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"Des soldats courageux" : quand les tirailleurs nord-africains se battaient à Verdun
Le 21 février 1916, l’armée allemande lançait une grande offensive contre la région fortifiée de Verdun, dans la Meuse. Pendant dix mois, l'armée française a résisté. Quelque 50 000 soldats originaires des colonies ont pris part aux combats, dont une majorité de tirailleurs maghrébins. Cent dix ans après, le Mémorial de Verdun leur rend hommage.
Un groupe de soldats lors du passage du 2e régiment de tirailleurs algériens à Waly, dans la Meuse, près de Verdun, le 6 juillet 1916. © L'Argonnaute - Bibliothèque numérique de la Contemporaine

Il y a 110 ans, le 21 février 1916, un déluge de fer et de feu s’abat sur les positions françaises à Verdun, marquant le début d’une bataille de plus de 10 mois face aux assauts allemands. Jusqu'en décembre 1916, près des trois quarts de l’armée française, soit plus de 1,1 million d'hommes, participent à cette bataille devenue emblématique de la Première Guerre mondiale. Parmi eux et dès les premières heures se trouvent des soldats de l’Armée d’Afrique.

"Ce sont majoritairement des Nord-Africains", souligne l’historien Nicolas Czubak, responsable du pôle Histoire, collections et médiation du Mémorial de Verdun. "Des Algériens principalement, et puis des Tunisiens et des Marocains. Par rapport à l’ensemble de l’armée française, leur passage à Verdun a été minoritaire, mais trois divisions formées en Algérie en 1914 y sont quand même passées : la 37ᵉ, la 38ᵉ et la 45ᵉ division d’infanterie (DI), soit 10 régiments. Cela représente environ entre 25 000 et 30 000 tirailleurs nord-africains, sans compter les milliers d’hommes en renfort qui ont été injectés dans la bataille pour combler les pertes."

"Des soldats courageux" : quand les tirailleurs nord-africains se battaient à Verdun
Une halte d'une compagnie du 2e régiment de tirailleurs algériens, le 6 juillet 1916 à Waly, près de Verdun. © L'Argonnaute - Bibliothèque numérique de la Contemporaine

Entre le 23 et le 25 février 1916, les hommes de la 37e DI payent déjà un lourd tribut. Sur deux régiments engagés, une quarantaine d’officiers et plus de 2 000 soldats manquent à l'appel alors que la bataille n'est engagée que depuis quelques jours. En juillet, un nouvel assaut pour tenter de reprendre le village de Fleury-devant-Douaumont leur coûte encore près de 2 500 hommes après 14 jours de combat. En décembre, ils sont encore éprouvés par la perte de plus de 1 000 combattants dans les bois de Caurières. 

La 38e division d’infanterie effectue pour sa part cinq passages à Verdun au cours de l’année 1916, participant à des moments décisifs de la bataille. Elle s’illustre notamment dans la prise, le 24 octobre, du fort et du village de Douaumont. Les pertes sont terribles, atteignant 50 % des effectifs. "Contrairement à des idées reçues, on ne peut toutefois pas dire qu'ils ont été utilisés comme de la chair à canon. Leurs pertes sont importantes, mais elles ne sont pas extraordinaires. On ne leur a pas confié une tâche de sacrifice particulier. Avec les Poilus, ils ont eu le même type de mission et se sont retrouvés dans une terrible égalité de destin", insiste Nicolas Czubak.

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Un bivouac de tirailleurs marocains près d'une voie ferrée, dans les environs de Verdun, le 28 juillet 1916. © L'Argonnaute - Bibliothèque numérique de la Contemporaine

"Des soldats courageux"

En tout, les dix régiments nord-africains ont 16 000 hommes tués, blessés ou faits prisonniers. Six citations leur sont attribuées à l’ordre de l’armée. "Pendant la guerre, on a mis en avant cette armée d’Afrique", souligne Nicolas Czubak. "On entendait dire que c’étaient des soldats courageux, tout en affirmant à l’époque que cette armée devait être encadrée par des Européens, car les préjugés racistes étaient encore présents".

Malgré cette réputation acquise et ces faits d’armes reconnus, l’engagement de ces troupes issues de l’empire colonial est pendant longtemps resté dans l’ombre. "Après la guerre, très peu de monuments les ont concernés. Dans un premier temps, l’attente sociétale au sein de la population métropolitaine était de rendre hommage aux citoyens français morts pendant la guerre. Il y avait juste une plaque qui a été apposée au-dessus du fort de Douaumont et qui associait les soldats des colonies à cet événement", décrit l’historien.

"Des soldats courageux" : quand les tirailleurs nord-africains se battaient à Verdun
Les plaques rendant hommage aux troupes coloniales apposées sur le fort de Douaumont. © Stéphanie Trouillard/France24

Il a ainsi fallu attendre 2006 pour qu’un mémorial de style mauresque dédié aux combattants musulmans de Verdun soit inauguré par le président Jacques Chirac. Il fait face au carré musulman de 592 tombes situé dans la nécropole de Fleury, devant Douaumont.

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Photo prise le 20 juin 2006, à Douaumont, du mémorial dédié aux combattants français musulmans de la Première Guerre mondiale. AFP - JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN

Très peu d’objets

Les collections du Mémorial de Verdun reflètent aussi cet oubli mémoriel. Très peu d’archives conservées, dans ce lieu qui a ouvert ses portes en 1967 et qui a été rénové entièrement pendant le centenaire, concernent directement les troupes nord-africaines. "Cette histoire a mis du temps à s’actualiser et donc à venir attirer le regard des collectionneurs et des institutions publiques sur les objets ayant pu appartenir à ces soldats", explique Amélie Delobel, la responsable des collections. "De manière générale, que ce soit pour les métropolitains ou pour les troupes coloniales, il est difficile de retrouver des objets originaux datés de cette période et qui sont documentés de manière fiable. Pour l’Armée d’Afrique, c’est encore plus compliqué, car peu de sources existent."

Le Mémorial conserve toutefois quelques pièces exceptionnelles. Nicolas Czubak est particulièrement touché en évoquant un collier d’amulettes en textile qui n’existe dans aucune autre collection publique en France. Acquis en 2010, il est attribué à un tirailleur algérien blessé qui l’aurait porté comme porte-bonheur et contient vraisemblablement dans ces carrés de tissu des sourates du Coran. "Il renvoie à une histoire individuelle et à l’espoir. Même quand ces soldats étaient au fond du trou dans des conditions épouvantables, ils se sont attachés à ce genre d’objets. On peut imaginer cet homme qui a dû saisir ce collier et toute la peur qui s’y est inscrite", décrit ce spécialiste de la Grande Guerre.

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Le collier orné de cinq amulettes en textile attribué à un tirailleur algérien blessé. © Mémorial de Verdun

De son côté, Amélie Delobel est émue en évoquant une stèle funéraire qui vient "mettre un nom sur un mort". Ce soldat s’appelait Mohamed Djali et faisait partie du 4ᵉ régiment de tirailleurs tunisiens. Son régiment est passé par Verdun en 1917. La première bataille était alors terminée, mais les bombardements et les incursions de l’armée allemande ont continué. Blessé, il est décédé des suites de ses blessures en 1918. "On peut lire des inscriptions en arabe sur cette stèle. Elle atteste de la présence de pratiques funéraires militaires différenciées et dédiées à ces soldats dont les croyances étaient différentes", souligne la directrice des collections.

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La stèle funéraire du tirailleur Mohamed Djali du 4e régiment de tirailleurs tunisiens, mort le 9 février 1918. © Mémorial de Verdun

Le visage de ces hommes apparait sur quelques photographies de groupes prises par l’armée française, mais il existe très peu de portraits. Le Mémorial possède toutefois un bas-relief représentant l’un de ces tirailleurs et portant l’inscription "Mohaben". "Il a été acquis par un don dans les années 1980-1990, mais nous avons peu d’informations complémentaires. D’autres institutions conservent des plaques du même type, mais nous ne connaissons pas les usages de cette pratique. Pourquoi ? À quel moment ? En quelle année ? C’est un peu difficile à déterminer", explique Amélie Delobel.

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Le bas relief représentant un soldat nord-africain et portant l'inscription "Mohaben". © Mémorial de Verdun

Un parcours sur leurs traces

À l’occasion des 110 ans de la bataille, le Mémorial a décidé de mettre en avant les minorités engagées dans l’armée française et allemande durant l’année 1916. Les tirailleurs nord-africains auront toute leur place dans une exposition temporaire intitulée "Des mondes dans la bataille" qui ouvrira ses portes le 2 avril. "C’est très important de rappeler que des gens sont venus de tous les horizons avec leur monde pour participer à cette bataille. Ils ont souffert comme tous les autres et se sont retrouvés ensemble dans ce grand océan de misère", insiste Nicolas Czubak.

L’historien proposera aussi le 24 octobre, date anniversaire de la reprise du fort de Douaumont, une journée spéciale sur les traces des tirailleurs nord-africains. De la cote 304 à Fleury-devant-Douaumont, en passant par le ravin de la Mort, la crête de Thiaumont et le bois des Caurières, ce parcours sera l’occasion de découvrir l’histoire méconnue de ces hommes. "Ce sera aussi l’occasion de rappeler que ces drames qui ont touché tout le monde sont des avertissements de l’histoire. Nous devons tirer de cette horreur un enseignement commun pour la paix."