
Cette photographie prise le 5 janvier 2026 et publiée le 7 janvier 2026 par le service de presse de la 24e brigade mécanisée des forces armées ukrainiennes montre un militaire ukrainien commandant un drone de reconnaissance depuis une position située dans un lieu tenu secret de la région de Donetsk. © Oleg Petrasiuk, AFP
Depuis 2022, la guerre opposant l’Ukraine à la Russie fait figure de laboratoire militaire à ciel ouvert où les drones jouent les premiers rôles : reconnaissance stratégique, guidage d’artillerie, frappes de précision, logistique, guerre électronique et même évacuation médicale expérimentale.
Retour sur les principaux aspects de cette révolution technologique qui pousse les forces de Kiev et Moscou à innover constamment.
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Les drones aériens, stars du champ de bataille
Parmi les révolutions les plus marquantes figurent les drones FPV ("First Person View", "vue à la première personne" en français), initialement conçus pour la course amateur. Modifiés avec des charges explosives, ils permettent à un opérateur muni d’un casque vidéo de piloter l’appareil comme s’il était à bord.

Coûtant parfois moins de 500 euros pièce, ces engins peuvent neutraliser des véhicules blindés eux très onéreux. Leur accessibilité a démocratisé la frappe de précision : des unités d’infanterie disposent aujourd’hui d’une capacité antichar autrefois réservée à l’aviation ou à l’artillerie lourde.
Plus grands et plus chers, les drones à longue portée peuvent frapper à plusieurs centaines de kilomètres. La Russie a fait de ces attaques massives une pierre angulaire de sa stratégie militaire, notamment pour endommager les installations énergétiques de Kiev.
"Les Russes utilisent essentiellement les Geran, la version russe du drone kamikaze iranien Shahed. D'un point de vue technique, il s'agit de missiles à hélice, à l'image des V1 allemands de la Seconde guerre mondiale", détaille Marc Chassillan, consultant et expert des questions militaires.
Les attaques nocturnes russes mobilisant 300, 400, voire 500 drones sont devenues monnaie courante depuis la fin du printemps 2025, mettant à rude épreuve les défenses anti aériennes de Kiev.
"Ces appareils sont responsables de près de 80 % des dégâts sur le front", indique à l'AFP le ministre ukrainien de la Défense, Mykhaïlo Fedorov.
L’innovation ne se limite pas aux airs. Des drones terrestres — petits véhicules chenillés téléopérés — servent à livrer des munitions, poser des mines ou évacuer des blessés. Ils réduisent l’exposition des soldats dans les zones les plus dangereuses.
En mer Noire, les drones navals ukrainiens ont également bouleversé l’équilibre stratégique au début de la guerre en menaçant la flotte russe alors que Kiev ne dispose pas d’une marine comparable à celle de son adversaire.
De la fibre optique à l'IA
Maintenir une connexion stable entre le drone aérien et son opérateur est crucial. "C'est là que se joue la véritable course : les communications et les connexions", explique à l'AFP l'experte militaire Kateryna Bondar.
Au départ, la plupart des drones fonctionnaient par liaison radio. Mais ils se sont révélés vulnérables aux appareils de brouillage qui coupent cette liaison. Moscou s'est donc tourné vers des drones reliés à leurs opérateurs par des câbles à fibre optique et quasiment impossibles à brouiller.
Ces câbles s'étendent sur plusieurs kilomètres. Si bien que leur utilisation massive a transformé des zones entières du front en un épais réseau de fils recouvrant champs et prairies.
"C'est un bon moyen de contrer la guerre électronique, mais ce n'est pas la panacée non plus", tranche Marc Chassillan. "Ces zones couvertes de fibre optique rendent le terrain impraticable. L'autre gros inconvénient c'est le poids. Un drone ne peut transporter qu'une petite charge d'explosifs pour pouvoir embarquer la bobine de fibre optique. Donc si vous voulez une charge explosive plus importante, il faut faire des drones plus gros, donc plus chers".

Autre option pour éviter le brouillage : l'utilisation de Starlink, le fournisseur d'accès à Internet par satellite de la société américaine SpaceX, qui permet de conserver une connexion haut débit. Kiev a équipé des drones d'antennes Starlink.
Les troupes russes ont rapidement imité cette pratique. Jusqu'à ce que l'Ukraine fasse pression sur Elon Musk, le patron de SpaceX, qui a accepté récemment de désactiver les terminaux utilisés sans autorisation par les Russes.
Les ingénieurs s'efforcent aussi d'équiper les drones de l'IA. Des entreprises ukrainiennes comme The Fourth Law (TFL) ont mis au point un système permettant à l'IA de guider les drones au moment de la frappe. Il doit permettre d'améliorer leur précision, car la connexion est souvent perdue avant l'impact.
Cependant, une autonomie complète des drones semble encore lointaine. Pour l'experte Kateryna Bondar, l'IA joue "un rôle d'assistance" mais ne remplace pas l'humain.
Eric Schmidt, ancien PDG de Google et actuel directeur de SwiftBeat, qui fournit à Kiev des drones dotés d'IA, juge aussi qu'il est "naïf" de penser que les équipements deviendront 100% automatisés. "Dans un avenir prévisible, vous aurez d'abord les drones, puis les hommes", a-t-il dit récemment depuis Kiev.
Zone morte et impasse tactique
Avec des drones de surveillance patrouillant jour et nuit, le champ de bataille est devenu transparent. La ligne de front s'est transformée en une "zone de mort" s'étendant jusqu'à 20 kilomètres de large.
Impossible pour les Russes et les Ukrainiens de concentrer des forces, en particulier des chars ou d'autres véhicules blindés, sous peine d'être repérés. Les soldats ne peuvent opérer qu'en petits groupes se déplaçant rapidement et gardant les yeux rivés au ciel, dans l'espoir de passer inaperçus.
Dès novembre 2023, l'ancien commandant en chef des forces de Kiev, Valeri Zaloujny, évoquait une "impasse tactique" pour les deux belligérants, causée par ces évolutions technologiques.

"Tout comme lors de la Première Guerre mondiale, nous avons atteint un niveau technologique tel que nous nous trouvons dans une impasse", expliquait le chef militaire dans une interview accordée à The Economist.
"Aucun des deux belligérants ne possède les moyens pour créer un trou dans les lignes de défense adverse", constate Marc Chassillan. "Tout est complètement figé et on ne voit pas la fin de ce qui s'apparente à une guerre industrielle d'usure. Tant que Russes et Ukrainiens sauront fabriquer des drones à plusieurs milliers d'exemplaires par jour, la situation restera inchangée".
Malgré les gains territoriaux enregistrés en 2025 par l'armée russe, - plus de 5 600 km² -, les plus importants depuis 2022, ils ne représentent que 0,94 % de la superficie totale de l'Ukraine, selon les données publiées en janvier de l'Institut pour l'étude de la guerre (ISW), en collaboration avec le Critical Threats Project (CTP), deux centres de réflexion américains spécialisés dans l'étude des conflits.
L'enjeu crucial des drones intercepteurs
La prolifération des drones a contraint à repenser les systèmes de défense antiaériens car il n'est pas du tout rentable d'utiliser des missiles, très onéreux, à l'image des Patriot américains, dont le coût unitaire atteint les trois millions de dollars, pour détruire des drones longue portée à 20 000 dollars.
Pour résoudre cette équation, Kiev s'est lancé ces derniers mois dans la fabrication locale et à grande échelle de drones intercepteurs, conçus spécifiquement pour détruire d'autres drones en vol. "Nous avons ouvert le chapitre de la guerre des drones avec des drones", explique Marko Kouchnir de General Cherry, un important fabricant de drones intercepteurs.
Ces engins doivent ainsi permettre à Kiev de réserver ses missiles les plus sophistiqués pour d'autres menaces aériennes, telles que les missiles de croisière et les missiles balistiques.
"Ce problème est en passe d'être résolu grâce à un virage salutaire pris il y a maintenant plus d'un an pour développer ces petits drones intercepteurs. Ces engins vont de plus en plus vite et n'ont aucun mal à rattraper les Shahed qui ne volent qu'à 150 km/h", rappelle Marc Chassillan. "En revanche, il est toujours aussi difficile d'abattre les petits drones FPV. Cela reste encore un problème à résoudre".
Sur le terrain, les armes automatiques ou les fusils de chasse, dont la chevrotine permet d'atteindre les petites cibles, sont les derniers recours des soldats pour abattre les drones fonçant sur eux.

Directement inspirée par l'expérience ukrainienne, les pays de l'Otan multiplient les initiatives ces dernières années pour combler leur retard dans le domaine des drones de combat et des intercepteurs. Depuis septembre 2025, plusieurs incursions de drones suspects attribuées à la Russie ont également conduit les pays européens à repenser la défense anti aérienne de l'UE.
Dernière initiative en date, celle lancée par la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne et le Royaume-Uni. Baptisée LEAP, elle prévoit de développer des systèmes de drones intercepteurs bon marché en complément des défenses anti aériennes traditionnelles.
Si la dronisation massive du conflit ukrainien recèle de nombreux enseignements pour les armées du monde entier, Marc Chassillan estime que l'usage des drones ne sera pas nécessairement aussi prépondérant dans tous les conflits à venir.
"Il faut se méfier des retours d'expériences et des leçons que l'on pourrait tirer de la guerre en Ukraine. Le terrain ukrainien est très particulier, c'est un front de 1200 kilomètres de long. C'est évidemment très différent à Gaza ou encore lors de la guerre entre Israël et l'Iran où il n'y avait pas de front du tout", rappelle l'expert. "Il faut donc savoir trier entre les leçons universelles, les situations auxquelles nous serons nécessairement confrontées, et ce qui fait la spécificité de cette guerre et que l'on ne retrouvera jamais ailleurs".
Avec AFP
