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Référendum, statut, prix : comment les États-Unis entendent-ils acheter le Groenland ?
Chaque jour un peu plus, Donald Trump affirme vouloir acquérir le Groenland. Utilisation de la force ou acquisition négociée ? L’hypothèse la plus crédible reste un éventuel “rachat”... mais on n’acquiert pas un territoire en 2026 comme on achetait par le passé une colonie.
Le président américain Donald Trump augmente la pression pour acquérir le Groenland qui dépend du Danemark. © Odd Aandersen, AFP

Acheter ou prendre de force, telle est la question à Washington. Du moins, l’administration américaine semble hésiter sur la meilleure manière de réaliser l’objectif du président Donald Trump d’intégrer le Groenland aux États-Unis.

Il semble y avoir, d’un côté, les foudres de guerre, emmenés par le conseiller spécial du Président Stephen Miller. Interrogé par CNN lundi 5 décembre, il a assuré que "personne ne va se battre militairement avec les États-Unis sur l'avenir du Groenland" ouvrant ainsi la porte à une éventuelle opération militaire.

L'effet Venezuela

Le secrétaire d’État Marco Rubio a adopté un ton plus transactionnel, assurant qu’il privilégiait l’option d’un "rachat" de ce territoire autonome rattaché au Danemark plutôt qu’une "invasion" militaire, ont rapporté mardi 6 janvier plusieurs médias américains mis au courant d’une discussion entre Marco Rubio et plusieurs élus du Congrès sur cette question.

La synthèse entre ces deux camps est venue de Karoline Leavitt, la porte-parole de la Maison Blanche, qui a affirmé que le président étudiait plusieurs options y compris le recours à la force.

Point commun entre ces écoles : la volonté d’acquérir le Groenland semble partagée par tous à la Maison Blanche. Ce qui en 2019 - lorsque Donald Trump y faisait référence pour la première fois - pouvait encore apparaître pour certains comme une lubie est, en 2026, pris plus au sérieux.

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Référendum, statut, prix : comment les États-Unis entendent-ils acheter le Groenland ?
© France 24
05:04

Surtout après l’opération militaire pour capturer le dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro à Caracas. "Cette action au Venezuela a prouvé que Donald Trump est prêt à prendre des décisions qui peuvent sembler incompatibles avec la manière américaine d’agir sur la scène internationale. Et c’est d’ailleurs pour cela que les responsables danois, groenlandais et européens apparaissent plus inquiets", assure Andrew Gawthorpe, spécialiste de l’histoire de la politique étrangère américaine à l’université de Leyde.

Il existe en outre une continuité entre l’opération au Venezuela et le projet concernant le Groenland. "La nouvelle Stratégie de sécurité nationale américaine, dévoilée en décembre 2025 par Washington, fournit la clé pour comprendre le point commun entre ces deux situations : le Venezuela comme le Groenland appartiennent à la sphère d’influence de l’hémisphère occidentale que les États-Unis veulent contrôler sans ingérence d’autres puissances", explique Marc Jacobsen, spécialiste des questions de sécurité dans la région arctique au Royal Danish Defence College.

Donald Trump a d’ailleurs officiellement lancé le 4 janvier un compte à rebours de deux mois avant de rentrer dans le vif du sujet de cette acquisition de territoire.

Près de 3 000 milliards de dollars ?

Le plus probable pour les experts interrogés par France 24 reste que les États-Unis tentent de convaincre le Danemark de leur "vendre" le Groenland. Washington "agite pour l’instant la menace d'une intervention militaire pour essayer de persuader le Danemark et le Groenland de conclure un accord", assure Anderw Gawthorpe. "Les conséquences d’une telle opération contre un pays de l’Otan seraient trop graves même pour Donald Trump, ne serait-ce qu’à cause des sanctions économiques que l’Europe ne manquerait pas de prendre", estime Marc Jacobsen.

Mais l’achat du Groenland ne coule pas de source non plus. Combien cela coûte en 2026 d’acheter ainsi 2 175 600 km2 sur lesquels vivent plus de 56 000 habitants n’ayant pas forcément envie de devenir le 51e État nord-américain ?

En réalité, "il n’est plus possible comme il y a cent ans d’acquérir une colonie en mettant de l’argent sur la table", assure Marc Jacobsen. N’en déplaise à Donald Trump, il y a des règles à suivre s’il veut avoir une chance d’obtenir le Groenland de manière négociée.

Sans précédent récent ou d’équivalent, il est donc difficile de savoir quelle forme prendrait ce "rachat". Le plus probable serait un transfert "en deux étapes", spécule Andrew Gawthorpe. Dans un premier temps il faudrait se mettre d’accord sur le transfert de souveraineté du Danemark aux États-Unis et "c’est à ce moment là que Washington dédommagerait Copenhague pour la perte du territoire", estime Andrew Gawthorpe.

 Aucun des experts interrogés n’a, cependant, voulu s’aventurer sur une estimation du montant de cette transaction. En 2024, l’American Action Forum - un cercle de réflexion proche du Parti républicain - avait jugé que 2 800 milliards de dollars devraient suffire pour couvrir la valeur des ressources du sous-sol du Groenland tout en prenant en compte la situation hautement stratégique de ce territoire dans la région arctique.

Un difficile référendum

Ensuite, les États-Unis devraient encore décider que faire de ce territoire. "L’éventuel statut du Groenland est une question souvent ignorée. Pourtant, il y a plusieurs options et pas seulement en faire le 51e État américain", souligne Andrew Gawthorpe. Le statut octroyé serait à considérer dès le début des négociations car la plupart exige que le Congrès américain valide l’accord. Par exemple, l'intégration d'un nouvel État nécessite seulement un vote à la majorité simple au Congrès et l'accord du président américain. Sans oublier un soutien des habitants du territoire concerné.

Car l’avis des plus de 56 000 Groenlandais compte. Le processus nécessiterait, en parallèle, un référendum pour obtenir leur accord… ce qui en l’état actuel n’est pas gagné. Les déclarations américaines agressives de ces derniers jours "ont plutôt tendance à être contre-productives et à pousser la population vers l’Europe et le Danemark", estime Marc Jacobsen.

L’administration Trump insiste essentiellement sur la valeur stratégique de l’île et laisse entendre que l’exploitation des ressources du Groenland - des réserves de terres rares dont l’ampleur est encore indéterminée - serait un plus. Mais il n’est pas ou peu question des droits de la population locale.

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Pour commencer à séduire les habitants du Groenland "il faudrait déjà leur offrir plus que ce que le Danemark verse en subvention globale à ce territoire", note Marc Jacobsen. Ces subventions s’élèvent, en moyenne, à 4 milliards de couronnes danoises par an, soit environ 535 millions d’euros. Donald Trump pourrait ainsi, par exemple, "promettre de faire de chaque habitant du Groenland un millionnaire", poursuit cet expert.

Mais l’argent ne fait pas tout. "Ce que le Groenland veut vraiment, c’est l’indépendance. Les États-Unis pourraient, à cet égard, leur offrir un statut intermédiaire, comme celui de libre-association", note Marc Jacobsen. Pour l’instant, seules les îles Marshalls, la Micronésie et Palaos bénéficient d’un tel statut.

"Cela permettrait, par exemple, au Groenland de participer aux Jeux olympiques sous sa propre bannière, ce qui est déjà important", souligne Marc Jacobsen. Ce statut permet également à ces territoires de devenir membre à part entière des Nations unies.

Ce qui ne serait pas le cas, par exemple, si les États-Unis faisaient du Groenland un territoire non incorporé, comme c'est, par exemple, le cas avec Porto Rico. 

En échange, les États-Unis seraient libres d’organiser leur défense comme ils l’entendent sur ce territoire. Et l’accès aux ressources naturelles qui sont si importantes aux yeux de Donald Trump ? "En 2009, l’accord avec le Danemark sur l’autonomie a transféré au Groenland le contrôle sur ses ressources naturelles. Ce serait donc un retour en arrière si les États-Unis se les accaparaient", assure Marc Jacobsen.

Pour l’heure, les Danois et les Groenlandais sont loin d’être convaincus. Plus de 85 % des habitants du territoire autonome danois y étaient farouchement opposés lors d’un sondage réalisé en janvier 2025.

En décembre, Donald Trump a nommé Jeff Landry, gouverneur républicain de Louisiane, "envoyé spécial pour le Groenland". De l’avis des experts interrogés, il est chargé de "vendre" un futur américain à la population et arrondir les angles du discours très agressif du locataire de la Maison Blanche. Il a deux mois pour y parvenir. Sinon retour à la case guerrière ?