Des blocus aux cortèges, les codes des réseaux sociaux sont repris en masse par les lycéens depuis trois semaines en France. Les "battles d'aura" et les slogans comme "Bismillah, c'est les ténèbres" sont autant de moyens de tourner l'autorité en dérision et de se mobiliser à leur façon.
Même Greta Thunberg n'y a pas échappé : venue soutenir les mobilisations lycéennes à Saint-Denis mardi 14 octobre, elle a assisté, amusée, à une "battle d'aura". Ces duels de charisme humoristiques, très populaires chez la Gen Z, sont visibles partout dans les blocus et manifestations organisées par les lycéens depuis trois semaines en France.
Et ce n'est pas la seule référence reprise par la militante écologique suédoise. Dans une vidéo publiée sur le compte Instagram du collectif militant @œilaubeurrenoire, elle appelle à soutenir les lycéens en enchaînant le mouvement "scuba", nez pincé et mouvement de vague de l'autre main, puis le fameux "six-seven", paumes tournées vers le ciel et mains levées alternativement. Ces gestes de connivence ont été popularisés sur les réseaux sociaux et largement repris dans le mouvement lycéen.
Sans oublier la formule "Bismillah, c'est les ténèbres". Celle-ci renvoie à un message viral attribué sur les réseaux sociaux à un policier qui aurait accumulé les clichés sur le langage de la Gen Z pour infiltrer un groupe de conversation Snapchat de lycéens. Si son authenticité n'est pas établie, la caricature circule largement.
Dans les cortèges, ces références deviennent des slogans : sur les pancartes, on peut lire "Lecornu, t'es foutu, le 6-7 est dans la rue" ou encore "Ton budget, on le plie avec un scuba".
L'humour pour se faire entendre
"C'est comme ça qu'on s'exprime tous les jours. On a grandi sur TikTok, Insta, donc c'est naturel pour nous", explique une lycéenne interrogée par l'AFP, qui n'a pas souhaité donner son nom. Cela "dédramatise un peu. Manifester c'est stressant, il y a les CRS, les lacrymos, les blocus... Quand tu fais une pancarte drôle avec un mème (concept parodique viral, ndlr), tu as moins peur, tu rigoles avec tes potes", poursuit-elle.
Pour le sémiologue François Jost, "l'humour dans notre société, en particulier dans la société jeune, est une façon de se reconnaître entre soi, il forge une communauté. C'est pour ça que l'humour est une chose majeure dans ces écriteaux".
Les tendances TikTok s'invitent aussi sur les blocus, où des lycéens se filment par exemple en train de danser face à des policiers sur une chanson de Patrick Sébastien, tendance du moment sur le réseau social.
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Accepter Gérer mes choixLes "batailles d'aura", des duels où chacun fait à son tour des gestes ou des pauses, embarquent parfois les interlocuteurs du mouvement dans des vidéos qui deviennent virales : avec des proviseurs ou un policier qui participent, poursuit François Jost. "C'est comme s'il y avait une sorte de suspension" du conflit.
Le chercheur voit dans cet humour le signe d'une génération "un peu désabusée", avec le sentiment "qu'à un certain moment, ils se disent qu'il vaut mieux en rire".
Mais la dérision et le second degré sont aussi une manière d'attirer l'attention. Les mouvements féministes et écologistes font déjà "un usage très fort de l'humour dans les slogans, les communications et les journaux militants", rappelle Irène Despontin-Lefèvre, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication.
De nouveaux codes de manifestation
Dans les vidéos diffusées par les lycéens et étudiants sur les réseaux, certaines portent aussi cette légende : "Ce que les médias ne montreront jamais". On peut notamment y voir des scènes de solidarité, notamment avec les aînés, et des moments joyeux de la mobilisation. "Les Gilets jaunes reprochaient déjà aux médias de mal les représenter", rappelle François Jost.
Avec leurs smartphones, leurs réseaux et leurs codes, les lycéens disposent de leurs propres moyens de diffusion. "Ils montrent des choses que les médias ne montrent pas forcément. C'est un point de vue à hauteur d'être humain", estime-t-il.
Pour les Gilets jaunes, les vidéos et les directs sur Facebook servaient déjà à documenter le mouvement, nuance Irène Despontin-Lefèvre. "La différence est du côté de la massification."
Les mêmes réseaux accueillent des discussions pratiques sur l'organisation. Dans les groupes privés, notamment sur Snapchat, les élèves organisent les blocages. Des tutoriels détaillent quoi apporter en manifestation ou comment s'habiller.
Les plateformes numériques sont aussi un terrain de contestation : lors de "cyberblocages", des jeunes extérieurs à la classe se connectent aux cours en distanciel pour perturber la séance en diffusant de la musique ou en criant des slogans.
Avec AFP
