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L’Afghanistan, une terre de jihad qui résiste à l’EI

Active dans plusieurs pays du Moyen-Orient, l'organisation État islamique (EI) peine pour l'instant à prendre pied en Afghanistan. D'autant que les Taliban, mieux installés et mieux acceptés par la population, ne sont pas prêts à céder la place.

L’organisation terroriste Etat islamique (EI), anciennement "en Irak et au levant", a depuis bien longtemps dépassé les limites géographiques qu’elle s’était fixée à ses débuts. Désormais présente en Libye, dans le désert du Sinaï, au Yémen, elle a aussi recueilli l’allégeance de nombreux groupes jihadistes comme Boko Haram au Nigéria, ou al Mourabitoun au Mali. Mais un pays fertile au jihad et à l’antiaméricanisme lui résiste encore : l’Afghanistan.

Comme sur beaucoup d’autres terrains d’opération, l’EI s’y trouve confronté à d’autres groupes islamistes qui contestaient avant lui la légitimité du pouvoir en place. Il se retrouve ainsi face au Front al-Nosra (lié à al-Qaïda) en Syrie, aux milices islamistes en Libye et à Aqpa (Al-Qaïda dans la péninsule arabique) au Yémen. En Afghanistan, ce sont les Taliban qui occupent le terrain depuis des années.

Or, l’Histoire a montré que l’on ne se débarrasse pas aisément des insurgés des montagnes afghanes. L’URSS dans les années 1980, puis une coalition menée par les États-Unis sous l’égide de l’Otan à partir de 2001, s’y sont frottés sans parvenir à pacifier le pays.

Crise de succession chez les Taliban

L’EI semblait pourtant creuser son sillon dans les zones tribales à la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan : début janvier, une dizaine d'ex-commandants Taliban lui ont fait allégeance.

L'avenir du groupe État islamique apparaissait d'autant plus florissant sur ces terres qu'un événement est venu fragiliser son principal concurrent : l'annonce officielle, fin fuillet, de la mort du mollah Omar. Les Taliban se sont depuis dotés d’un nouvel émir, le mollah Mansour, mais non sans frictions, raconte à France 24 Karim Pakzad, chercheur à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) et spécialiste de la région. "Pour sa succession, les Taliban se sont divisés. Une partie assez importante a élu mollah Mansour, qui était dans les faits numéro 2. Mais une autre partie, autour du frère et du fils du mollah Omar, conteste cette nomination." Une brèche dans laquelle l'EI aurait bien voulu s'engouffrer.

Dans la foulée, vendredi 31 juillet, le Mouvement islamique d'Ouzbékistan (MIO), puissant groupe de combattants islamistes proches des Taliban, a fait allégeance à l’EI. "Son chef, l'émir Othman Ghazi, faisait partie de ceux qui évoquaient la mort du mollah Omar depuis plusieurs mois", raconte Wassim Nasr, journaliste de France 24 et spécialiste des réseaux jihadistes.

L’EI en Afghanistan, le petit dernier qui a du mal à s’imposer

Mais alors que les circonstances semblent favorables à l’EI, l’organisation connaît en Afghanistan et au Pakistan une série de revers. Le 10 juillet, elle perd une trentaine de ses dirigeants suite à un tir de drone mené par les États-Unis. Parmi les vicitmes, se trouve rien de moins que le chef de l’EI pour la région, Hafez Saïd, nommé quelques mois plus tôt.

Un coup dur qui permet au colonel Brian Tribus, porte-parole de la mission de l'Otan dans le pays, d'assurer que l'EI "n'est pas encore capable de mener des opérations [dans le pays] comme il le fait en Syrie et en Irak". D’autant que l’armée pakistanaise est désormais très active de son côté de la frontière, ciblant tous les islamistes sans distinction. De fait, le chef d'état-major interarmées américain, le général Martin Dempsey, affirme que l’EI serait "au stade 6, 7 ou 8 de son développement" dans sa maison-mère en Irak et en Syrie, contre seulement 1 ou 2 en Afghanistan.

"Les Taliban ne sont pas des charlots qu’on peut bousculer comme ça"

En outre, l’EI ne semble pas bénéficier d’un large soutien populaire bien que la création de sa filiale afghane se soit faite par le bas, au sein de la population locale. En Afghanistan, les membres de l’EI "ne sont pas des Irakiens ou des Syriens, ce sont des gens du pays donc ils connaissent aussi bien le terrain que les Taliban ou les forces afghanes. Même les étrangers, comme les Ouzbeks, sont là depuis les années 1980", confirme Karim Pakzad.

Mais cela ne suffit pas pour s’attacher le soutien des Afghans. L’EI n’arrive pas à mobiliser, en partie du fait "de l'absence de divisions religieuses [entre chiites et sunnites, NDLR] au sein de la population afghane. Or ce sont ces divisions [que l’organisation] exploite en Irak et en Syrie", explique à l’AFP Michael Kugelman, du centre de recherche Woodrow Wilson à Washington.

Quant à la brutalité caractéristique de l’EI, si elle fascine certains et facilite leur embrigadement, elle rebute les populations locales. "Les combattants de Daech sont cruels, ils tuent sans raison", a ainsi expliqué à l'AFP un habitant du district d'Achin, frontalier du Pakistan. Les Taliban le savent et tentent d’en profiter : lorsqu’une vidéo - dont l'authenticité n'a pas été vérifiée - montre l’assassinat de chefs tribaux par l'EI à coups d'explosifs, ils sont les premiers à s’en émouvoir. "Cet acte non-islamique (un-islamic act) est injustifiable", s’insurge l’un d’eux.

Contacté par France 24, Gérard Chaliand, spécialiste des conflits armés et auteur, en 2011, de "L’Impasse afghane" estime donc que l’EI est toujours loin de rivaliser avec les Taliban en Afghanistan. "Les Taliban ne sont pas des charlots qu’on peut bousculer comme ça. L’EI aura bien du mal à s’imposer face à des mecs qui sont sur le terrain depuis plus de 20 ans."