Zara Esmaeili a chanté pendant une dizaine d'années dans les rues de Téhéran, au mépris de l'interdiction faite aux femmes de se produire en public. Arrêtée en juillet 2024, détenue puis condamnée à 61 coups de fouet et 4 ans de prison avec sursis, cette trentenaire a fui l'Iran et vit en exil en France.
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Réessayer"J'ai appris à courir vite", raconte Zara Esmaeili, 31 ans, rencontrée à Paris, où elle vit désormais en exil. "Tant de fois, j'ai dû partir en courant pour fuir la police, me cacher pour changer de vêtements. J'avais toujours des vêtements de rechange avec moi."
En Iran, où les femmes n'ont pas le droit de chanter en public, la jeune artiste au visage poupon se produit dans la rue, au grand bazar de Téhéran, dans les parcs ou encore dans le métro depuis l'âge de 19 ans. Sans hijab, elle a souvent réussi à échapper à la police des mœurs. Comme cette fois où elle a sauté depuis une position en hauteur pour leur échapper et s'est rompu les ligaments croisés.
"J'ai attendu trois mois avant de recommencer. Je m'entraînais pour savoir si je pouvais recommencer à courir en cas de besoin."
"Briller dans cette obscurité qu'on nous impose"
"Chanter, dit-elle émue, c'est ma raison d'être. Ma raison d'être, c'est de briller. De briller dans cette obscurité qu'on nous impose."
Durant toute l'interview, Zara sourit, mais des larmes coulent sur ses joues. Elle raconte avoir commencé très jeune, en récitant le Coran, aux côtés de son père et de son frère. Mais rapidement, elle se heurte à ses parents, "très religieux", lorsqu'elle veut chanter et s'habiller comme elle le souhaite.
"Ils tentaient de m'empêcher de sortir sans le voile, mais je n'ai jamais accepté et ils ont fini par céder. Ma première révolution a été contre ma propre famille", décrit-elle. Sa mère, se souvient Zara, répétait : "Je ne veux pas d'une fille comme ça."
Une professeure de guitare finit pourtant par l'encourager à prendre la musique au sérieux. Zara étudie, chante, puis enseigne à son tour la musique et l'anglais.
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Accepter Gérer mes choixLa rue devient sa scène. Les réactions des passants sont généralement bienveillantes. Certaines femmes s'arrêtent, l'écoutent, puis viennent lui parler. "Des filles venaient me dire : 'Je voudrais avoir ton courage.'"
Elle y voit une raison supplémentaire de continuer. "Vous savez, la peur est comme un virus, elle est contagieuse. Mais le courage, c'est comme la peur. C'est contagieux aussi".
"Après la mort de Mahsa Amini en 2022 et le mouvement 'Femme, vie, liberté', les gens ont changé", explique-t-elle. "Quand je chantais et que la police venait, la foule restait autour de moi, elle ne fuyait plus. Elle se mettait à invectiver la police et à questionner les agents."
Les réseaux sociaux comme "arme"
"Après ça, j'ai compris que les réseaux sociaux pouvaient être une arme. J'ai donc commencé à partager mes vidéos sur Instagram."
Elles deviennent virales. Certaines, filmées en pleine rue, sont vues des millions de fois à travers le monde.
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Accepter Gérer mes choixCette exposition finit par attirer l'attention des autorités iraniennes. Le 26 juillet 2024, elle est arrêtée. "Les forces de l'ordre sont venues chez moi et m'ont emmenée devant mes parents. Ils étaient une douzaine, ils ont tout pris : mes dossiers, mes peintures, mais ils n'ont pas trouvé mon portable."
La jeune femme passe deux mois en prison dans des conditions difficiles. "Je n'ai même pas pu avoir d'avocat."
Derrière les barreaux, ses interrogateurs l'accusent d'espionnage. "Ils voulaient aussi me forcer à dire que j'étais une espionne devant la caméra. Ils m'ont donné trois pays et m'ont dit ‘Tu choisis, tu es une espionne américaine ? Israélienne ? Britannique ?', c'était n'importe quoi !"
Les autorités s'en prennent aussi à ses parents. "Ils leur disaient de taire mon arrestation. Que s'ils en parlaient, ils ne me libéreraient pas."
Selon Zara, ceux qui l'interrogent ne comprennent pas pourquoi son arrestation a été autant relayée à l'étranger, notamment dans les médias persans. Pour eux, cette médiatisation est suspecte.
La chanteuse finit par être libérée, mais doit porter un bracelet électronique. Après un jugement express, elle est condamnée à 61 coups de fouet, 4 ans de prison avec sursis et 500 heures de travaux forcés.
"Du jour où je suis sortie de prison au jour où j'ai fui l'Iran, ils me suivaient. Je ne pouvais pas vivre comme ça", poursuit-elle. Zara décide de partir pour ces raisons, mais aussi pour ne pas avoir à subir les coups de fouet.
Fuir pour continuer à chanter
Une de ses amies parvient à l'aider à obtenir un visa d'artiste. Elle fuit alors vers l'Arménie, avant de rejoindre la France en mai, où elle a déposé une demande d'asile. Ici, elle souhaite se reconstruire et continuer à chanter.
La jeune femme n'est pas la seule artiste féminine poursuivie en Iran. En juin, la chanteuse Parastoo Ahmadi a été condamnée à 74 coups de fouet pour avoir chanté sans voile lors d'un concert diffusé en direct sur YouTube, suivi par des milliers de personnes, en décembre 2024. Et un juge vient de confirmer, jeudi, sa peine en appel.
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Accepter Gérer mes choixLe nom de Parastoo Ahmadi revient d'ailleurs dans les interrogatoires de Zara. "En appel, le juge m'a posé plusieurs fois des questions à son sujet. As-tu des liens avec Ahmadi ? La connaissais-tu ? Ou aimes-tu ses chansons ?" témoigne-t-elle. "Je me suis alors dit qu'ils avaient peur de deux chanteuses. Que pouvons-nous faire pour qu'ils aient si peur de nous ?"
