Une vidéo diffusée mi-septembre, montrant des policiers iraniens en train de frapper et de harceler sexuellement un adolescent lors de son arrestation, a suscité une vague d’indignation en Iran. Ce genre d’abus ne sont pas rares lors d’interpellations, mais ces images constituent une preuve visuelle inédite.
C’est une vidéo de 78 secondes, largement partagée sur les réseaux sociaux le 17 septembre dernier. On voit dans la vidéo au moins cinq policiers iraniens et un autre homme en civil. Quatre policiers assènent plusieurs claques sur la tête d’un homme jeune, lui mettant aussi des coups de pieds, puis lui baissent son pantalon, laissant apparaître ses fesses, sur lesquelles un des policiers assènent deux tapes.
La séquence semble avoir été enregistrée par un policier présent sur les lieux. Nous avons pu établir que la scène a été filmée dans la cour d’un commissariat de Tabriz, une ville de la province de l’Azerbaïdjan oriental en Iran.
Les policiers se moquent du jeune homme et le menacent, en turc, langue principale et la plus largement parlée dans cette région d’Iran. Nous reproduisons une partie de ces échanges :
- Policier : “Tu le vois ? Il se balade en menaçant les gens avec des couteaux. C’est le gros voyou du quartier ! On n’a pas encore vu ton cul. Oh, il a un cul tout blanc, le gros voyou du quartier ! Ne bouge pas, espèce de voyou.
Jeune homme : Je ne suis pas un voyou. Pourquoi vous faites ça ?
Policier : Tellement blanc [les fesses, NDLR]… Au commissariat, on va le violer !”
Le 18 septembre, la police de la province d’Azerbaïdjan-Oriental a déclaré que l’incident remontait au 4 juin 2026, date à laquelle l’adolescent avait été arrêté à la suite d’une bagarre de rue.
En recoupant plusieurs sources, notamment d'autres vidéos des commissariats de Tabriz disponibles sur les réseaux sociaux, la rédaction des Observateurs de France 24 a pu géolocaliser ces images dans la cour du commissariat n° 14 de la ville, situé dans un quartier défavorisé du sud-ouest de Tabriz.
Présenté comme un délinquant récidiviste
Au lendemain de la large diffusion de la vidéo sur les réseaux sociaux et de sa reprise par les médias iraniens, qui a suscité des réactions dans l’opinion publique, Fars News, une agence de presse iranienne proche des Gardiens de la révolution, a publié un reportage vidéo incriminant le jeune homme, intitulé “Un aperçu du comportement violent du criminel de Tabriz”.
Plusieurs personnes interviewées affirment avoir été agressées à la machette par la jeune homme arrêté, présenté comme une source d’insécurité dans le quartier. Selon le communiqué de la police, il avait déjà été impliqué dans des bagarres de rue, des actes de harcèlement et du trafic de drogue, et déjà condamné.
Il n’a pas été précisé à quelles type de peines, de même qu’il n’est pas possible de savoir si l’adolescent est toujours détenu et s’il a été condamné à la suite de l’arrestation de juin 2026.
“On constate une recrudescence des cas de harcèlement sexuel ces dernières années.”
Le comportement des policiers lors de l’arrestation n’est pas rare en Iran, explique Niki Mahjoub, une journaliste indépendante iranienne basée en Europe qui couvre les questions sociales en Iran.
Non seulement la police ne fait rien pour dissimuler certains de ces abus, mais elle les affiche parfois même ouvertement.
Faire défiler dans les rues les personnes accusées de crimes violents tout en les frappant et en les humiliant publiquement est une punition courante pour ceux que les autorités qualifient de “voyous”.
Ces dernières années, la situation s’est aggravée. Les autorités ont même publié des vidéos montrant des suspects abattus à balles réelles lors de leur arrestation.
Il y a également de plus en plus de cas de harcèlement sexuel ces dernières années. Nous ne savons pas si cela signifie que ces incidents sont de plus en plus fréquents, ou si les réseaux sociaux ont simplement facilité la diffusion d’informations sur le sujet. Cette vidéo est la première preuve en images d’une forme de harcèlement sexuel dont nous savons qu’elle s’est produite à plusieurs reprises.
Aussi horrible que cela puisse paraître, dans ce cas précis, il s’agit d’un adolescent – un enfant de moins de 18 ans – qui nécessite une protection et un traitement particuliers.
“La violence a toujours fait partie intégrante de la culture policière iranienne”
J’exerce le métier de journaliste depuis des décennies, et d’aussi loin que je me souvienne, la violence a toujours fait partie intégrante de la culture policière iranienne.
Ils ont même inventé une expression pour la désigner : “l’interrogatoire technique”, qui, dans la pratique, désigne des violences graves pouvant aller jusqu’aux abus psychologiques et sexuels.
Mais il n’existe aucune statistique ni aucune étude exhaustive sur les violences infligées aux personnes accusées de délits de droit commun en Iran. Dans une certaine mesure, cela s’explique peut-être par le fait que bon nombre de ces accusés sont poursuivis pour des chefs d’accusation tels que le vol, le viol ou d’autres crimes violents, et que même les militants des droits de l’homme ont souvent pris leurs distances par rapport à eux.
Plusieurs organisations de défense des droits de l’homme, par exemple, ont documenté des cas systématiques de harcèlement et d’abus sexuels à l’encontre de jeunes femmes et hommes arrêtés lors de manifestations en Iran, notamment en janvier 2026 et pendant le mouvement “Femme, Vie, Liberté” en 2023. Mais nous ne disposons pas de témoignages comparables concernant les personnes accusées de délits de droit commun.
Les rares témoignages dont nous disposons sur ce qu’elles vivent en prison ou en détention proviennent souvent de prisonniers politiques qui les ont côtoyées derrière les barreaux et qui ont ensuite eu la possibilité de s’exprimer publiquement sur ce dont ils avaient été témoins.
La police de la province d’Azerbaïdjan Orienta a assuré que l’incident faisait l’objet d’une enquête et qu’aucune de ces allégations ne justifiait le comportement inapproprié des agents. Les agents en question sont censés avoir fait l’objet de mesures disciplinaires et avoir été suspendus jusqu’à nouvel ordre, toute sanction supplémentaire dépendant d’une décision de justice. Mais Niki Mahjoub doute de l'existence de ces sanctions.
“Ce ne sont que des coups de pub”
Je ne pense pas qu’il y aura de réelles conséquences. La question est simple : s’ils se soucient vraiment de ce genre d’abus, pourquoi n’ont-ils pas poursuivi ces policiers avant que la vidéo ne devienne virale ?
Je pense qu’il s’agit de coups de pub visant à contenir la réaction de l’opinion publique. Personnellement, je ne me souviens d’aucun cas où un prisonnier politique ou une personne accusée d’un délit de droit commun ait obtenu que les responsables de ce type de violence rendent des comptes et ait obtenu un résultat significatif.
Le commissariat n° 14 de Tabriz a déjà été mis en cause dans au moins un autre cas rendu public impliquant des violations présumées des droits de l’homme. En 2023, les forces de sécurité iraniennes ont arrêté violemment un militant local et deux membres de sa famille, puis les ont détenus au commissariat pendant une journée sans leur prodiguer de soins médicaux.
