Dix ans après le référendum sur le Brexit, l'hypothèse d'un rapprochement entre Londres et Bruxelles revient dans le débat politique britannique. Le Premier ministre Andy Burnham a même évoqué la possibilité d'une réintégration du Royaume-Uni au sein l'UE. Si la perspective d'un "Breturn" semble encore éloignée, "il y a certainement beaucoup mieux à faire que de maintenir le statu quo", estime Sébastien Maillard, conseiller spécial à l'Institut Jacques Delors.
Après le Brexit, puis le "Bregret" (le regret du Brexit), maintenant le "Breturn" ? Le Premier ministre travailliste, Andy Burnham, a évoqué mercredi 30 septembre la possibilité d'un retour du Royaume-Uni au sein de l'UE, une première pour un chef de gouvernement britannique depuis le séisme de 2016.
Andy Burnham a cité plusieurs scénarios : le statu quo, un retour dans l'union douanière, dans le marché unique européen, "ou bien aller jusqu'au bout", c'est-à-dire réintégrer l'UE.
"Welcome back", a réagi en conférence de presse depuis Madrid Emmanuel Macron. Mais le petit sourire affiché par le président français traduisait aussi une certaine forme de satisfaction, teintée d'ironie, dix ans après un référendum qui a débouché en 2020 sur le Brexit, dont les effets sont loin d'être positifs pour le Royaume-Uni.
Selon un récent sondage YouGov, 59 % des Britanniques seraient désormais favorables à un retour parmi les 27, quand seulement 30 % défendent le statu quo.
Officiellement, la Commission européenne est prête à "examiner les options" que Londres "pourrait proposer", selon l'un de ses porte-paroles, mais l'UE reste prudente. Pas question d'offrir au Royaume-Uni une adhésion à la carte.
Malgré des décennies d'appartenance à la Communauté européenne puis à l'UE, Londres n'avait pas participé à l'euro ni à l'espace Schengen, et avait même négocié du temps de Margaret Thatcher une ristourne sur sa contribution budgétaire.
Reste qu'une nouvelle dynamique semble en marche de part et d'autre de la Manche alors qu'un sommet Royaume-Uni-UE est attendu fin novembre. Quelle forme pourrait prendre ce rapprochement ? La perspective d'un retour de Londres parmi les 27 est-elle crédible ? Élements de réponse avec Sébastien Maillard, conseiller spécial à l'Institut Jacques Delors.
France 24 : Pourquoi le Parti travailliste a-t-il décidé de remettre sur la table la question du Brexit ?
Sébastien Maillard : Le Parti travailliste a perdu de nombreuses voix proeuropéennes au profit du centre et des Verts dans un paysage politique britannique beaucoup plus fragmenté qu'auparavant. Évoquer la perspective d'une nouvelle adhésion est une manière de récupérer ces voix et séduire la jeunesse britannique. Cependant, Andy Burnham garde les autres options sur la table pour ne pas froisser les partisans du statu quo. En somme, gagner de nouveaux électeurs sans en perdre en vue des élections de 2029. Cela pourrait d'ailleurs faire de ce scrutin un référendum de facto sur l'Europe.
Aujourd'hui, une majorité de Britanniques regrette le Brexit. Beaucoup de travaux ont démontré que la croissance du pays serait plus dynamique s'il n'était pas sorti de l'UE. D'un point de vue rationnel, l'économie britannique a tout à gagner à s'intégrer dans le marché européen. Par ailleurs, Londres ne peut que constater que la "relation spéciale" avec Washington n'est finalement pas si spéciale. Avec Donald Trump, la relation transatlantique est devenue beaucoup plus erratique.
C'est donc tactiquement habile de la part du Premier ministre britannique mais ce n'est pas réaliste politiquement. Les Européens prendront vraiment au sérieux l'hypothèse d'une nouvelle adhésion seulement si l'opinion britannique est durablement et massivement en faveur de cette option. Par ailleurs, les travaillistes devront remporter les élections de 2029 et inscrire l'adhésion dans leur programme pour disposer d'un mandat en vue de nouvelles négociations avec Bruxelles.
La Commission européenne reste d'ailleurs pour le moment très prudente. Pensez-vous que le Royaume-Uni soit prêt à accepter des conditions moins favorables que celles dont il bénéficiait avant le Brexit ?
Le Royaume-Uni voit l'adhésion comme un moyen d'augmenter sa croissance là où l'Union européenne est devenue un véritable projet de puissance. L'UE d'aujourd'hui n'est plus celle de 2016. Elle évolue dans un monde en pleine mutation géopolitique : une menace russe très forte, une agression chinoise sur le plan commercial et une incertitude transatlantique aiguë.
Le Royaume-Uni va aussi devoir adhérer au nouveau dessein européen : la défense, la réindustrialisation, le développement de capacités souveraines, l'autonomie stratégique... Est-ce que les Britanniques seront capables d'entendre cela ? Je l'ignore. Par ailleurs, on peut douter que les 27 soient prêts à entendre parler dès maintenant d'une nouvelle adhésion. Le référendum a eu lieu il y a dix ans mais le Brexit n'est entré en vigueur qu'en 2020. En anglais, on dirait que c'est "too big, too soon", "trop gros, trop tôt".
Pour le moment, le Royaume-Uni et l'Union européenne auraient beaucoup plus intérêt à travailler sur des projets de coopération concrète, à reconstruire ensemble leur capacité industrielle, plutôt que de relancer des débats clivants et passionnels sur la question de l'adhésion.
L'UE et le Canada sont actuellement en pleine phase de rapprochement à travers un nouveau statut de "membre associé" aux contours encore flous. Est-ce que Londres pourrait également suivre cette voie ?
Londres a regardé avec beaucoup d'intérêt et aussi un peu d'embarras l'accueil réservé au Premier ministre Mark Carney à Strasbourg. Au final, le Royaume-Uni pourrait se retrouver plus éloigné de l'UE que le Canada. Si le retour à une adhésion pleine et entière semble aujourd'hui hasardeux, il y a certainement beaucoup mieux à faire que de maintenir le statu quo pour le Royaume-Uni, puissance nucléaire, membre du G7, ancien membre de l'UE et pays européen à tous points de vue.
Ce qui est clair, c'est que l'Union européenne est en train de devenir la pièce maîtresse d'un nouvel ordre international entre puissances partageant le même rapport au droit et le même respect du multilatéralisme. Des pays alignés sur les mêmes principes et valeurs face au retour des empires chinois, russe ou américain. Dans cet espace politique, économique et de sécurité européen, le Royaume-Uni aurait vraiment toute sa place.
