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Pour la troisième journée consécutive, de nombreux élèves du lycée Paul Éluard ont bloqué leur établissement mardi, jour de mobilisation de la fonction publique. Après les affrontements de la veille avec les forces de l'ordre, lycéens et professionnels racontent surtout leur quotidien : classes surchargées, professeurs absents, bâtiments dégradés – et un profond sentiment d'abandon.

Les élèves du lycée Paul Éluard à Saint-Denis protestent pour la troisième journée consécutive contre le manque de moyens dont ils sont victimes, témoignant de mauvaises conditions d'étude, de bâtiments insalubres ou encore du manque de professeurs. © Pauline Rouquette, France 24

Troisième jour de blocage au lycée Paul Éluard de Saint-Denis. Au lendemain d'une journée de protestation particulièrement agitée, marquée par des affrontements entre forces de l'ordre et lycéens, les élèves se sont de nouveau mobilisés, mardi 29 septembre – certains depuis tôt le matin.

De nouveau, policiers et gendarmes étaient massivement présents. Dès 10 h, une ligne d'uniformes estampillés "Police" – le casque déjà vissé sur le crâne pour certains – s'est postée sur le trottoir en face de l'établissement. Pas de heurts, ni de provocations. Quelques élèves partagent un mégaphone et rappellent leurs revendications depuis un promontoire de pierre devant la grille du lycée.

Parmi eux fleurissent des pancartes aux slogans tous plus éloquents les uns que les autres. "L'État ignore la jeunesse des banlieues", "De l'argent pour l'éducation, pas pour la guerre, ni les patrons", "On demande le bac, ça nous ramène la BAC [brigade anticriminalité, NDLR]"... Des messages incisifs traduisant le ras-le-bol d'une jeunesse qui s'estime laissée pour compte.

Né la semaine dernière en Île-de-France, le mouvement a désormais gagné de nombreuses villes. Il s'articule autour des questions de moyens, de remplacement des enseignants, de problèmes d’emploi du temps ou encore d'insalubrité des établissements.

La police surveille l'entrée du lycée Paul Éluard, que bloquent de nombreux élèves, le 29 septembre 2026 à Saint-Denis (France). © Pauline Rouquette, France 24

Un lycée "en ruine", des profs non remplacés

Nour* est en terminale scientifique au lycée Paul Éluard et participe au blocage de son établissement pour protester contre les mauvaises conditions de travail. "Occupez-vous de l'Éducation nationale, pas de nos voiles", peut-on lire sur la pancarte que tient l'adolescente de 17 ans. Elle arbore un voile couleur sauge qui lui vaut de nombreuses agressions au quotidien dans l'espace public, ainsi que des rappels à l'ordre incessants au lycée et lors des sorties scolaires.

"Au lieu de vous occuper d'un bout de tissu que je mets sur ma tête, occupez-vous des classes où nous sommes 31 élèves et où l'on fait cours par terre parce qu'il n'y a pas assez de chaises", dit-elle.

"Notre lycée tombe en ruine : les murs s'effritent, on n'a qu'une infirmière qui n'est même pas à temps plein, pas d'assistante sociale, les toilettes sont insalubres, il faut faire plusieurs étages pour trouver du papier toilette, il n'y a plus de savon, plus de miroirs, parfois les portes ne ferment même pas...", énumère l'adolescente, évoquant aussi le problème du non-remplacement des professeurs absents. "L'an dernier, année de mon bac de français, je n'ai pas eu de professeur de français durant deux mois. Il était en congé paternité et n'a pas été remplacé."

Même expérience pour Mohammed, 19 ans, étudiant en BTS. "En terminale, je n'ai pas eu de prof de philo pendant sept mois... C'est dans ces conditions que j'ai passé mon bac."

Le jeune homme évoque aussi la présence de rats jusque dans les salles de classe – des problèmes que les élèves font, dit-il, remonter depuis des années.

Yousra abonde dans son sens. Elle qui fut étudiante en BTS dans ce lycée est venue soutenir ses camarades. Alors que de nombreux professeurs et membres du personnel du lycée se tiennent devant l'établissement aux côtés des élèves, elle raconte comment, la veille, ils se sont tenus la main pour protéger les élèves des policiers.

"Regarde, ils vont gazer", l'interpelle Mohammed, alors que la situation se tend et qu'un attroupement se forme.

"Ils ont brulé un canapé", rapporte-t-il après être allé voir ce qui se passait. "Ils ont raison, il faut se faire entendre", estime le jeune homme. Des agissements loin de convaincre Yousra : "Ça va rien changer de faire ça."

"Violence systémique" et "tri social"

"Face à cette violence systémique, ils s'attendent à ce qu'on leur jette des fleurs ?", questionne Nour, qui manifeste, elle aussi, pacifiquement.

Pour elle, la situation s'envenime bien souvent à cause de la stigmatisation dont font l'objet les élèves de banlieue. "À partir du moment où ils voient des Noirs et des Arabes, ils partent en roue libre, on devient des punching-balls", déplore-t-elle. "Le gouvernement et certains médias prennent le parti de la police en disant qu'on le mérite bien, donc évidemment ils [les forces de l'ordre] se sentent pousser des ailes et finissent par nous matraquer, puisqu'il n'y a aucune conséquence à ce qu'ils font."

Un constat que fait aussi Lila*, membre de l'administration du lycée, qui évoque les "violences policières" subies par certains élèves depuis le début du blocage. "Ça reste des enfants", rappelle-t-elle, alors que des images, la veille, montraient notamment un élève plaqué au sol par des policiers.

"S'ils veulent procéder à une interpellation, qu'ils le fassent en bonne et due forme sans qu'il y ait de violences. Ça aussi, c'est devenu une banalité dans les banlieues, de frapper des jeunes et de les laisser comme ça."

Alors que d'autres lycées de Saint-Denis se sont mobilisés, à l'instar du lycée professionnel Frédéric Bartoldi et du lycée Suger, dans le quartier du Franc-Moisin, Nour rappelle que les blocages ont lieu principalement en banlieue, et plus encore en Seine-Saint-Denis, en raison des inégalités qui perdurent depuis tant d'années et font d'eux des élèves de seconde zone.

"J'aimerais être médecin", confie-t-elle, disant viser l'université Sorbonne-Paris-Nord, et plus précisément le campus de Bobigny. "Mon rêve, c'était d'aller à la Sorbonne à Paris intra-muros, mais je sais que je n'y arriverai pas, parce qu'un tri social se fait sur Parcoursup [la plateforme nationale de préinscription dans l'enseignement supérieur, NDLR]. Je peux avoir les meilleurs résultats, je viens de Paul Éluard, donc je n'irai jamais là-bas."

"C'est comme ça dans toute la Seine-Saint-Denis"

Malgré quelques montées en tension et manœuvres de refoulement visant à faire reculer les protestataires, la situation devant le lycée Paul Éluard – situé à quelques encablures seulement du commissariat de police – ne s'est pas envenimée outre mesure.

En début d'après-midi, un cortège composé notamment d'étudiants arrivés de l'université voisine (Paris 8) – la plupart membres du collectif marxiste révolutionnaire Le poing levé – a donné de la voix devant l'établissement avant de redescendre en contrebas de l'avenue Jean Moulin, tout en continuant de scander leurs slogans.

"Je suis là pour les soutenir, mais il ne faut pas dégrader" le lycée, réagit celui que les élèves surnomment "Tonton Redouane", assistant de prévention et de sécurité (APS) au lycée Paul Éluard, qui déplore que la grille du lycée – elle, flambant neuve – ait été détruite le matin même.

"Il y a cependant un effet boule de neige avec les réseaux sociaux. C'est à celui qui fera le plus de bruit dans son lycée", pointe Lila. Si certains ont de vraies revendications, "pour certains, c'est du spectacle", estime-t-elle, disant avoir noté la présence de nombreux individus étrangers au lycée, venant souvent mettre le feu aux poudres.

"Pour ce qui est de nos élèves, on comprend leurs revendications, d'autant que les manques de moyens ne concernent pas que Paul Éluard, c'est comme ça dans toute la Seine-Saint-Denis", nuance Lila, qui dit avoir vu les mêmes problèmes dans un collège de la ville où elle a travaillé durant sept ans.

"La banlieue va avoir son bac !"

"Les jeunes n'acceptent plus que qu'on leur dise 'C'est comme ça en Seine-Saint-Denis'", poursuit-elle.

"On en a ras-le-bol. On dit qu'on nous donne des moyens, mais si ces moyens sont calculés sur des moyennes nationales, on n'est pas représentatifs de cette population nationale. On a un contexte social qui est difficile à Saint-Denis, et même si l'État se dédouane en disant qu'il fait plus pour nous, qu'un élève d'ici lui coûte plus qu'un autre élève, eh bien ce n'est encore pas assez. Il faut vivre ce contexte social."

Des banlieues qui, selon Nour, ne doivent pas baisser les bras, malgré toutes les inégalités dont elles pâtissent. "Évidemment que cette situation nous met des bâtons dans les roues, mais pour ma part, ça me donne encore plus de force", dit-elle. "Ils essaient de défoncer notre bac ? Ils veulent nous effacer du paysage politique, du paysage social ? Très bien, on va être là, on va être plus fort qu'eux. J'ai envie de leur montrer que la banlieue va avoir son bac, et faire de grandes écoles, qu'ils le veuillent ou non", poursuit l'adolescente. "C'est ça ma motivation, et j'espère que c'est celle de tous les élèves en banlieue, car c'est ça qui va nous faire avancer."

* Les prénoms ont été modifiés.