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De notre envoyée spéciale à Phoenix – À quelques semaines des élections de mi-mandat, les démocrates tentent de séduire l'électorat latino qui avait en partie voté pour Donald Trump en 2024. En Arizona, à Phoenix et dans sa banlieue, les difficultés économiques et la peur des expulsions pèsent sur le quotidien de cette communauté qui représente plus d'un tiers des habitants.

Des bénévoles, élus et candidats démocrates s'apprêtent à mener une opération de porte-à-porte à Mesa, dans la banlieue de Phoenix, où la communauté latino est fortement représentée, le 13 octobre 2026. © Barbara Gabel, France 24

"Je ne m'entoure pas de personnes qui soutiennent Trump. C'est une limite très stricte que je me suis fixée." À 21 ans, Jaelyn Sarabia applique ce principe jusque dans sa propre famille, d'origine mexicaine. Dans l'ouest de Phoenix où elle vit, cette étudiante en sciences politiques a cessé de parler à sa tante, qui avait voté pour Donald Trump à la présidentielle de 2024.

Aujourd'hui, sa tante regrette son choix, raconte-t-elle. "Elle se plaint de l'administration et de tout ce qui se passe autour d'elle." Boulangère, elle espérait que le président républicain améliorerait l'économie. Mais les dépenses de son activité ont augmenté avec les droits de douane. Même chose pour son mari, plombier, qui doit régulièrement prendre la route pour travailler. "Le coût de l'essence représente une dépense vraiment importante pour eux."

Jaelyn Sarabia, 21 ans, témoigne des divisions politiques au sein de sa famille d'origine mexicaine, notamment avec sa tante, le 13 octobre 2026 à Phoenix, en Arizona. © Barbara Gabel, France 24

La mère de Jaelyn, America Prieto, 40 ans, s'inquiète aussi des divisions que le vote Trump peut provoquer dans leur famille. Née au Mexique, elle est arrivée aux États-Unis enfant, avec ses parents et sa sœur. Elle n'a obtenu la nationalité américaine que trois ans auparavant et vote démocrate. Mais elle préfère éviter les discussions politiques en famille. "Lorsque les questions d'immigration touchent notre propre famille, cela finit par tous nous affecter. Mais chacun reste libre de voter pour qui il veut."

Sa fille, elle, ne parvient pas à prendre autant de distance. "En tant qu'immigrée de première génération, cela me rend très triste. J'ai vraiment le cœur brisé de voir toutes ces familles déchirées et de constater que des gens soutiennent les méthodes utilisées", se désole Jaelyn, en référence aux opérations de la police fédérale de l'immigration, l'ICE.

Dans les rues de Phoenix, la peur de parler

Dans le comté de Maricopa, qui englobe Phoenix et sa banlieue – et dont un tiers des habitants sont hispaniques –, parler politique n'est pas toujours chose aisée. Dans la rue, les refus se succèdent. Plusieurs commerçants préfèrent garder le silence, par crainte de répercussions dans leur entourage familial ou au sein de leur communauté.

Un restaurateur qui vote Trump accepte de nous parler, mais pas publiquement : il veut encore voir ce que donneront les deux prochaines années, sans assumer ce choix auprès d'un média. D'autres commerçants nous confient leur inquiétude : des gérants du quartier ont été expulsés et leurs commerces ont fermé. Ils craignent de subir le même sort.

À Phoenix, en Arizona, de nombreuses enseignes sont tenues par des entrepreneurs d'origine mexicaine, à l'image de cette chaîne de restaurants populaire et bien implantée localement. © Barbara Gabel, France 24

La tension est palpable à quelques semaines des élections de mi-mandat, qui se tiendront le 3 novembre. Lors de la dernière présidentielle en 2024, Donald Trump a recueilli 46 % des voix des électeurs latinos contre 32 % en 2020. Jamais un candidat républicain à la présidence n'avait obtenu un score aussi élevé auprès de cet électorat, traditionnellement plus favorable aux démocrates.

Depuis, la tendance semble s'inverser. La cote de popularité de Donald Trump auprès des électeurs latinos s'élève à seulement 27 %, selon un récent sondage NBC News/Telemundo. Le durcissement de la politique migratoire est au cœur des critiques. Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump a multiplié les mesures visant à expulser les personnes en situation irrégulière, en particulier les Latino-Américains. Les opérations de l'ICE, menées notamment sur des lieux de travail, dans des écoles et des quartiers résidentiels, suscitent l'inquiétude.

Deux tiers des électeurs latinos estiment que les politiques d’expulsion sont allées trop loin, et trois quarts désapprouvent la gestion de l’économie et du coût de la vie par l'administration Trump, d'après ce même sondage.

Mais se détourner du président ne signifie pas nécessairement revenir vers les démocrates. Pour tenter de renouer le contact, le parti multiplie les opérations de terrain et va à la rencontre des habitants, une porte après l'autre.

"Tout coûte plus cher"

À Mesa, une ville de banlieue à l'est de Phoenix, une vingtaine de bénévoles se retrouvent au siège de campagne du district 9. Sur les murs, une affiche annonce : "No hate, immigrants are welcome here" ("pas de haine, les immigrés sont les bienvenus ici").

L'ambiance est animée. Des jeunes discutent avec des militants plus expérimentés. Certains sont latinos, d'autres non. On échange des consignes, on accueille les nouveaux volontaires, on prend des photos. Bientôt, le groupe doit se disperser dans les rues pour faire du porte-à-porte.

À Mesa, dans la banlieue est de Phoenix, une vingtaine de bénévoles se réunissent au siège de campagne des démocrates du district 9 avant de partir faire du porte-à-porte, le 13 octobre 2026. © Barbara Gabel, France 24

"Quand on rencontre des électeurs latino-américains qui ont voté pour Trump, on leur dit, en quelque sorte, qu'on est désolés", explique Jacob Martinez, candidat démocrate à la Chambre des représentants de l'Arizona.

"Même si, il y a deux ans, ils pensaient que Trump allait être le sauveur et redresser la situation, tout va plus mal, tout coûte plus cher, et ils sont prêts à exiger des comptes."

Alberto Flores, candidat démocrate d'un autre district de la ville, estime que son parti doit aussi reconnaître ses propres erreurs. "J'ai l'impression que, bien souvent, le bloc électoral latino est relégué au second plan. On ne nous contacte que lorsque les élections approchent", regrette-t-il.

Lui-même compte sur son histoire familiale pour nouer le dialogue. "Je suis né et j'ai grandi ici. Mes parents sont des immigrés mexicains. Quand les habitants me voient, ils se reconnaissent en moi." Sur le terrain, il privilégie les échanges en espagnol avec les électeurs hispanophones. Mais si la proximité culturelle peut faciliter la conversation, elle ne suffit pas à emporter l'adhésion.

Alberto Flores, candidat démocrate à la Chambre des représentants de l'Arizona, estime que son parti doit reconnaître sa part de responsabilité dans le recul de son soutien auprès des électeurs latinos. © Barbara Gabel, France 24

Francesco Contreras, organisateur de la campagne à Mesa, le sait. "La politique est devenue tellement impersonnelle. Tout se résume à ce que l'on voit à la télévision. Il est donc essentiel d'être présent sur le terrain et de discuter avec les gens", estime-t-il.

Il reconnaît toutefois que les démocrates ont du travail pour regagner la confiance de certains électeurs. "La plupart du temps, les gens ont des raisons très légitimes d'être déçus (par les démocrates, NDLR). J'essaie de leur expliquer que nos candidats incarnent les valeurs qu'ils défendent."

"Le Parti démocrate ne comprend pas la psychologie des électeurs latinos"

Échanges et photos terminées, les militants se répartissent en binômes, tracts à la main. À quelques rues du QG, Jacob Martinez et Lorena Austin, élue démocrate sortante, s'arrêtent devant une maison entourée de vieux arbres. Ils frappent à la porte. Agustin Gastelum vient de terminer la préparation du dîner avec ses deux filles. Il accepte de discuter.

"Pendant très longtemps, j'avais des valeurs conservatrices et je pensais être républicain", raconte ce quadragénaire, qui vit dans le quartier depuis l'âge de cinq ans. Né dans l'État mexicain de Sonora, il a longtemps vécu sans statut légal avant d'obtenir les papiers qui lui ont permis de voter pour la première fois en 2016.

Agustin Gastelum évoque son parcours d'immigré mexicain lors d'une opération de porte-à-porte le 13 octobre 2026 à Mesa, en banlieue de Phoenix. © Barbara Gabel, France 24

Depuis, il lui est arrivé de soutenir des candidats des deux camps lors d'élections locales. À la présidentielle, il a toujours voté démocrate. L'immigration reste au cœur de ses préoccupations. Agustin raconte avoir perdu son titre de séjour à 19 ans, alors qu'il tentait de passer d'un statut temporaire à une régularisation permanente. Une erreur dans son dossier a entraîné le rejet de sa demande.

Il explique ne pas avoir su qu'il pouvait contester cette décision. "Quand les gens disent 'Il faut faire les choses dans les règles', je suis désolé, mais il n'y a pas de bonne voie d'accès quand on est là depuis longtemps", résume-t-il, évoquant le coût et la complexité des procédures administratives. "Ma famille n'avait pas les moyens de se payer un avocat."

Agustin dit éprouver de l'empathie pour les personnes qui vivent aujourd'hui sans régularisation. "Ce ne sont pas les criminels que l'on dépeint dans les médias. Ce sont des gens travailleurs, honnêtes, venus apporter leur savoir et leur âme pour rendre ce pays meilleur", affirme-t-il.

Agustin ne ménage pas pour autant les démocrates. "Je ne pense pas que le Parti démocrate comprenne la psychologie des électeurs latinos", déplore-t-il, les larmes lui montant aux yeux. Il s'inquiète notamment de l'efficacité des républicains sur le terrain et de leur capacité à influencer les électeurs les moins informés. "Je vois les messages mensongers qu'ils diffusent et ça me fait peur. Les républicains peuvent être extrêmement manipulateurs auprès des personnes qui ne sont pas très bien informées. Et je trouve que les démocrates n'accordent pas suffisamment d'attention à cet aspect."

Dans les rues de Mesa, les bénévoles poursuivent leur porte-à-porte. Ils présentent les candidats, expliquent leurs programmes et tentent d'engager la conversation avec les habitants. Mais ceux qui se sont détournés des démocrates en 2024 sont-ils prêts à leur accorder de nouveau leur confiance ? Déçus par les deux partis, certains pourraient aussi choisir de ne pas voter.