
Jean souffre d'insuffisance rénale depuis trois ans et deux mois. Le 12 mars 2026, Beyrouth. © Assiya Hamza France 24
Il n’est pas dans la grande salle de dialyse mais dans une chambre adjacente. Le bruit du générateur individuel remplit la petite pièce aux murs beiges. La séance d’hémodialyse a déjà commencé. Trois heures de traitement. Minimum. Les pompes s'activent pour nettoyer le sang de Jean et le renvoyer dans son corps. Installé sur le lit, le patient originaire de la région de Baalbeck, dans l'est du Liban, ne semble pas prêter attention aux tubes qui relient sont bras gauche à la machine.
"C'est difficile de souffrir d’une maladie chronique en temps de guerre parce qu'on doit se déplacer sous les bombardements, confie l’homme de 72 ans. Je dois faire trois dialyses par semaine".
Jean souffre d’insuffisance rénale depuis trois ans et deux mois. Le décompte est précis. Sans doute parce que la maladie a été un tournant dans sa vie. Car sans traitement, c’est la mort assurée.

Mais comment faire en temps de guerre ? Se déplacer, même pour se rendre dans un établissement de santé, c'est prendre le risque d’être tué. Selon le ministère de la Santé, une dizaine d’hôpitaux sont hors service et une centaine de centres de soins ont fermé leurs portes en raison de leur localisation depuis le début de la guerre.
"L’hôpital [qui me suit] n’est pas fermé mais il est dans une zone sans cesse bombardée, poursuit-il. Certains patients sont encore là-bas, ceux qui le pouvaient sont partis".
Comme Jean. Le septuagénaire et sa famille ont fui le village Haouch Barada (région de Baalbeck), lorsque les Israéliens ont lancé l’ordre d’évacuation. Les bombardements ont été d’autant plus intenses que des stocks d’armes et de munitions du Hezbollah étaient cachés dans ce village qui abrite chrétiens et chiites. La plupart des habitants ont alors pris la route de l'exode.
"Ceux qui sont restés n’avaient pas le choix : ils ne savaient pas où aller ou n’avait pas les moyens financiers ", précise le patient d’une voix grave mais pleine de douceur.
"Nous avons mobilisé toutes nos équipes"
Jean et les siens ont eu la chance de pouvoir louer une maison non loin de l’hôpital du Sacré-cœur, près de la capitale. "Personne ne nous a orientés [pour la continuité des soins]. Chacun fait comme il peut ". L’établissement à but non lucratif, propriété de la Congrégation des Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul, a néanmoins été sollicité par les hôpitaux affectés par la guerre mais aussi par le ministère de la Santé.

"Quand les bombardements ont commencé, nous avons reçu des patients venus du Sud, de la région de Baalbek, ceux de Dahiyeh [banlieue sud de Beyrouth, NDLR], qui faisaient leur dialyse à l'hôpital Al-Sahel, explique la Dr Wafaa Abi Haidar, directrice des soins de l’hôpital du Sacré-Cœur. Nous avons mobilisé toutes nos équipes pour pouvoir les recevoir et faire les séances de dialyse. À ce jour, nous traitons huit patients supplémentaires dans le service."
"L'hôpital a connu beaucoup de guerre au Liban"
Malgré l’intensification de la guerre et la multiplication des frappes dans des zones résidentielles non liées - de près ou de loin - au Hezbollah, l'hôpital n’est pas submergé. Pas encore. À ce jour, onze blessés victimes de différents raids israéliens ont été pris en charge par le Sacré-Cœur. Une goutte d’eau par rapport à 2024.

"L'hôpital existe depuis 1848. Il a connu beaucoup de guerres au Liban, ironise sœur Lamia Tamer, responsable du volet social de l'hôpital. Ce n'est pas nouveau malheureusement. Le plan B, déjà établi en 2024, a été réactivé. Bien sûr, le fonctionnement a changé parce que nous recevons des blessés, des déplacés. Nous avons aussi cinquante soignants déplacés ".
Soigner coûte que coûte. Tel est l'objectif du Sacré-Cœur. "J’ai déjà pensé à plusieurs solutions comme faire appel à des infirmières qui ne travaillent plus et des soignants dont l'établissement est actuellement fermé, explique la docteure Abi Haidar. Il y a forcément du personnel que l'on pourrait intégrer pour faire plus de shifts [gardes]."

Des personnels soignants eux-mêmes déplacés
Des internes, parfois logés au sein de l’établissement de santé, sont d'ores et déjà venus prêter main forte. "Il est difficile de se rendre à l'hôpital car il est proche des lieux des frappes, souligne la Dr Teresa Choufani, interne en sixième année de médecine. Les routes ne sont pas toujours sûres et certains internes ont été déplacés très loin. Nous avons donc un programme exceptionnel qui nous permet de prendre des gardes alternées et de ne pas être ici tous les jours. "
Alors que l’armée israélienne a reçu instruction de se préparer à "une intensification de ses activités au Liban", le pire est à craindre. "On se prépare à tous les scénarios, explique la Dr Abi Haidar. On a fait des simulations, des séances de formation pour être capable de prendre en charge un afflux de patients. Notre rôle, c'est de soigner. On espère que rien n'arrivera. Mais on s’y prépare. "

Appel aux dons
Si le conflit devait s’installer dans la durée ou s’aggraver en termes de bilan humain, l’hôpital pourrait néanmoins se retrouver en difficulté. "Le Sacré-Cœur s'autofinance, précise sœur Lamia. S'il devait y avoir un afflux de blessés, nous ne pourrions pas assumer sans donations. En 2024, nous avons pu fonctionner grâce aux dons privés. Une fois de plus, nous avons besoin de la générosité de tous."
De l'autre côté de l’hôpital, Jean est toujours là. Relié à sa machine d’hémodialyse, le septuagénaire pense à sa maison. Tous les deux jours, il y retourne. Une heure trente de trajet juste pour s’assurer qu'elle est toujours là. Intacte. "Je veux rentrer dans mon village, confie Jean. C'est le plus important."
