
Le général Zhang Youxia, l'un des militaires les plus puissants de Chine, a été évincé dans le cadre de la campagne anti-corruption de Xi Jinping. AP - Ng Han Guan
Un héros militaire qui connaît Xi Jinping depuis l'enfance et fait partie du commandement militaire suprême en Chine : rien de tout ça n’a suffi à protéger Zhang Youxia. Une enquête pour "corruption" et "graves violations de la discipline" a été ouverte à l’encontre de ce général qui a disparu de la sphère publique depuis novembre 2025, ont confirmé les médias officiels chinois dimanche 25 janvier.
Encore un général "purgé" par Xi Jinping ? Depuis 2023, la campagne anticorruption lancée par Xi Jinping lors de son arrivée au pouvoir en 2012, a atteint les hautes sphères de l’Armée populaire de libération. Rien qu’en 2025, le pouvoir chinois a évincé au moins huit généraux des rangs du Parti communiste en les accusant de corruption.
Un général considéré comme un "héros de guerre" chinois
La mise à l’écart de Zhang Youxia, 75 ans, marque une "escalade majeure dans la campagne anti-corruption" de Xi Jinping, assure Marc Lanteigne, sinologue à l’Université arctique de Norvège. Avec la chute de ce général, "la purge de l’appareil militaire atteint un niveau sans précédent depuis la Révolution culturelle", quand des dizaines de généraux avaient été renvoyés à la fin des années 1960 sur ordre de Mao Zedong, confirme Christian Wirth, spécialiste des questions de défense et de sécurité en Chine à l'Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité (SWP).
Car Zhang Youxia n’est pas un simple général. "Il était le vice-président de la Commission militaire centrale, c’est-à-dire l’une des sources de pouvoir les plus importantes en Chine", affirme Michal Bogusz, politologue et spécialiste de la Chine au Centre polonais d'études orientales.
"Il servait de bras droit de Xi Jinping pour les questions militaires", décrit Christian Wirth. Concrètement, cela signifie que Zhang Youxia "était chargé de toute la gestion au quotidien des affaires militaires en Chine", précise Michal Bogusz.
Ce général n’est pas non plus arrivé au sommet de l’État par hasard. "Il est considéré comme un 'héros de guerre' chinois", affirme Michal Bogusz. Zhang Youxia est "l’un des derniers hauts gradés de l’armée à avoir une réelle expérience de combat puisqu’il a participé à la guerre sino-vietnamienne [de 1979, NDLR]", souligne Marc Lanteigne.
Un parcours et une longévité qui font de lui "une figure très populaire au sein de l’armée", assure Michal Bogusz, à laquelle il est donc difficile de s’attaquer.
L'expert souligne aussi sa proximité familiale avec Xi Jinping. Les deux hommes "se connaissent depuis leur enfance et leurs familles viennent de la même région", souligne Michal Bogusz. Les pères de Zhang Youxia et du président chinois ont combattu côte à côte durant la guerre civile chinoise (1927 à 1949).
Campagne de dénigrement
C’est Xi Jinping en personne qui a fait de Zhang Youxia son bras droit militaire en 2022. "À ce titre, il était notamment chargé de superviser et de mettre en œuvre le chantier de modernisation de l’armée chinoise qui est l’une des principales priorités du président chinois", affirme Marc Lanteigne.
Difficile de savoir ce qui a poussé Xi Jinping à écarter un tel poids lourd de l’appareil militaire chinois. La raison officielle - "des graves manquements à la discipline" et des soupçons de corruption - n’est guère suffisante. "Depuis les années 1980, tous ceux qui voulaient faire une carrière militaire devaient s'acheter leurs promotions", souligne Michal Bogusz. Autrement dit, "il serait extrêmement surprenant qu’un général ayant commencé sa carrière à cette période n’ait pas de squelette dans son placard", ajoute Christian Wirth.
Après les premières purges pour corruption des années 2010, il y a eu une sorte d’entente entre le pouvoir politique et militaire, assurent les experts interrogés par France 24. Du passé trouble de ces généraux, le parti voulait bien faire table rase, à condition qu'il se montre "professionnel, loyal et sans nouvel écart", éxplique Michal Bogusz.
Zhang Youxia a dû fauter gravement. Mais probablement pas dans les proportions que suggèrent certains médias occidentaux. Le numéro 2 de l’armée chinoise aurait fourni aux États-Unis des "secrets sur le programme nucléaire chinois", a affirmé le Wall Street Journal. D’autres médias ont évoqué un coup d’État en préparation contre Xi Jinping auquel aurait participé Zhang Youxia. "Cela rappelle d’autres campagnes de dénigrement chinoises. Pour salir la réputation d’un personnage de l’importance de Zhang Youxia, il faut frapper fort et pour que les Chinois y croient plus volontiers, c’est mieux si les rumeurs sont propagées par des médias occidentaux", résume Michal Bogusz.
Des divergences au plus niveau de l'État peuvent aussi expliquer sa sortie. "Il a peut-être échoué aux yeux de Xi Jinping à mener la modernisation de l’armée chinoise suffisamment rapidement ou s’est montré réticent quant à certaines réformes voulues par le dirigeant chinois", note Marc Lanteigne.
Xi Jinping, seul aux manettes
Il y a peut-être aussi un peu de paranoïa présidentielle dans cette affaire, d’après Christian Wirth. "Xi Jinping ne rajeunit pas (ndlr: 72 ans) et la question de sa succession devient de plus en plus actuelle. Les dirigeants aussi puissants que lui ont tendance à se méfier des centres de pouvoir alternatifs, capables de peser sur le choix du prochain dirigeant chinois. Xi Jinping a très bien pu se dire que l’une des menaces pouvait venir de Zhang Youxia et de son entourage", explique cet expert.
Quelle que soit la raison de cette disgrâce, elle aura des conséquences. La très puissante Commission militaire centrale ressemble de plus en plus à une coquille vide. "Il n’y a plus que deux membres : Xi Jinping et Zhang Shengmin, un pur politique qui n’a aucune expérience militaire. Autrement dit, le départ de Zhang Youxia signifie qu’il n’y a plus personne de qualifié pour fournir des conseils militaires au dirigeant chinois", affirme Michal Bogusz.
C’est aussi "un choc majeur pour toute l’armée, et tout le monde doit se demander qui va être le prochain car personne n’est à l’abri", estime Christian Wirth. Il va probablement y avoir une compétition de "béni-oui-oui", chacun s'efforçant de montrer sa loyauté absolue à l'homme fort de Pékin, notent les experts interrogés par France 24. Plus personne ne sera désireux ou en position de contredire Xi Jinping si ce dernier décide, par exemple, de conquérir Taïwan.
