Des hommes embarqués de force, en pleine rue, et envoyés combattre sur le front ukrainien alors qu’ils devraient être dispensés : des vidéos montrant ce genre d’irrégularités se multiplient et attisent les tensions entre les autorités chargées de la mobilisation et certains secteurs de la société ukrainienne. Elle soulèvent aussi des questions quant au contrôle et à la mise en œuvre du recrutement militaire.
C’est une vidéo publiée le 4 septembre qui a été largement partagée en Ukraine : on y voit un homme, dont les vêtements ont été déchirés, sans pantalon ni sous-vêtement, être mis de force dans une voiture de police, rue Mykhaila Boichuka, dans le quartier de Pecherskyi à Kiev.
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Accepter Gérer mes choixPlusieurs personnes ont filmé l’incident. Des agents de la police de patrouille, en uniforme noir, étaient présents, aux côtés d’individus non identifiés qui semblent recourir à la force physique contre l’homme.
"Ils se sont jetés sur lui comme sur un chien"
Nous avons pu joindre plusieurs témoins présents sur les lieux. Un employé d’une pharmacie située au carrefour voisin rapporte :
"Ils ont bloqué la rue avec leurs voitures. Ils se sont jetés sur lui comme sur un chien. Ils ont déchiré ses vêtements."
Une femme habitant dans un immeuble de la rue Mykhaila Boichuka rapporte pour sa part :
"Mes voisins m’ont dit qu’ils l’avaient roué de coups et emmené. Il habitait juste ici, près de chez moi."
Selon un avocat spécialisé en droit militaire, contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, la manière dont cette interpellation a été menée pourrait avoir outrepassé les pouvoirs légaux de la police. Il souligne que la présence d’individus non identifiés recourant à la force aux côtés des policiers est particulièrement inquiétante et que le véhicule civil de couleur grise contre lequel l’homme a été plaqué semble correspondre à ceux couramment utilisés par le personnel des centres du recrutement (TCK) lors d’opérations de mobilisation.
Les TCK sont des institutions gouvernementales chargées de l’enregistrement militaire et de la conscription. Le TCK du district de Pecherskyi n’a pas donné suite à nos questions quant aux circonstances de l'arrestation et sur ce qu'était devenu l’homme depuis l’intervention.
"Busification"
Plusieurs autres vidéos circulent massivement sur les réseaux sociaux ukrainiens et les chaînes Telegram pour documenter la "busification" – un néologisme apparu pendant la guerre pour décrire la pratique consistant à embarquer de force des hommes dans des minibus ou des fourgonnettes en vue de leur mobilisation. Et parmi ces recrutements, certains se feraient hors des conditions prévues par la loi : personnes exemptées ou bénéficiant d’un report, ce que les recruteurs ne prennent pas forcément en compte, dénoncent des avocats et des témoins.
Après plus de quatre ans de guerre contre la Russie, les forces armées ukrainiennes font face à d’importantes pénuries d’effectifs. Au cours des premiers mois qui ont suivi l’invasion à grande échelle du pays par la Russie, des centaines de milliers d’Ukrainiens se sont portés volontaires pour servir dans l’armée. Mais à mesure que la guerre durait, il est devenu de plus en plus difficile de recruter suffisamment de personnel. En avril 2024, l’Ukraine a abaissé l’âge minimum de mobilisation de 27 à 25 ans et a alourdi les sanctions administratives en cas de violation des règles relatives à l’enregistrement militaire et à la mobilisation.
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Accepter Gérer mes choixDes exemptions et des reports de mobilisation sont prévus pour plusieurs catégories de personnes, notamment les personnes en situation de handicap, certains parents, les aidants, les étudiants, les enseignants et les travailleurs, sous réserve de conditions d’éligibilité légales spécifiques.
De leur côté, les agents des TCK voient leurs actions également réglementées : ils doivent vérifier les documents d’enregistrement militaire des personnes interpellées et peuvent délivrer des convocations. Mais la détention administrative des personnes est mise en œuvre par la police nationale. Lors des contrôles de documents, ils sont tenus de s’identifier.
De 18 à 6 127 plaintes entre 2022 et 2025
Dmytro Lubinets, commissaire aux droits humains du Parlement ukrainien, a mis en garde à plusieurs reprises contre l’augmentation du nombre de plaintes adressées à son bureau concernant le comportement de certains représentants des centres de recrutement.
En février 2026, il déclarait ainsi : "Alors que nous n’avions reçu que 18 plaintes au début de l’invasion à grande échelle en 2022, ce chiffre est passé à 6 127 à la fin de l’année 2025." Son bureau nous a indiqué avoir traité 5 024 demandes entre le 1er janvier et le 3 septembre 2026. "Les visites de contrôle effectuées par des agents du bureau dans les centres de détention de Kiev, Kharkiv, Bila Tserkva et d’autres villes ont permis de constater des violations graves : restrictions illégales de la liberté [détention de personnes bénéficiant d’un report valable de leur service, ou dans des circonstances où la procédure légalement prescrite n’a pas été respectée, NDLR], coups et autres formes de coercition."
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Accepter Gérer mes choix"Je pourrais accepter la mobilisation forcée si elle était menée correctement et dans le respect de la loi"
Andrii Dombrovskyi, 26 ans, affirme avoir été blessé lors de sa mobilisation forcée le 26 juillet 2026. Il était bien en âge d’être mobilisé, mais il ne faisait l’objet d’aucun mandat de mobilisation. Selon son avocat, les agents de recrutement n’auraient pu que lui remettre une convocation et leur démarche consistant à l’embarquer dans la rue n’avait aucun fondement juridique.
"Je circulais à vélo dans une ruelle de Jytomyr. Une voiture est arrivée au coin de la rue. Elle ressemblait à une voiture civile ordinaire. C’était un Renault Duster, mais j’avais appris sur certains groupes Telegram que ces véhicules étaient souvent utilisés par les agents des unités de mobilisation.
Ils se sont arrêtés juste à côté de moi. Plusieurs hommes sont sortis et ont commencé à me parler. J’ai continué à rouler pour les dépasser, mais ils ont frappé mon vélo et je suis tombé par terre. Ma jambe a commencé à me faire mal. Personne ne s’est présenté ni ne m’a expliqué quoi que ce soit. Ils m’ont simplement embarqué dans la voiture."
Il est conduit à un examen médical dans le cadre de la procédure de mobilisation, puis transféré dans une unité militaire. Il est finalement hospitalisé pour une fracture de la jambe liée à son arrestation. Il est actuellement en arrêt de travail et a engagé une procédure judiciaire pour contester la légalité de sa mobilisation.
Il poursuit :
"Je n’ai pas vraiment envie de tuer des gens ni de mourir. Je comprends que nous sommes en guerre et que nous avons besoin de soldats. Je pourrais accepter une mobilisation forcée si elle était menée correctement et dans le respect de la loi. Mais ce qui se passe aujourd’hui, je ne peux en aucun cas le tolérer."
Avant son interpellation, Andrii Dombrovskyi cherchait à éviter les agents des TCK grâce à des chaînes Telegram locales sur lesquelles les utilisateurs signalent leur présence. Non sans risque pour les administrateurs de ces chaînes : en avril 2023, à Loutsk, l’un d’eux a été condamné à cinq ans de prison pour entrave aux activités légales des forces armées ukrainiennes.
"Nous avons des cas d’hommes mobilisés de force malgré un report officiel"
Serhiy Kasianchuk est l’avocat d’Andrii Dombrovskyi. Associé gérant du cabinet ukrainien Primus Partners, spécialisé en droit militaire, il suit actuellement une trentaine de procédures judiciaires à travers l’Ukraine visant à contester des mobilisations qui auraient été effectuées en violation de la loi. Il publie également régulièrement des contenus sur ces questions sur les réseaux sociaux.
"Nous avons des cas d’hommes mobilisés de force alors qu’ils bénéficient officiellement d’un report. Lorsqu’ils se déplacent en Ukraine, ils sont arrêtés à un point de contrôle pour une vérification de leurs documents. On leur dit que leur dossier doit être actualisé. Sous ce prétexte, ils sont emmenés au centre de recrutement local.
Leurs informations sont alors modifiées dans le système électronique de recensement militaire : le report dont ils bénéficiaient disparaît du système et ils sont enregistrés pour le service militaire dans le district où ils ont été arrêtés, alors même qu’ils n’y résident pas. C’est illégal."
Les demandes d’octroi ou de renouvellement d’un report de mobilisation sont examinées par des commissions constituées au sein des centres de recrutement. En règle générale, le report existant reste valable pendant l’examen de la demande.
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Accepter Gérer mes choix"Même en temps de guerre, la mobilisation doit respecter un cadre juridique clair"
Serhiy Kasianchuk a reçu des menaces et a lui-même été interpellé.
"Il y a deux ans, en raison de mes prises de position publiques sur ces questions et après avoir reçu des menaces anonymes qui auraient été liées à des membres des forces de l’ordre, une tentative de mobilisation a été entreprise à mon encontre. J’ai été retenu sans motif valable."
Des enquêtes pénales ont été ouvertes à la suite de cet incident, mais elles sont aujourd’hui au point mort.
"Je comprends parfaitement que l’Ukraine est en guerre et que la mobilisation est nécessaire à la survie du pays. Je n’ai jamais été opposé à la mobilisation en elle-même. Je considère simplement que, même en temps de guerre, elle doit se dérouler dans un cadre juridique clair et dans le respect des droits fondamentaux.
C’est pourquoi j’essaie non seulement de dénoncer publiquement ces problèmes, mais aussi de contribuer à l’élaboration de solutions législatives."
Serhiy Kasianchuk a participé à l’élaboration du projet de loi n° 15076-1, déposé au Parlement ukrainien le 30 mars. Le texte vise à clarifier la répartition des compétences entre les centres de recrutement et la police dans le cadre de la mobilisation, afin de prévenir les détentions arbitraires.
"Il n’a pu voir ni un avocat ni qui que ce soit d’autre"
Polina Marchenko, associée gérante du cabinet d’avocats qui porte son nom, travaille elle aussi à la défense des droits des citoyens ukrainiens soumis aux obligations militaires. Elle évoque le cas de l’un de ses clients :
"Pour des raisons de santé, il n’était pas considéré comme apte au service militaire. Il avait tous les documents nécessaires avec lui. Pourtant, en février, il a été contrôlé à Bila Tserkva et conduit dans un centre de recrutement. Il y a été retenu pendant sept jours, sans pouvoir rencontrer ni un avocat ni qui que ce soit d’autre.
Il a été mobilisé et sert actuellement dans une unité militaire. Nous contestons juridiquement la décision de mobilisation."
Pendant sa rétention, son client est parvenu à filmer une vidéo avec son téléphone. Diffusée par la suite sur les réseaux sociaux, elle le montre affirmant que de nombreuses autres personnes retenues sur place sont malades et médicalement inaptes au service militaire.
Sur son blog juridique, Polina Marchenko explique les démarches à suivre en cas de mobilisation illégale. Elle aussi affirme avoir reçu des intimidations, de la part d’un organisme public qu’elle ne souhaite pas nommer.
Contacté par notre rédaction, le commandement des forces terrestres ukrainiennes a déclaré, par écrit, ne pas être en mesure de confirmer ou d’infirmer une augmentation du nombre de plaintes visant les centres de recrutement. Il a indiqué que les accusations de comportements fautifs de la part des agents faisaient l’objet d’enquêtes susceptibles de déboucher sur des sanctions disciplinaires, tout en précisant ne disposer d’aucune donnée consolidée sur le nombre de sanctions prononcées.
Concernant les cas évoqués dans cet article, le commandement a précisé que tout signalement officiellement reçu faisant état d’une possible violation de la loi, d’un abus de pouvoir ou d’un comportement inapproprié de la part de militaires affectés aux centres de recrutement devait faire l’objet de vérifications conformément aux procédures en vigueur.
Les irrégularités présumées dans les opérations de mobilisation, largement relayées sur les réseaux sociaux, accentuent les tensions autour du système ukrainien de recrutement militaire. Elles contribuent également à une hostilité croissante envers les centres de recrutement et des agressions ont été signalées contre des agents recruteurs.
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Accepter Gérer mes choixLa Russie exploite la colère autour de la mobilisation
Le ressentiment contre les agents chargés du recrutement militaire est aussi alimenté par la Russie, qui diffuse des contenus consacrés aux mobilisations forcées impliquant des agents des TCK. Quitte à travestir la réalité : des comptes ont publié des vidéos générées par intelligence artificielle montrant de prétendus soldats ukrainiens menottés pour être envoyés au front ou en larmes après leur mobilisation.
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Accepter Gérer mes choixDans le même temps, la Russie est elle aussi confrontée à des pénuries d’effectifs. Moscou recourt également à des pratiques de mobilisation forcée au sein de sa propre population et à des méthodes coercitives et abusives pour recruter des ressortissants étrangers, notamment africains, dans ses forces armées.
Après plus de quatre années de guerre à grande échelle, la question de la mobilisation est plus que jamais devenue centrale, y compris dans la guerre de l’information que se mènent les deux camps.
Article réalisé en collaboration avec la rédaction de RFI Ukraine.
