Poursuivi pour viol aux États-Unis, l'influenceur Clavicular est devenu en quelques mois l’une des figures du "looksmaxxing", cette quête de l'apparence physique parfaite des masculinistes. La médiatisation de ce nouveau phénomène a contribué à banaliser et à faire passer dans la culture mainstream des codes issus du milieu radical incel.
Avec ses quelque 2,5 millions d'abonnés tous réseaux sociaux confondus, il est la coqueluche d'une jeune génération d'hommes flirtant avec la mouvance masculiniste et la sous-culture du "looksmaxxing", cette quête d'optimisation parfois extrême de l'apparence physique. Mais aujourd'hui, l'influenceur Braden Peters, plus connu en ligne sous le pseudonyme de Clavicular, est visé par de graves accusations.
L'Américain de 20 ans est poursuivi dans le Massachusetts pour viol, administration d'une substance en vue d'un rapport sexuel et fourniture d'alcool à une personne de moins de 21 ans. Les faits présumés remonteraient à mai 2025 et concernent une jeune fille alors âgée de 17 ans, qui affirme avoir été agressée au domicile des parents de l'influenceur, à Cap Cod.
Braden Peters, dont la comparution est prévue le 14 octobre, nie tout en bloc. L'affaire prend une résonance particulière au regard des contenus qui ont fait son succès.
Celui dont le pseudonyme fait référence à sa clavicule – un os qui, selon sa largeur, est érigé en marqueur de virilité dans l'univers du "looksmaxxing", et donc glorifié par sa communauté – s'est notamment illustré par un discours ouvertement misogyne, dans lequel les femmes sont réduites à leur apparence et perçues comme des objets à gagner. Il les qualifie notamment de "foids", terme déshumanisant dérivé de "femoid" (pour "female humanoid", soit "humanoïde féminin" en français), ou encore de "targets" ("cibles").
"Cela arrive à tous les jeunes hommes qui réussissent, les gens essaient de vous soutirer de l'argent", a-t-il réagi, face aux accusations, dans une vidéo postée sur X.
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Mutation du milieu radical incel
Sur Kick, la plateforme australienne de streaming de vidéo en direct où il s'est fait connaître, Clavicular met en avant les efforts qu'il déploie pour atteindre ce qu'il considère comme une forme de perfection physique.
ll y parle ouvertement de ses nombreuses opérations de chirurgie esthétique, mais aussi de "bone smashing" ("broyage des os"), une pratique qui consiste à frapper sa mâchoire pour obtenir un visage plus sculpté. Un procédé dangereux auquel il dit s'être lui-même adonné plus jeune à l'aide de marteaux.
"C'est une pratique issue des milieux radicaux incels, ou plutôt lookiste (le nom de leur idéologie) : des hommes qui s'estiment 'moches', 'génétiquement opprimés' et qui veulent que l'État leur offre des corps de femmes 'génétiquement supérieurs', pour une égalité entre hommes", explique à France 24 Stéphanie Lamy, chercheuse et autrice de "La Terreur masculiniste" (éd. du Détour).
Pour elle, il ne faut pas voir dans le "looksmaxxing" prôné par Clavicular une nouvelle idéologie masculiniste, mais plutôt "la mutation et le changement d'échelle" de l'influence des milieux radicaux incels/lookistes, comme elle l'écrivait récemment dans un billet de blog.
Une étude publiée en 2025 abonde dans ce sens. Deux chercheuses de l'université de Portsmouth, Anda Iulia Solea et Lisa Sugiura, ont montré comment le "looksmaxxing" permet à des éléments de l’idéologie "incel" de sortir des forums explicitement "incels" et de glisser vers des contenus semblant consacrés à l’apparence et au développement personnel.
Retrouvez cette série d'articles de France 24 :
L'essor du masculinisme (1/3) : les violences numériques et la haine des femmes
L'essor du masculinisme (2/3) : d'une sous-culture numérique à un projet politique
L'essor du masculinisme (3/3) : neuf thèses de la propagande misogyne débunkées
Une source de revenus
Le "looksmaxxing" permet par ailleurs de transformer les insécurités masculines et les contenus les plus outranciers en monnaie sonnante et trébuchante.
"La communauté lookiste (incel) n'a pas de modèle économique, mais le 'looksmaxxing', lui, permet d'engranger des revenus", pointe ainsi Stephanie Lamy.
L'ascension de Clavicular fut propulsée par la plateforme Kick, qui a notamment financé autour de l'influenceur une énorme machine à "clipping", précise Stephanie Lamy : des centaines de comptes ont été rémunérés pour découper les moments les plus provocateurs de ses lives et les publier sur TikTok, Instagram ou encore YouTube.
Selon le média spécialisé L'ADN, quelque 1 610 "clippeurs" auraient produit près de 70 000 extraits de Clavicular en un mois, générant 2,2 milliards de vues. Avec de l'argent à la clé : plus un extrait devient viral, plus le "clippeur" est payé.
Ce principe a ainsi contribué à diffuser massivement les scènes les plus outrancières, riches en propos ouvertement misogynes, en provocations et en altercations – comme lorsqu'il roule sur un piéton avec son Tesla Cybertruck en disant espérer qu'il soit mort.
Des marges de la manosphère à la culture mainstrean
"Bone smashing", injections de stéroïdes, consommation revendiquée de méthamphétamine pour perdre du poids, évaluation de l'apparence des femmes, théories sur leur disponibilité sexuelle... Les polémiques suscitées par ses méthodes extrêmes et ses sorties misogynes ont nourri son ascension plus qu'elles ne l'ont entravée. La notoriété en ligne de Braden Peters lui a assuré une reconnaissance culturelle plus large, jusqu'à lui permettre de défiler en juin à la Fashion Week de Paris pour la marque californienne 424.
Une entrée dans la culture mainstream qui, bien loin de lui avoir fait revoir sa grille idéologique, lui a fourni l'occasion de produire de nouveaux contenus masculinistes, en montrant notamment les refus de femmes qu'il tentait d'aborder à Paris.
"Tout le monde a ri, mais il a lui-même mis en scène ces râteaux", pointe Stephanie Lamy. "Ça, c'est vraiment issu de la culture 'lookiste', qui estime que même si on est beau, on est biologiquement opprimé en tant qu'homme. "Comme avec toutes les idéologies masculinistes, l'échec est structurel, et confirme leur métathèse d'oppression par une société féminisée". Or, souligne-t-elle, "en médiatisant et en s'amusant des râteaux qu'il a pris à Paris, on renforce la notion d'oppression qui serait génétique".
Lookisme/lookiste : c'est principalement au sein de la manosphère radicale que le "lookisme" est devenu une théorie centrale. Pour ces communautés, l'apparence physique des hommes détermine entièrement leur destin social et amoureux.
Théorie de la "Black Pill" (Pilule Noire) : dans cette vision du monde très sombre, les relations amoureuses sont régies par un marché ultra-compétitif. Selon elle, les femmes ne sélectionnent les hommes que sur des critères génétiques stricts (taille, structure de la mâchoire, symétrie du visage). Ils considèrent que si un homme n'a pas la "bonne" génétique, il subira une discrimination systémique de la part des femmes et de la société.
"Comme toutes les autres pratiques masculinistes, le looksmaxxing est condamné à une mise en échec programmée. Et dès que cette mise en échec arrive, c'est toujours la faute des femmes". Une idéologie dont la mise en scène des râteaux à Paris est la parfaite illustration, selon Stephanie Lamy.
Une médiatisation qui banalise
Défilé de mode, interviews, portraits dans la presse généraliste, passages dans des émissions grand public... Très vite, l'image de Clavicular change. Il n’est plus seulement perçu et présenté comme une figure issue d’un univers radical, mais comme un phénomène générationnel, un personnage burlesque de la Gen Z. Il quitte progressivement les marges de la manosphère (réseau informel de communautés en ligne rassemblant des masculinistes) pour entrer dans le champ de la culture populaire.
C’est ce glissement que pointent plusieurs observateurs : à force de traiter le "looksmaxxing" comme une tendance spectaculaire ou amusante, le risque est d’en banaliser les codes en oubliant leur matrice idéologique et ce qu’ils véhiculent sur les femmes, les rapports de domination et le consentement.
Utiliser les mauvais termes et brouiller le lien avec le milieu incel, parler de Clavicular sans jamais préciser qui l'a propulsé, ou encore omettre d'évoquer ses fréquentations – notamment Andrew Tate, inculpé pour viol et trafic d'être humains au Royaume-Uni, et qui a créé des formations pour que d'autres hommes apprennent à exploiter sexuellement et économiquement des femmes par le contrôle coercitif et le "management" de camgirls – contribue à limiter l'image que l'on s'en fait à un "'pretty boy' qui transforme son physique", estime Stephanie Lamy.
"Nombreux sont ceux, y compris les médias qui ont couvert l'affaire ces derniers mois, qui sont tentés de le considérer comme une simple curiosité", pointait également en août la revue américaine The Atlantic dans un article faisant état de la légèreté avec laquelle est perçu le phénomène.
"J'ai même vu des articles de presse traiter le sujet en disant que les hommes sont maintenant soumis aux mêmes standards de beauté que les femmes, et que de ce fait l'égalité serait là", se désole Stephanie Lamy. Une normalisation de l'idéologie lookiste et une promotion par les médias grand public qui a largement contribué à la banalisation du "looksmaxxing" et à l'ascension fulgurante de Clavicular.
Un phénomène qui dépasse désormais la seule personne de Braden Peters. Si les problèmes judiciaires de l'influenceur venaient à le faire disparaître partiellement ou totalement du paysage médiatique, les mécanismes qui l’ont porté, eux, resteront intacts.
