
"Qu'est-ce qu'on sème" : c’est le thème que le château d'Esquelbecq, situé dans le département du Nord, à deux pas de la Belgique, a choisi pour cette édition 2020 des Journées du patrimoine. Une cuvée spéciale qui fait la part belle au jardin et à la transition agricole.
Ils sont passés entre les gouttes – non pas celles qui tombent du ciel, en cette mi-septembre de météo caniculaire, mais celles, Covid-19 oblige, qui ont poussé de nombreuses préfectures et municipalités françaises à annuler les Journées du patrimoine ces 19 et 20 septembre 2020.
Marseille, Bordeaux, Nice, Lille, Dunkerque ou encore Boulogne-sur-Mer ont ainsi dû renoncer à ce rendez-vous tant attendu des acteurs du monde culturel. Mais à Esquelbecq, commune d'un peu plus de 2 000 âmes située dans le département du Nord, dans l'arrière-pays dunkerquois, au cœur de la Flandre française, l'événement aura bien lieu. Un soulagement pour Johan Tamer-Morael, propriétaire du château d'Esquelbecq, imposante place forte médiévale classée aux Monuments historiques. "Cela fait des mois que l'on prépare ces journées. On a de la chance d'avoir échappé aux annulations, on a l'impression d'être le village de Gaulois qui résiste", plaisante ce Franco-Libanais issu de la troisième génération des propriétaires actuels. "Bien entendu, cela ne nous dispensera pas d'appliquer strictement les consignes sanitaires édictées par le préfet : port du masque obligatoire, mise à disposition de gel hydroalcoolique et parcours de visite modifié".
Un joyau de la Renaissance typique de la Flandre française
Pour éviter la promiscuité, certaines salles ont été fermées au public et les entrées et sorties balisées. Mais surtout, l'accent a été mis sur le jardin, comme l'indique le thème joliment poétique retenu par l'Association du château d'Esquelbecq pour cette troisième édition des Journées du patrimoine au domaine : "Qu'est-ce qu'on sème". Outre la visite d'une exposition en plein air consacrée à l'agriculture de demain, les visiteurs sont invités à flâner entre les potagers palissés, la roseraie, la serre, le parc paysager, le colombier à bulbe, le pont, les douves, la rivière serpentine, et les nombreux autres éléments qui composent cet extraordinaire ensemble architectural ouvert sur la grand'place du village.
"Le jardin d'Esquelbecq passe pour être le seul qui subsiste de la Renaissance, et c'est en bonne partie vrai, affirme Aline Le Cœur, architecte-paysagiste et historienne des jardins. Bien qu'il ait été largement remanié au XVIIIe et au XIXe siècles, il est resté fidèle au dessin publié en 1641 par le chanoine Antoine Sanderus dans son livre 'Flandria Illustrata'. S'y promener, c'est comme être projeté dans un tableau flamand de l'époque. Il s'en dégage un charme extraordinaire."
Chantier titanesque
Aline Le Cœur a commencé à travailler sur le jardin du château d'Esquelbecq il y a une quinzaine d'années. À l'époque, il était dans un état très dégradé, se souvient la paysagiste, tout comme le château lui-même, livré à l'abandon à la suite d'un drame : l'effondrement de son donjon, un lundi matin de 1984. Dans sa chute, l'amas de pierre détruisit toute l'aile Nord, où logeaient les propriétaires. Coup de chance : ils avaient quitté les lieux la veille. L'écroulement ne fit donc pas de victimes physiques, mais livra les lieux à l'abandon et meurtrit profondément les habitants du village, très attachés à "leur" château, comme le raconte le photographe plasticien Stéphane Fedorowsky dans un livre interactif, Mémoires.
Il fallut attendre 2006 pour que les premiers travaux de rénovation ne démarrent, d'abord entrepris par M. et Mme Tamer-Morael, puis par leur fils Johan, 41 ans, qui se consacre quasiment à plein temps au projet depuis trois ans. Reconstruction des murs, de la charpente et des toitures, restauration des salons de réception, remplacement des fenêtres, de la plomberie ou encore de l'électricité… Le chantier est titanesque, et à ce jour, le château n'est toujours pas habité, mais "Johan Tamer-Morael a beaucoup d'ambitions pour le lieu, relève Judicaël de la Soudière-Niault, architecte du patrimoine en charge de sa restauration. Il n'a pas de gros moyens, mais il sait parfaitement s'entourer de bénévoles et communiquer sa passion pour mener cette entreprise à bien."
"Il faut rêver"
De fait, l'association du château d'Esquelbecq fédère en permanence des légions de bonnes volontés, des responsables de l'accueil aux jardiniers, hydrauliciens chevronnés et autres Compagnons du tour de France qui viennent y œuvrer.
L'association a en outre remporté plusieurs concours (Prix Villandry en 2017, Grand Trophée de la plus belle restauration du Figaro magazine 2017, prix des Vieilles maisons françaises en 2019, pour n'en citer que quelque uns) qui lui ont permis de lancer des travaux, chaque chantier étant abondé par Drac (Direction régionale des affaires culturelles) à hauteur de 40 % à 50 % des montants investis.
Fort de cet élan collectif, Johan Tamer-Morael veut aller de l'avant. "Qu'est-ce qu'on sème, c'est une déclaration d'amour pour cette propriété. Elle a toujours été chérie au cours des siècles, et nous avons envie de continuer à la faire vivre, coûte que coûte."
La prochaine étape de sa réhabilitation, c'est le curetage des douves, un chantier de plusieurs centaines de milliers d'euros pour lequel l'association a lancé une campagne de mécénat il y un an. Quant à la tour effondrée en 1984, reverra-t-elle un jour le jour ? "Nous avons les moyens techniques de la reconstruire, assure Judicaël de la Soudière-Niault. Il y a de très nombreux chantiers à mener en priorité, mais ce serait formidable de retrouver cet élément vertical, typique d'un château médiéval. C'est un rêve que j'espère atteignable à moyen-terme."
Le rêve, c'est aussi le mot qui vient à l'esprit d'Aline Le Cœur à l'évocation du château d'Esquelbecq. "Quand on se promène dans ses jardins, on est immergé dans la beauté. Ces fleurs, cette eau, ces runes, ces pignons à pas de moineaux (ou pignons en gradins, typiques des Flandres, NDLR)… Tout fait rêver. Or en ces temps de coronavirus, c'est plus important que jamais, il faut rêver."