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Après avoir été mis en cause par l’Ukraine concernant un épisode de bridage des capacités du réseau d’internet et de communication satellitaire Starlink, Elon Musk a rejeté, mercredi, la faute sur le Pentagone. Il s’agirait de la version militaire, baptisée Starshield, sur laquelle le multimilliardaire n’aurait aucune prise.

Le président ukrainien a accusé Elon Musk de brider Starlink en Ukraine. Ce dernier a assuré qu'il n'y était pour rien et qu'il fallait demander au Pentagone. © Studio graphique France Médias Monde

Elon Musk s'est adonné à un exercice de "c'est pas moi, c'est lui". Pour toute plainte concernant le fonctionnement de Starshield, la version militaire de son Starlink, il faut contacter l’armée américaine, a affirmé le milliardaire patron de SpaceX sur X, mercredi 15 octobre.

L'Ukraine avait en effet déploré la veille que le célèbre réseau d’internet et de communication par satellite d’Elon Musk fonctionnait au ralenti. Plus précisément, la transmission de données s’interrompait dès que leurs engins, tels que les drones transportant les terminaux Starlink, dépassaient les 160 km/h.

Comme "une frappe nucléaire" contre l’Ukraine

Un bridage inacceptable pour Kiev. "C’est comparable à une frappe nucléaire contre nous", s’est plaint un officier ukrainien interrogé par le site Politico. Starlink est devenu un élément central de la défense ukrainienne contre la Russie depuis que la société américaine a décidé d’en bloquer l’accès aux Russes en début d’année.

Finalement, le service satellitaire de SpaceX est revenu à la normale mercredi, poussant Volodymyr Zelensky à remercier Elon Musk. Et c’est là que le multimilliardaire d’extrême droite a tenu à préciser qu’il n’y était pour rien. "Les systèmes Starshield sont détenus et contrôlés par le gouvernement américain. Toute limitation de débit ou d'utilisation est décidée par l'armée américaine et en fin de compte par le président américain", a-t-il affirmé sur X.

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Image de couverture : Ukraine's President Volodymyr Zelensky at a meeting with Britain's Prime Minister Andy Burnham at 10 Downing Street, London, on October 14, 2026. © Henry Nicholls, AFP

De quoi semer la confusion. Depuis le début de la guerre en 2022, il n’est question que de Starlink et le recours ukrainien à Starshield a donc pu surprendre les observateurs. "Sincèrement, jusqu’à présent je n’étais pas au courant que l’armée ukrainienne utilisait Starshield à grande échelle", confirme Huseyn Aliyev, spécialiste de la guerre en Ukraine à l’université de Glasgow.

Starshield est le cousin militaire de Starlink. "Les deux services reposent sur le même réseau de satellites mis en orbite par SpaceX, mais Starshield a été développé pour l’armée américaine. Il nécessite des clés d’accès spécifiques pour un usage plus sécurisé, et doit avoir des fonctionnalités améliorées", explique Emma Salisbury, spécialiste des questions militaires et de sécurité nationale au Foreign Policy Research Institute, un cercle de réflexion américain.

Starshield, un Starlink militaire et "secret défense"

Difficile de savoir réellement à quel point les deux systèmes, civil et militaire, sont différents, car "les détails de Starshield sont classés secret défense", souligne Emma Salisbury.

Il est tout aussi compliqué de "déterminer avec certitude quels sont les pays ayant accès à ce service militaire en raison du manque de transparence entourant ce programme", note Jonas Vidhammer Berge, spécialiste des évolutions technologiques en matière militaire à l’Institut norvégien d'études de défense.    

Officiellement, l’armée américaine en est le premier et principal client et elle le "met à disposition de l’armée ukrainienne", souligne Mark Hilborne, spécialiste de l’armée de l’air au King’s College de Londres. Les Britanniques en sont aussi des utilisateurs, selon cet expert.

Le message d’Elon Musk implique que le Pentagone de Pete Hegseth a bridé volontairement et à la demande du président américain Donald Trump un aspect crucial du dispositif défensif ukrainien. Les limitations constatées par l’armée ukrainienne signifient qu’une "latence dans les communications entre le pilote et le drone intervient dès que l’engin vole à plus de 160 km/h – ou même 60 km/h d’après certaines sources –, ce qui est un handicap important pour les drones à moyenne portée, c’est-à-dire précisément ceux qui ont été les plus utiles sur le front", assure Mark DeVore, spécialiste des questions d’innovation militaire à l’université écossaise de Saint Andrews et pour le cercle de réflexion Chatham House.

"Ces drones volent généralement à plus de 400 km/h, et leur vitesse est essentielle pour échapper aux défenses anti-aériennes russes", précise Mark DeVore. Autrement dit, une fois bridés, ils deviennent des cibles de choix pour l’armée russe.

Ces limitations sont encore plus dommageables "pour les drones-missiles à turboréacteurs qui, s’ils sont bridés à 160 km/h, ne pourront même pas voler", constate Huseyn Aliyev. Ce sont pourtant des drones très utilisés dans le Donbass, car leur vélocité les rend difficiles à intercepter et en font des armes très efficaces contre les dépôts de munitions et autres centres logistiques russes.

Enfin, "ce bridage réduit également la capacité pour les Ukrainiens d’utiliser Starshield pour des missions d’interception de drones ennemis", ajoute Jonas Vidhammer Berge.

Ces restrictions affectent donc "à la fois les capacités offensives et défensives de l’armée ukrainienne", résume Mark Hilborne. L’impact pourrait être d’autant plus important que Kiev tente justement actuellement de jouer sur les deux tableaux, c’est-à-dire défendre sur la majeure partie du front, tout en organisant une campagne de contre-offensives baptisée officiellement Opération Vivaldi.

Pousser l’Ukraine à ne pas bombarder les raffineries russes ?

Pourquoi le Pentagone déciderait-il ainsi de compliquer la tâche à l’armée ukrainienne dans sa lutte contre la Russie de Vladimir Poutine ? Emma Salisbury voit un lien entre ce bridage et "les critiques de Donald Trump contre la campagne de bombardements ukrainiens sur les raffineries en territoire russe."

Un lien qui n’est pas évident à première vue. En effet, Starlink et Starshield ne fonctionnent pas au-dessus du territoire russe, et les Ukrainiens ont recours à d’autres méthodes pour guider leurs drones à très longue portée. Ces restrictions n’ont donc aucun impact direct sur la capacité de l’Ukraine à empêcher la Russie de raffiner et exporter ce gazole qui intéresse tant Donald Trump.

Indirectement, c’est une autre histoire. "Il pourrait s’agir d’un avertissement américain aux Ukrainiens pour leur démontrer ce qui pourrait se passer s’ils s’entêtent à bombarder les raffineries russes", estime Huseyn Aliyev.

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Image de couverture : © France 24

Ce serait aussi la raison pour laquelle ces restrictions n’ont duré qu’un jour, d’après les experts interrogés. Le but étant de donner un avant-goût aux autorités ukrainiennes de ce qui les attend si elles ne se plient pas aux désidérata de Donald Trump.

C’est une forme de chantage qui, s’il est avéré – les États-Unis n’ont pas confirmé avoir pris cette décision – "constitue une attitude outrageante envers un allié de Washington", souligne Emma Salisbury.

Pas étonnant, dès lors, qu’Elon Musk ait voulu prendre ses distances avec cet incident. Il est cependant "peu crédible que le patron de SpaceX n’ait pas au moins été au courant de cette décision", estime Mark DeVore. Le plus probable, d’après Jonas Vidhammer Berge, est que "la décision politique a été prise à la Maison Blanche et que SpaceX n’a joué qu’un rôle d’exécutant technique".

Cette instrumentalisation de Starshield représente "une démonstration flagrante qu’être dépendant militairement des États-Unis – qu’il s’agisse de communication satellitaire, de partage de renseignements ou d'opérateurs d’infrastructures numériques – peut être exploité politiquement par l’administration Trump", avertit Jonas Vidhammer Berge. Dans le cas de Starlink ou Starshield, c’est d’autant plus inquiétant qu’il n’existe aucune alternative sérieuse.