De notre envoyée spéciale à Phoenix – Plus d'un an après la mort de Charlie Kirk, les jeunes militants du réseau Turning Point USA s'efforcent de prolonger l'héritage du fondateur de cette organisation ultraconservatrice proche de Donald Trump, née à Phoenix. De TikTok aux festivals communautaires, ils cherchent à rallier une nouvelle génération à l'approche des élections de mi-mandat.
"Salut Dylan, ravi de te voir ! Quoi de neuf, Chase ? Merci à tous ceux qui animent le chat !" Devant sa caméra, Carson Carpenter salue les internautes qui affluent sur son live TikTok. Micro branché, commentaires sous les yeux, l'influenceur très conservateur de 21 ans s'apprête à parler de l'actualité avec des inconnus. Le titre de son concept : "Les libéraux débattent avec moi en un contre un."
Dans la banlieue de Phoenix, ce diplômé en sciences politiques de l'université d'État de l'Arizona (ASU) s'inspire du style de débat rendu populaire par Charlie Kirk, porte-drapeau de la jeunesse ultraconservatrice tué par balle en septembre 2025. "Les lives TikTok, ce n'est pas ce que je préfère, mais au moins, ça ramène beaucoup de monde. Il y a aussi beaucoup de trolls ou de gens qui m'attaquent, mais ça fait partie du jeu", : glisse avec un sourire en coin celui qui résume sa posture par "Jesus First and America Only" ("Jésus en premier et seulement l'Amérique").
En cette soirée d'octobre, le sujet choisi est explosif : l'affaire d'un viol collectif à l'université Cornell dans laquelle une étudiante affirme avoir été droguée et violée par sept membres d'une fraternité. Lorsqu'un internaute rejoint la discussion au micro, l'influenceur l'attaque aussitôt : "Donc, tu penses que la plaignante est innocente dans cette affaire ?", lance-t-il sur un ton volontairement provocateur.
"J'espère pouvoir perpétuer cet héritage"
Depuis son studio d'enregistrement, l'influenceur réactionnaire accuse les médias traditionnels d'avoir "protégé" la victime. L'échange avec l'internaute se tend. Le désaccord devient spectacle, sous les yeux de centaines d'internautes. En direct, des accusations de viol se retrouvent ramenées à une question sur laquelle chacun est sommé de prendre position.
Avec ses 19 000 abonnés sur TikTok, Carson Carpenter maîtrise les ressorts de ces confrontations : des questions provocatrices, des positions affirmées, un adversaire à mettre en difficulté. C'est précisément cette méthode que l'influenceur d'extrême droite Charlie Kirk avait popularisée sur les campus américains avec son concept "Prove me wrong" ("Prouvez-moi que j'ai tort"), invitant les étudiants à contester ses idées devant les caméras. Les séquences les plus percutantes devenaient ensuite virales.
Ancien président de la section des "College Republicans" de l'ASU, Carson Carpenter a travaillé en étroite collaboration avec Charlie Kirk, fondateur de la puissante organisation de jeunesse ultraconservatrice Turning Point USA. "L'héritage de Charlie Kirk, c'est d'amener les gens à transformer leurs idées en actions concrètes pour le pays", estime ce jeune homme qui dirige aujourd'hui Off The Record USA, une marque de médias réactionnaires qu'il a cofondée. "C'était un grand patriote qui voulait s'assurer que le pays était en bonne santé et fort sur la scène internationale. J'espère pouvoir perpétuer cet héritage, comme lui l'aurait souhaité. Mais personne ne sera jamais comme Charlie Kirk."
Au lendemain de son live TikTok, Carson Carpenter quitte son studio d'enregistrement pour rejoindre le parc du Paradise Valley, dans le nord de la ville. Il fait partie de la tournée "CleanUp America" montée par Turning Point USA, avec une opération de nettoyage suivie d'un festival communautaire. Dans cette ville où l'organisation a été cofondée par Charlie Kirk en 2012, le rendez-vous a des airs de passage obligé pour les jeunes conservateurs du coin.
Le ramassage des déchets terminé, les participants se rassemblent devant la scène, certains gardant leur gilet jaune fluorescent sur le dos. Si l'ambiance se veut familiale, la politique n'est jamais très loin. Des casquettes rouges "Make America Clean Again", clin d'œil assumé au "Make America Great Again" de Donald Trump, sont distribuées.
Les références au Christ et à la nation américaine se succèdent. Des prières sont prononcées, les participants se recueillent pendant les chansons. Et l'ombre de Charlie Kirk n'est jamais très loin. Plusieurs minutes de prière lui sont consacrées et un Cybertruck Tesla décoré à son effigie est garé près de l'entrée.
"Je ne vois personne qui pourrait incarner ce rôle"
Sur scène, les discours réactionnaires s'enchaînent. Anthony Watson, un ancien skeletoneur ayant participé aux JO d'hiver de 2018 pour la Jamaïque et qui collabore désormais avec Turning Point USA, assure que l'événement n'est pas "une tribune de débat" et qu'il ne s'agit pas de "promouvoir une quelconque idéologie".
Taylor Sharp, lui, ne s'embarrasse pas de telles précautions. Casquette "America the Beautiful" vissée sur la tête, cet influenceur ultraconservateur compare face au public l'avortement au "génocide de nos enfants dans le ventre de leur mère". Suivi par plus de 168 000 personnes sur Instagram, il organise, dans la lignée de Charlie Kirk, des débats sur les campus de l'Arizona. Son objectif, assure-t-il, est de convaincre les étudiants de rejoindre le camp conservateur.
Pour lui, la mort de Charlie Kirk a laissé un vide que personne ne semble en mesure de combler. "Charlie Kirk était le seul à maintenir l'unité du mouvement Maga grâce à un dialogue respectueux", estime-t-il. "Aujourd'hui, les gens s'attaquent les uns les autres sur les réseaux sociaux tous les jours. On se croirait dans une salle de guerre plutôt que dans un espace de discussion pacifique au service du mouvement."
Derrière les hommages pour le fondateur de Turning Point USA, les divisions au sein des troupes Maga persistent, voire s'accentuent sur des sujets comme Israël et l'antisémitisme. "Il existe des personnes capables de rassembler, mais la tâche est immense", reconnaît Taylor Sharp. "Pour l'instant, je ne vois personne qui pourrait incarner ce rôle."
Sur ce point, tous les participants ne partagent pas ses doutes. Lorsque l'hymne américain retentit, Daniel Fisher, 26 ans, responsable stratégique chez Turning Point USA, se tient droit, un drapeau américain dans une main, sa casquette posée sur le cœur dans l'autre. Pour lui, la succession est toute trouvée : Erika Kirk, la veuve du fondateur, devenue présidente de l'organisation après son assassinat le 10 septembre 2025.
Son apparition sur scène, qui n'avait pas été annoncée publiquement, déclenche des applaudissements nourris. Après quelques mots, elle fond en larmes dans les bras de participants venus la saluer. Depuis la mort de son mari, Erika Kirk est devenue une figure très très en vue, saluée par ses partisans, mais aussi critiquée pour sa manière d'occuper l'espace public pendant son deuil.
Dans le public, Daniel Fisher, lui, ne doute pas de sa légitimité. "Après tout, il s'agit de l'épouse de Charlie Kirk, et je ne pense pas qu'il ait commis une erreur en la choisissant. Je suis convaincu qu'avec le soutien de Dieu, elle est capable de réaliser l'impossible. Et nous la suivrons", assure-t-il.
La foi, porte d'entrée vers Turning Point
L'enjeu de cette journée dépasse le simple rassemblement des militants déjà convaincus. Pour Turning Point USA, ce festival doit aussi permettre d'attirer au-delà de son cercle habituel. Daisy Fernandez-Herrera, 22 ans, en est l'illustration parfaite. Étudiante en master à l'université Grand Canyon, cette jeune femme qui se définit comme indépendante a été convaincue par sa colocataire de faire le déplacement.
"Je n'avais pas vraiment d'avis sur Turning Point USA”, confie-t-elle, arborant un badge estampillé Clean Up America. "J'avais entendu beaucoup de choses à son sujet, mais je voulais pouvoir me faire ma propre opinion. Pour le moment, ce qui me plaît, c'est leur volonté de rassembler la communauté autour de la foi."
À ses côtés, Miles Jetton, 24 ans, étudiant dans la même université, insiste lui aussi sur la dimension religieuse du rassemblement. "Il est essentiel que nos fondements soient ancrés dans le Christ. Si les idéologies des gens partent dans tous les sens, le pays finit lui aussi par partir dans tous les sens", affirme-t-il.
Pour d'autres, comme Ange Perez, 25 ans, le chemin vers Turning Point USA est passé par les réseaux sociaux. Assistante administrative et membre de Young Professionals, la branche de l'organisation consacrée au réseautage entre jeunes adultes, elle a découvert Charlie Kirk en faisant défiler des YouTube Shorts, ces vidéos courtes et au format vertical.
"J'ai tout de suite aimé son esprit vif, son intelligence, sa capacité à débattre et la solidité de ses arguments, étayés par des faits. C'est un modèle pour moi, dans un monde où j'ai le sentiment que les gens de mon âge ne sont pas suffisamment informés", raconte-t-elle.
Son influence a aussi dépassé le terrain politique. "Je n'ai pas toujours été chrétienne, mais je suis devenue curieuse du christianisme en l'entendant en parler. J'ai commencé à aller à l'église, puis j'ai acheté ma première Bible. […] Quand il expliquait que ses idées venaient de la Bible, cela a renforcé ma conviction que ses valeurs étaient bonnes."
De TikTok aux urnes ?
Dans le parc de Paradise Valley, les participants plient bagage. Les stands se vident, les familles rejoignent leurs voitures. Pour Turning Point, l'enjeu dépasse désormais les vidéos TikTok et les rassemblements : il s'agit de convertir cette mobilisation en soutien électoral.
À l'approche des élections de mi-mandat, l'organisation, qui revendique plus de 1 500 sections universitaires, cherche à mobiliser son réseau en faveur des candidats républicains. En Arizona, elle soutient Andy Biggs, un allié résolument conservateur de Donald Trump candidat au poste de gouverneur, face à la démocrate sortante Katie Hobbs.
Le jeune influenceur Taylor Sharp, lui, n'a aucun doute sur la direction à prendre. "L'Arizona est sur une pente déclinante et s'enfonce droit dans le mur à cause de Katie Hobbs", lance-t-il. "Andy Biggs est la seule personne sur le bulletin de vote qui puisse réellement redresser la situation."
Cette stratégie ne fait toutefois pas l'unanimité, y compris chez les républicains, certains reprochant à Turning Point de soutenir des candidats trop radicaux pour convaincre les électeurs modérés. L'organisation doit aussi composer avec une autre difficulté : l'érosion du soutien à Donald Trump chez une partie des jeunes électeurs. Seuls 49 % des électeurs âgés de 19 à 34 ans ayant voté pour Trump en 2024 continuent de soutenir son action en octobre 2026, d'après une étude publiée début octobre par le Pew Research Center.
Carson Carpenter, pourtant partisan Maga, ne cache pas sa déception envers le président. "Trump a fait des erreurs, mais surtout, il ne tient pas les promesses de sa campagne", estime-t-il. "C'est pourquoi le soutien de la génération Z s'érode : la guerre en Iran, la guerre en Ukraine qui n'est pas terminée, et les droits de douane qui n'ont pas été pleinement mis en œuvre."
Le jeune conservateur s'attend à une défaite républicaine lors des élections de mi-mandat, les midterms. "Ceux qui disent que les républicains vont miraculeusement obtenir une supe-majorité n'ont, une fois de plus, pas ouvert les yeux sur la réalité de l'histoire politique des États-Unis", tranche-t-il.
