
Le porte-drones orbital chinois Luanniao dévoilé par les médias officiels chinois n'en est encore qu'au stade de prototype. C'est surtout un exemple de la porosité entre le monde militaire et celui de la science-fiction en Chine. © Studio graphique France Médias Monde
C’est un avion ou un vaisseau qui semble tout droit sorti d’une œuvre de science-fiction. Et peut-être qu’il l’est. Luanniao, un futur gigantesque porte-drones orbital, a été dévoilé par la télévision d'État chinoise CCTV dans une vidéo promotionnelle diffusée fin janvier. Un nom qui évoque un oiseau mythologique chinois.
Depuis lors, il a volé de vidéo virale en vidéo virale sur les réseaux sociaux chinois et au-delà. Les images de ce gigantesque vaisseau amiral – que ne renieraient ni le capitaine Picard de "Star Trek", ni Han Solo, le célèbre pilote-contrebandier de "Star Wars" – ont de quoi impressionner.
"Pas de traces de budgets"
Le Luanniao devrait mesurer 242 mètres de long et plus de 600 mètres de large pour ressembler à une version démesurée et futuriste des avions furtifs américains.
La vidéo, qui semble avoir été en partie réalisée à l’aide d’une IA, le présente en train de s’envoler jusqu’à la limite de l’espace. De là-haut, où le Luanniao serait à l’abri de la plupart des défenses antiaériennes, il pourrait déployer des dizaines de Xuan Nu, des drones qui, eux aussi, n’existent pour le moment que sur le papier. Il doit s’agir de chasseurs sans pilote capables d’évoluer de manière autonome et en formation à très haute altitude.
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"C’est évidemment impossible dans l’état actuel des connaissances technologiques", assure Michal Bogusz, politologue et spécialiste des questions militaires chinoises au Centre d'études orientales de Varsovie. Mais pour la CCTV, ce n’est qu’une question de temps. La vidéo évoque une trentaine d’années avant de voir ces monstres spatiaux prendre leur envol pour défendre la Chine.
Surtout, pour les autorités chinoises, ce Luanniao – qui ressemble à la base volante des "Avengers" de Marvel – est l’un des premiers éléments "concrets" du projet Nantianmen – littéralement, "porte du ciel du sud" – lancé en 2017.
Une annonce qui fait écho à la multiplication, ces derniers mois, de contenus sur les réseaux sociaux chinois évoquant "le projet Nantianmen [qui] est en train de devenir réalité" ou encore qui serait une "priorité" pour l’armée.
Pourtant, "rien ne suggère l’existence d’un quelconque programme militaire Nantianmen", affirme Michal Bogusz.
La preuve : suivez l’argent… ou plutôt son absence. "Il n’y a pas de trace de budgets pour d’éventuels projets liés à Nantianmen. On peut toujours imaginer que c’est très bien dissimulé, mais ça ne cadre pas avec la promotion qui en est faite très publiquement", estime ce spécialiste.
Un parc à thème Nantianmen
En réalité, il existe un projet Nantianmen développé par l’Aviation Industry Corporation of China (Avic). Plus précisément par la branche… culturelle de ce géant public de l’aviation. "Pour moi, ce nom a toujours été associé au développement d’une marque de science-fiction", souligne Jessica Imbach, chercheuse et spécialiste de médias, littérature et science-fiction chinoise à l’université de Fribourg-en-Brisgau.
"Il y a même eu un roman avec ce titre en 2022 qui reprend le thème traditionnel de l’humanité qui se défend contre une invasion extraterrestre", précise Michal Bogusz.
Ce livre a permis de fournir un récit qui a inspiré à l’Avic plus de 100 concepts d’armements futuristes, comme des avions hypersoniques, des essaims de drones ou encore… des porte-avions orbitaux, souligne le South China Morning Post.
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Sans oublier… le parc à thème. Une sorte de "Nantianmen World" doit ouvrir ses portes à Shanghai en 2027. Sur 80 000 m2, les visiteurs devraient pouvoir "vivre l’expérience de l'attaque d’une base lunaire et de sa défense", souligne le China Daily, organe de presse du Parti communiste chinois.
"Le but est de proposer des expériences immersives autour de cet univers avec des animations en réalité virtuelle ou réalité augmentée. Les Chinois ont déjà fait la même chose pour la trilogie du "Problème à trois corps" [des best-sellers chinois adaptés à l'écran par Netflix, NDLR]", explique Jessica Imbach.
Pousser la jeunesse vers l'aéronautique
Rien à voir donc avec un prétendu plan militaire ambitieux de domination de l’orbite basse spatiale. Sauf que "cela fait près d’une décennie que la Chine défend l’idée que la science-fiction peut être le maillon d’une chaîne industrielle permettant de promouvoir les études Stim [Sciences, technologie, ingénierie et mathématiques, NDLR]", affirme cette experte.
Pour elle, ce n’est pas un hasard que la science-fiction chinoise appartienne souvent au courant de la "Hard SF", c’est-à-dire des récits cherchant à être aussi scientifiquement précis que possible.
Dans ce contexte, la vidéo de présentation du porte-drones orbital "peut être perçue comme une immense publicité. C’est une manière d’inciter les jeunes à s’investir davantage dans l’aéronautique après avoir réussi à ce qu’une partie d’entre eux se tourne vers la robotique", estime Patrick Nicchiarelli, spécialiste des questions militaires chinoises pour l’International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.
C’est comme une feuille de route officielle pour les étudiants chinois. "Le but est de montrer l’objectif concret à atteindre", ajoute Patrick Nicchiarelli. Tout en rendant la vidéo aussi attrayante que possible en ayant recours à une imagerie proche de l’univers des animes japonais, très populaires parmi la jeunesse, ajoute ce spécialiste.
La promotion actuelle du projet Nantianmen s’explique aussi par la surenchère dans le camp d’en-face. Les États-Unis de Donald Trump ont remis au goût du jour la "guerre des étoiles" avec leur projet de défense Dôme d’or et les discours sur le retour de l’humain sur la Lune et la conquête de Mars, si chère à Elon Musk.
Face à ça, "la Chine veut aussi vendre son projet spatial", note Patrick Nicchiarelli. L’aspect très futuriste de ce projet Nantianmen a un autre avantage en termes de propagande : il suggère que s'il est possible d’imaginer sérieusement un tel avenir, "les Chinois doivent déjà être très avancés".
