Joyau historique ayant appartenu à la famille de Louis II de Bourbon-Condé, cousin de Louis XIV, le diamant rose est exposé depuis le 17 octobre, une première depuis près d'un siècle et son vol au château de Chantilly en 1926. Archives inédites, photographies, coupures de presse et analyses scientifiques retracent les multiples vies de cette pierre d'exception.
Depuis un siècle, il repose dans un lieu tenu secret, à l'abri des regards. Joyau de l'histoire de France, "le diamant rose" a fait son retour, samedi 17 octobre, dans les vitrines du musée Condé du château de Chantilly pour une exposition consacrée à cette pierre d'exception, de ses origines à l'histoire de ses propriétaires en passant par son vol et le dénouement rocambolesque de l'enquête pour le retrouver.
Connu sous le nom de "Grand Condé", le diamant rose est traditionnellement associé au célèbre prince du XVIIe siècle, Louis II de Bourbon-Condé, célèbre chef militaire et cousin du roi Louis XIV. Transmis au sein de la famille princière, il rejoint ensuite les collections du duc d'Aumale, aujourd'hui conservées au château de Chantilly.
Mais avant d'être un joyau patrimonial, le "Grand Condé" est une pièce à couper le souffle : taillé en forme de poire et présentant 77 facettes, ce diamant de 9 carats mesure environ deux centimètres de hauteur sur près d'un centimètre et demi de largeur. Sa pureté ainsi que sa couleur rose tirant sur l'orangé en font une merveille de la nature et un chef d'œuvre de la joaillerie. Depuis près d'un siècle, une simple copie du diamant était présentée au grand public pour des raisons de sécurité.
"Nous présentons les deux diamants dans l'exposition et le public ne pourra pas se tromper. L'original n'a rien à voir avec sa copie en termes de couleurs, de lumière et d'éclat. Ses caractéristiques en font l'un des diamants les plus extraordinaires au monde", affirme Mathieu Deldicque, conservateur en chef du patrimoine et directeur du musée Condé du château de Chantilly. "Les examens des gemmologues ont montré que sa couleur rose légèrement orangée est assez unique. D'autant que les diamants roses sont déjà les plus rares et les plus recherchés sur le marché. Il possède également une pureté intrinsèque qui a été vérifiée grâce à des analyses".
"Un diamant qui a eu 1 000 vies"
À l'instar de tous les grands chefs d'oeuvre, l'histoire du "Grand Condé" est faite de légendes et de récits transmis au cours des siècles. La nouvelle exposition entend remettre à plat l'ensemble de la documentation disponible pour démêler les fils de ce passé légendaire.
Parmi les mythes battus en brèche, celui de l'origine du diamant. Selon une tradition ancienne, il aurait été découvert dans les mines de Kollur, situées dans l'actuel État d'Andhra Pradesh en Inde. Le grand voyageur Jean-Baptiste Tavernier, pionnier du commerce avec l'Orient, aurait ensuite rapporté la pierre en France. Puis, le roi Soleil l'aurait offert à son cousin pour le récompenser de ses victoires militaires durant la Guerre de Trente Ans, une série de conflits armés qui ont ravagé l'Europe entre 1618 et 1648. Signe éminent de prestige, le "Grand Condé" aurait monté la pierre sur le pommeau de sa canne.
Sauf que rien de tout ceci n'est avéré et les historiens de l'art et gemmologues doivent bien souvent s'en remettre à des hypothèses pour retracer le parcours de la pierre. Ainsi, l'origine indienne du diamant rose est probable mais la pierre pourrait tout aussi bien provenir d'autres gisements diamantifères célèbres du Brésil ou de l'île de Bornéo.
"Par ailleurs, il ne s'agit vraisemblablement pas d'un cadeau de Louis XIV au Grand Condé ou d'un cadeau de Mazarin. Nous avons a pu retrouver les documents qui retracent son parcours depuis 1740, notamment un contrat de mariage de 1753 de l'un des princes de Condé qui dit que ce diamant rose doit être transmis de père en fils. C'est le capital symbolique de cette grande famille, des cousins des rois et des princes du sang", décrypte Mathieu Deldicque.
"C'est un diamant qui a eu 1 000 vies et que l'on peut considérer comme un miraculé. Il a traversé la Révolution française puis celle de 1848, il a été envoyé en Belgique, en Angleterre et enfin il y a eu le vol de 1926".
Un cambriolage retentissant
Le 12 octobre 1926, par une nuit sans lune, deux Alsaciens nommés Léon-Émile Kauffer et son cousin, Émile Souter, s'introduisent dans le domaine. Ils parviennent à remettre en position le pont mobile de la "Volière" pour accéder aux jardins puis utilisent deux échelles dérobées sur un chantier situé à proximité du château pour s'introduire dans la Tour du Trésor. Après avoir brisé les vitrines, ils s'emparent d'un butin extraordinaire : 69 joyaux des collections du musée dont l'inestimable Grand Condé.
L'affaire passionne la presse française et internationale. Les meilleurs limiers de la Sureté générale sont sur le coup et tous les postes-frontières du pays en alerte. "Ils craignaient que ces malfaiteurs n'appartiennent à un réseau international de trafiquants et désirent se rendre à Londres, notamment à Hatton Garden, quartier des joailliers, considéré comme un haut lieu du recel", explique à France 3 Hauts-de-France, la gemmologue Lauriane Brémond.
En réalité, les deux cambrioleurs ont repris le train pour Paris et tentent d'écouler les pierres dérobées dans la capitale. Mais certaines pièces se révèlent encombrantes, trop célèbres pour pouvoir être revendues. C'est le cas d'un poignard de l'émir Abdelkader qui est jeté dans la Seine. Les pierres des bijoux sont desserties et les montures d'or fondues.
Sécurité draconienne
Dans le même temps, l'enquête piétine. Impossible de remonter la piste du diamant rose. Mais en décembre 1926, un improbable coup du sort change la donne. Alors que Léon-Émile Kauffer s'est absenté de son hôtel parisien, une employée trouve une pomme abandonnée dans la chambre du cambrioleur. Elle décide de croquer dans le fruit et sent un petit objet dur qui résiste sous sa dent : à l'intérieur, une pierre précieuse a été dissimulée. Par ce simple geste, la femme de chambre vient de résoudre le mystère du vol du diamant rose.
"Elle l'a rapporté à sa patronne qui était en fait l'épouse du commissaire de police de la gare du Nord. Ensuite, le fil a été remonté et les malfaiteurs ont été coffrés. C'est tout à fait romanesque et cela fait partie de l'aura de cette pierre", explique Mathieu Deldicque.
En juin 1928, le diamant retrouve sa place au château mais la peur d'un nouveau cambriolage pousse le musée Condé à ne plus exposer l'original, conservé depuis dans un coffre. Pour cette exposition, les mesures de sécurité mises en place relèvent du secret défense alors que le casse du musée du Louvre est encore dans toutes les têtes.
Le 19 octobre 2025, une équipe de malfaiteurs est parvenue à dérober des joyaux de la Couronne estimés à 88 millions d'euros. Le cambriolage qui avait fait la une de la presse internationale avait mis en lumière les failles sécuritaires des musées français et des lieux patrimoniaux. Les receleurs n'ont toujours pas été identifiés.
"Nous sommes au fait de toutes les actualités, et c'est un projet qui a été préparé sur tous les plans, en toute conscience", assure Mathieu Deldicque, beaucoup plus disert quand il s'agit d'évoquer son émotion et sa joie à la veille de cette exposition historique.
"C'est évidemment un diamant que je fréquente régulièrement, et il est tellement incroyable que je voulais que le plus grand nombre puisse le voir. C'est assez émouvant parce que c'est le cœur de notre mission et de ma mission de conservateur de musée : transmettre et partager des émotions face à des chefs-d'œuvre".
L'exposition "le diamant rose" est à voir du 17 octobre 2026 au 3 janvier 2027 au musée Condé du Château de Chantilly, en partenariat avec L'École des Arts Joailliers.
