
envoyée spéciale à Saint-Chef (Isère) – Deux spécialistes du salafisme vont à la rencontre de collégiens français afin de les sensibiliser aux dérives de l’endoctrinement. France 24 les a suivies lors d'un des premiers ateliers de prévention.
Dans la salle B6 du collège Saint-Chef, en Isère, le cours d’histoire-géographie de madame Brazon du mardi 24 avril sort de l’ordinaire. À la question “De quoi va-t-on parler aujourd’hui ?”, la jeune Lisa, avec son chignon banane, s’empresse de lever la main pour répondre : “Salafisme”. “Propagande”, embraye Eline, au premier rang. Assis au fond de la classe, Damien poursuit : “La radicalisation”.
Pour aborder cette thématique brûlante et complexe devant des enfants de 14 ans, la professeure a choisi d’ouvrir ses portes à la mère d'une jeune fille salafiste endoctrinée dès l'âge de 12 ans et qui est partie épouser, à 18 ans, un mari polygame dans la banlieue londonienne. Durant six longues années, elle a vu sa fille s’éloigner de la famille. De cette histoire a découlé un livre intitulé “Ma chère fille salafiste radicalisée à 12 ans” (La boîte à Pandore), écrit sous le pseudonyme de Lau Nova, dont un exemplaire est posé sur le rebord du tableau de la classe.
Atelier de #prévention de la #radicalisation dans le collège de Saint-Chef : « ça peut arriver à tout le monde », constate Esther, 14 ans. @vdemontfort @lau_nova_auteur pic.twitter.com/DhfupHXKsG
segolene (@Segolenea) 30 avril 2018Quand Charlotte devient Amina
En venant témoigner, l’auteure aborde avec les élèves les différentes étapes du processus d’endoctrinement vécu par sa fille Charlotte. “L’histoire commence avec ma fille, en 5e à l’époque, qui a une peine de cœur avec un garçon comme il en arrive souvent à cet âge. Mais en cherchant à le reconquérir, elle va se rapprocher de la sœur de celui-ci, qui va l'attirer vers le salafisme. Cela a été l'élément déclencheur qui a poussé ma fille à se tourner vers un islam radical”, retrace posément Lau Nova avant de poursuivre : “Comme sa croyance interdit les vêtements trop dénudés, elle a dû changer sa façon de s’habiller pour porter un voile qui la couvre de la tête au pied qu’on appelle le djilbel ; comme elle n’avait pas le droit de jouer avec des garçons, elle a dû arrêter le sport. Et le dessin aussi car il ne faut pas dessiner de représentation avec les yeux, énumère-t-elle. Elle franchit alors une autre étape en s’isolant de ses amis. Elle se fait alors appeler Amina”. S’ensuit ensuite l’endoctrinement sur les réseaux sociaux, puis elle quitte la banlieue lyonnaise pour le Royaume-Uni.
“En tant qu’enseignant et/ou parent, comment ne pas être touchée par cette histoire ?, commente Noëlle Brazon qui a convaincu ses collègues de faire intervenir l’auteure dans les classes pour sensibiliser les élèves de 4e et 3e. Après plusieurs échanges téléphoniques avec Lau Nova et son éditrice, le chef d'établissement Jean Gelineau a rapidement validé le projet. “On forme bien les élèves à l’évacuation des locaux en cas d’intrusion alors pourquoi pas les sensibiliser sur le processus d’endoctrinement ?", avance-t-il. Depuis le rapport de Régis Debray (2002), qui prône la laïcité d'intelligence aux dépens de la laïcité d'abstention, l'enseignement du "fait religieux" est pratiqué dans les cours d’histoire-géographie. Des renforcements des programmes ont été apportés en 2005 et 2016.
Des initiatives isolées comme celles-ci sont "nombreuses mais éparpillées", regrette Hasna Hussein, sociologue et assistante de recherche du projet européen PRACTICIES-Prévention de la radicalisation, à l’université de Toulouse II. En France, les experts veulent croire à la mise en place d'un dispositif centralisé.
“Ça peut nous arriver aussi”
En février dernier, Lau Nova et son éditrice Véronique de Montfort sont intervenues dans deux classes de 3e. “Le contact a été excellent, on a voulu renouveler l’expérience avec des classes de 4e”, poursuit le chef d'établissement en collège. De nombreux élèves sont frappés par la force du témoignage : “Cette maman est là devant nous à nous raconter son histoire, c’est réel et c'est touchant parce qu’on pense que ça peut nous arriver aussi", estime Fanny.
Atelier de prévention sur la #radicalisation dans les collèges. Damien, 15 ans : « Si ça arrive à un ami, je sais que je l’inciterai à se confier à sa famille » @lau_nova_auteur et @vdemontfort pic.twitter.com/AlASpfEbYx
segolene (@Segolenea) 30 avril 2018Mais l’atelier de prévention à la radicalisation se veut surtout instructif : “Lau Nova n’est pas là pour faire du pathos sinon l’atelier de prévention ne serait pas constructif”, tranche l’éditrice, journaliste de formation reconvertie dans l’édition. La boîte à Pandore, maison d’édition basée en Belgique, publie depuis plusieurs années des ouvrages sur le fait religieux, comme “Finalement, il y a quoi dans le Coran ?” de l’islamologue Rachid Benzine et du réalisateur Ismaël Saidi. Spécialiste de la thématique religieuse, Véronique de Montfort est allée à la rencontre de plus de 1 500 élèves belges en cinq ans pour animer, avec ses différents auteurs, des ateliers sur la radicalisation.
Outil pédagogique
Forte de cette expertise, La boîte à Pandore a publié un "outil pédagogique" pour aider le corps professoral à travailler l’ouvrage en amont, avec une édition française “pour respecter le principe de la laïcité française, qui n’existe pas de l’autre côté de la frontière”. "La France et la Belgique sont liées sur la question du salafisme", commente Véronique de Montfort, en faisant référence aux filières jihadistes qui ont commis les attentats du Bataclan en novembre 2015 et ceux de Bruxelles en mars 2016.
Résultat : les collégiens avaient déjà lu le livre, certains avec “[leurs] parents très impliqués” et travaillé sur des extraits du livre. Dans la classe de madame Brazon, des groupes ont réalisé des pancartes thématiques alors que dans une autre classe de 4e, ils ont retracé dans leur cahier d’histoire le processus de radicalisation. “On y a consacré deux heures de cours”, précise l'enseignante.
Au long des 50 minutes d'atelier, les deux intervenantes éveillent les esprits critiques. “Tu serais d’accord toi qu’on te change ton prénom ?”, demande Véronique de Montfort, qui joue le rôle d’animatrice. “Non, pas du tout”, répond Eline. “Est-ce qu’un groupe doit vous dire ce que vous avez à faire ?”, lance ensuite l’éditrice en circulant dans la classe pour capter toutes les attentions. “Ça me fait penser à un berger et des moutons qui doivent le suivre”, rétorque de son côté Abigail. “Tu as pensé quoi du livre ?”, poursuit-elle. “Ça m’a fait ressentir un vide de ne pas reconnaître la personne que tu crois connaître", répond timidement Nico avec son gabarit imposant. “Que doit-on faire quand on est sur les réseaux sociaux ?” "Attention", répondent les élèves.
Le comportement verbal et non verbal des élèves en dit long, assure Véronique de Montfort. “Certains vont faire part de leur tristesse, quand d’autres vont aussi manifester un grand intérêt, explique-t-elle. Aujourd’hui, on a quasiment fait de la science politique quand Chris a associé le jihadisme au pouvoir et à l’argent. C’était super !”
Parfois, certains élèves laissent poindre quelques points d’achoppement. “Tous ne sont pas d’accord avec notre message”, commente l’éditrice. Ce n’était pas vraiment le cas dans ce collège rural qui rassemble plus de 600 élèves de neuf petits villages alentours. “Ici, aucun cas de radicalisation n'a été constaté", précise Jean Gelineau.
De Molenbeek à Saint-Chef
Par le passé, Véronique de Montfort a été confrontée à des établissements beaucoup plus sensibles, notamment à Molenbeek, ville de la banlieue bruxelloise connue pour avoir abrité plusieurs terroristes. “Là-bas, quand on parlait désembrigadement, certains s’enfonçaient dans leur chaise en mettant leur capuche pour couvrir leur tête, raconte-t-elle. Une façon pour eux de marquer directement leur territoire”.
Mais ici, à Saint-Chef, l’objectif est rempli, estiment les professeurs d’histoire restés en retrait pour faciliter la prise de parole des collégiens : “Cela a permis de déminer les termes qu’ils entendent dans les médias ou ailleurs, de les rendre compréhensibles et d’ouvrir des chemins”, estime un professeur d’histoire qui préfère garder l’anonymat. Il ne faut pas avoir peur de dire les choses et prononcer le mot “salafisme” à l’école.
La France en retard
Lau Nova et Véronique de Montfort, qui sont intervenues à titre gratuit, repartent fières de ce qu’elles ont pu apporter : “C’est gagné !, lâche l’éditrice qui, grâce "au bouche à oreilles" est déjà sollicitée pour intervenir dans d'autres établissements scolaires environnants. Et d'ajouter : “Mais bon, quid de tous les autres qu’on ne voit pas ?”, s’interroge l’éditrice qui prépare un dossier pédagogique à l’attention du ministère de l'Éducation nationale pour multiplier ce genre d’actions dans tous les établissements scolaires français.
“Comparé à la Belgique et à d’autres pays, la France est à la traîne en matière de prévention de la radicalisation dans les établissements scolaires”, reconnaît Hasna Hussein, assistante de recherche du projet européen PRACTICIES-Prévention de la radicalisation à l’université de Toulouse II. De l'autre côté des Flandres, une brochure sur le salafisme a été éditée par le gouvernement belge et distribuée dans les écoles, universités et prisons entre autres. "En France, le plan de prévention de la radicalisation [dévoilé en février dernier, NDLR] qui comporte 60 mesures présente des aspects intéressants mais ne va pas assez loin en terme de financement et d’organisation”. Avant de conclure : “Sans compter la logique de contrôle qui va rajouter de la lourdeur et accentuer le retard”.