matériel du collectif a été acquis petit à petit, au fil des projets de financement culturel. "L’audiovisuel exige des équipements onéreux, et on ne peut pas tout acheter, raconte Viviane Borari. On fait des choix, on priorise l'essentiel et on crée avec ce qu'on a".

"Le journalisme depuis la forêt"

À Altamira, la journaliste Eliane Brum a cofondé le média Sumauma avec le correspondant environnemental du Guardian, Jonathan Watts, en septembre 2022. Quatre ans plus tard, la publication propose du contenu trilingue, sans publicité, financé uniquement par des dons.

Le "journalisme depuis la forêt", comme le définit Eliane Brum, repose sur un parti pris : l'Amazonie n'est pas une périphérie du monde, c'est son centre vital.

Au Brésil, le journalisme indigène pour raconter l'Amazonie
Entretien d'Eliane Brum, directrice de Sumauma, avec le chanteur brésilien Gilberto Gil, lors de la COP 30 à Belém, le 12 novembre 2025. © Lela Beltrão, Sumauma

Sur le terrain, cela se traduit par des reportages que les médias nationaux ne couvrent que très peu ou pas du tout :  la relation d'une communauté riveraine à un fleuve qui change de couleur à cause de sédiments laissés par l'exploitation minière illégale, les papillons de nuit d'Altamira ou encore les arbres abattus en pleine ville. Mais aussi par la formation de journalistes issus des territoires autochtones. 

Waja Xipai, 19 ans, est ainsi devenu, lors de la COP30 à Belém en novembre dernier, le premier journaliste indigène à avoir interviewé en exclusivité le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres. 

"Je comprends ce que cela signifie symboliquement, explique t-il dans Sumauma. Mais combien d'autres leaders sont prêts à écouter les peuples indigènes ?"

Au Brésil, le journalisme indigène pour raconter l'Amazonie
Waja Xipai et Jonathan Watts s'entretiennent avec le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, quelques jours avant le début de la COP 30. © Reproduction

Une profession à construire

Ce journalisme engagé n'aurait pas connu un tel essor sans une révolution technologique discrète. En 2022, l'arrivée des satellites Starlink a relié environ 90 % de l'Amazonie à Internet. Seize des vingt villes brésiliennes comptant le plus d'abonnés au service se situent dans la région.

L'Amazonie brésilienne s'étend sur 5,2 millions de kilomètres carrés. Elle compte plus de 180 peuples indigènes, une centaine de langues. Mais parmi les cinquante meilleures facultés de journalisme du Brésil, il n’y en a qu’une dans la région. Des médias comme Sumauma ou Apoena ont donc choisi de mettre en place des formations internes. 

Mais la question de la formation ne concerne pas que les journalistes indigènes. L'Abrinjor (l'Articulation brésilienne d'indigènes journalistes), qui regroupe 68 communicants issus de 46 communautés et six biomes [domaine bioclimatique], a lancé en 2025, en marge de la COP30 à Belém, un manuel de rédaction destiné à orienter tout journaliste sur la manière d'aborder les peuples indigènes avec précision et sans reproduire les stéréotypes coloniaux véhiculant le mythe d’un bon indigène protecteur de la forêt qui vivrait en harmonie avec la nature. 

"On nous représente souvent avec nos flèches et nos peintures, mais pour nous défendre, notre meilleure arme, c’est un stylo ou une caméra”, défend Waja Xipai. 

Au Brésil, le journalisme indigène pour raconter l'Amazonie
Entretien avec la militante écologiste Alessandra Munduruku au cours de la Marche mondiale pour le climat. © Susana Jeha

Car faire du journalisme dans ces territoires reculés reste l'une des activités les plus risquées du Brésil. En 2022, le meurtre du journaliste Dom Phillips et de l'indigéniste Bruno Pereira a rappelé que la forêt peut être mortelle pour ceux qui cherchent à la documenter.

Reporters sans frontières a recensé 66 attaques contre des journalistes dans la région en l'espace d'un an. À cela s'ajoute la présence du crime organisé : selon le rapport Amazon Underworld, au moins 662 des 987 municipalités amazoniennes étudiées abritent des groupes criminels.

"Nous avons conscience des risques, surtout quand notre travail donne de la visibilité à des conflits", raconte Viviane Borari.

Mais ce journalisme qui émerge des territoires indigènes ne se revendique pas seulement environnemental. "Nous savons parler santé, éducation  et cinéma", écrit Juliana Lourenço, journaliste Kariri. "Nous sommes contemporains, comme vous."

"Là où la couverture traditionnelle n'arrive souvent qu'au moment du conflit, nous montrons la continuité de la vie sur les territoires, poursuit Viviane Borari. L'Amazonie est un territoire vivant. Seul quelqu'un qui en fait partie peut le raconter avec justesse."

Au Brésil, le journalisme indigène pour raconter l'Amazonie
Entretien avec Antonio Carlos Lôla, chercheur bénévole et professeur retraité de l'Université fédérale du Para. © Susana Jeha