Après vingt-deux ans sans exécution, le Liban a aboli la peine de mort. Ministre de la Justice et artisan de longue date de ce combat, Ibrahim Najjar raconte à France 24 le "miracle" d’un consensus longtemps jugé impossible, son refus de signer des exécutions et les défis qui suivent l’abolition.
Le 11 août 2026, le parlement libanais a voté l’abolition de la peine de mort, mettant fin à un moratoire de fait observé depuis janvier 2004, date des dernières exécutions. Promulguée le 17 août par le président Joseph Aoun, la loi n° 68 est entrée en vigueur avec sa publication au Journal officiel le 20 août. Elle supprime la peine capitale de l’ensemble de la législation libanaise et prévoit la commutation des condamnations déjà prononcées en travaux forcés à perpétuité.
Ministre de la Justice de 2008 à 2011, Ibrahim Najjar avait porté un projet d’abolition et annoncé qu’il ne signerait aucun décret d’exécution. Son engagement lui avait valu d’être invité en 2008 par l’ancien Premier ministre espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, l’ancien garde des Sceaux français, Robert Badinter, et l’ancien directeur général de l’Unesco, Federico Mayor Zaragoza, à rejoindre la Commission internationale contre la peine de mort. Près de vingt ans plus tard, il représentait l’Ordre des avocats de Beyrouth lors des débats parlementaires ayant précédé le vote. Il dit être aujourd’hui sollicité jusqu’en Malaisie pour partager l’expérience libanaise.
France 24 : Comment un consensus a-t-il été possible dans un pays multiconfessionnel ?
Ibrahim Najjar : "Le miracle est survenu." Je n’osais même pas espérer que le Liban abolirait la peine de mort, notamment en raison des questions religieuses et théologiques et de la compatibilité de l’abolition avec les préceptes de l’islam. À la commission des lois, j’ai vu autour de la table des députés et des personnalités de tendances très différentes. Pour la première fois, il y avait une forme d’unanimité. J’étais stupéfait.
Je crois aussi que le moment était politique. Les demandes des islamistes et le projet d’amnistie ont créé un "momentum historique" : ceux qui réclamaient l’amnistie pouvaient difficilement refuser l’abolition. Le Liban n’est pas un pays théocratique. Il doit rester fidèle à son histoire humaniste, à la liberté et aux droits de l’Homme. "On en a marre de la mort. Nous voulons vivre." Que ce soit notre legs pour les générations à venir.
Quel rôle avez-vous joué comme ministre de la Justice ?
Je n’étais pas, au départ, un militant de l’abolition. Le premier jour où je suis entré dans mon bureau au ministère, on m’a présenté un dossier déjà couvert de signatures. Il ne manquait plus que la mienne pour pouvoir exécuter 17 personnes. "Si vous signez ici, on pourra les exécuter." Cela m’a pris à la gorge. J’ai mesuré l’ampleur de la responsabilité et je me suis dit que je ne tuerais pas. J’ai immédiatement demandé qu’un projet d’abolition soit préparé. C’est parti comme ça.
J’ai ensuite réuni les groupes de l’Assemblée nationale au ministère pour essayer de les convaincre. Les résistances étaient aussi bien chrétiennes que musulmanes. Certains responsables invoquaient des crimes atroces ou l’incompatibilité avec l’enseignement de l’islam. J’ai alors déclaré publiquement : "Je ne signerai aucun décret visant à l’exécution de la peine de mort."
Depuis 2008, je dis humblement avoir contribué à empêcher toute reprise des exécutions. L’Ordre des avocats de Beyrouth, celui de Tripoli, puis d’autres responsables m’ont rejoint. Chaque fois qu’un crime atroce relançait le débat, je répondais : "Le droit à la vie n’a ni nationalité ni religion."
Que change l’abolition et que reste-t-il à faire ?
Pour les personnes déjà condamnées, le changement est automatique : leur peine est remplacée par les travaux forcés à perpétuité. Soixtante-seize personnes étaient condamnées à mort au Liban. Pour elles, c’est un soulagement immense. Mais la réflexion ne doit pas s’arrêter là. La réclusion perpétuelle peut elle-même devenir une "mort civile". À quoi sert une abolition si elle continue de sévir sous la forme d’une peine qui condamne un individu à ne plus jamais retrouver sa place dans la société ?
Cela ne signifie pas être laxiste. Il faut que l’État gouverne, que la loi et les sanctions soient appliquées, y compris lorsque l’opinion publique est bouleversée par des crimes particulièrement graves, mais sans qu’une décision judiciaire ôte la vie à un individu. La peine de mort n’est pas un instrument de gouvernement.
Il reste aussi un problème plus large dans les prisons libanaises : des milliers de personnes attendent encore d’être jugées, certaines sans acte d’accusation. L’abolition est une grande victoire, mais elle ne dispense pas de réformer la justice et le système pénitentiaire.
