L’excommunication de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X place le pape Léon XIV face à une équation délicate en France, où cette communauté intégriste est bien implantée, avec une centaine de lieux de culte et un réseau d’écoles hors contrat. Les membres de la Fraternité attendent pour leur part des prises de position fermes sur l’euthanasie et l’avortement.
À l'occasion de son premier voyage en France, du 25 au 28 septembre, le pape Léon XIV se rendra notamment à Lourdes, où les relations entre Rome et la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) sont particulièrement tendues. Après l'ordination sans mandat pontifical de quatre évêques traditionalistes début juillet, le Vatican a prononcé l'excommunication de l'ensemble des évêques de ce mouvement, l'un des courants intégristes les plus structurés en France. Un schisme qui marque une nouvelle étape dans un conflit vieux de près de quarante ans.
La sanction du Saint-Siège a été décidée, comme le prévoient les règles de l'Église catholique, au lendemain de l'ordination de quatre évêques – dont deux Français – par la FSSPX sans l'autorisation du Vatican.
Lourdes, où le pape Léon XIV célébrera une messe dimanche 27 septembre et rencontrera les catholiques français, les malades et les victimes d'abus sexuels dans l'Église, cristallise les tensions.
La Fraternité y organise chaque année, le dernier week-end d'octobre, le pèlerinage du Christ-Roi, son plus grand rendez-vous français. À cette occasion, plusieurs milliers de pèlerins venus de toute l'Europe s'y retrouvent pour des messes et des processions, jusque dans la basilique souterraine Saint-Pie X.
Mais cette année, la Fraternité se retrouve privée de célébrations publiques dans l'enceinte du sanctuaire. Une décision prise par l'évêque de Tarbes et Lourdes à la suite de l'excommunication.
Dans le viseur du Vatican depuis de nombreuses années, les évêques de cette communauté intégriste revendiquant quelque 600 000 fidèles dans le monde avaient déjà été excommuniés en 1988 par Jean-Paul II.
La FSSPX défend une conception très stricte de la tradition catholique et conteste certaines orientations du concile Vatican II (1962-1965), qui a voulu réconcilier l'Église catholique avec le monde moderne. Au cœur du désaccord figure notamment la liturgie. La Fraternité continue de célébrer la messe en latin selon le rite tridentin, avec le prêtre tourné vers l'autel. La communauté s'oppose aussi à la liberté religieuse et au dialogue interreligieux.
Léon XIV plus ferme que ses prédécesseurs
Pourtant, les papes successifs ont tenté de maintenir une porte ouverte avec ce courant intégriste. En 2009, Benoît XVI a levé les excommunications qui frappaient les quatre évêques consacrés en 1988, dans l'espoir de favoriser la réconciliation. Sous le pape François, les prêtres de la Fraternité obtiennent ensuite certains pouvoir, notamment pour célébrer les mariages dans certaines conditions.
Le pape Léon XIV, issu d'un christianisme plus social, se montre-t-il plus ferme que ses prédécesseurs à l'égard des intégristes ? "Léon XIV est un personnage pacifiste et doux", relève Martin Dumont, historien du catholicisme à la Sorbonne. "Il cherche à apaiser les blessures de l'Église. Mais un élément important pour lui est le souci d'union autour du texte de Vatican II." Or c'est ce même texte que renient les intégristes de la Fraternité Saint-Pie X.
En sacrant des évêques malgré l'avertissement du Vatican, la FSSPX n'a pas joué le jeu, comme "un défi lancé à l'autorité de Léon XIV", explique le chercheur. "Cet évènement du sacrement a obligé le pape à agir."
Dérives sectaires
La Fraternité reste minoritaire au sein de l'Église catholique mondiale, avec un peu plus de 700 prêtres. Implantée en Allemagne et aux États-Unis, elle compte quelque 30 000 fidèles en France, avec un réseau de 150 chapelles et des communautés de religieuses, répartis sur tout le territoire français.
Cette communauté, particulièrement dynamique, s'agrandit d'année en année, note Martin Dumont, "avec des familles nombreuses, donc une capacité à se renouveler".
Paris offre un symbole de la FSSPX avec l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, l'un des principaux bastions historiques de la Fraternité. Mais le mouvement est également très présent dans l'ouest de la France, notamment en Bretagne et en Vendée, et dispose d'un réseau scolaire important. D'après une enquête de Charlie Hebdo, la Fraternité comptait 57 écoles hors contrat en France en 2023.
Cette capacité à transmettre ses convictions à travers les familles et ses propres établissements scolaires explique le dynamisme du mouvement. Mais ses détracteurs lui reprochent un fonctionnement pouvant favoriser l'entre-soi et l'emprise sur certains fidèles. Dans des enquêtes du Nouvel Obs et de France 3, des personnes ayant quitté cette mouvance décrivent des pratiques sectaires. Le Nouvel Obs révèle notamment que Fraternité Saint-Pie X est surveillée par le ministère de l'Intérieur comme un groupe aux dérives sectaires.
Le maréchal Pétain "glorifié"
Ces enquêtes mettent également en cause certains contenus enseignés dans des écoles de la mouvance, notamment autour de la présentation du régime de Vichy et d'un maréchal Pétain "glorifié". Dans l'un des manuels examinés par France 3, le terme "Shoah" n'apparaît même pas.
"Mgr Lefebvre – le fondateur de la Fraternité en 1970 – exprimait plutôt de la sympathie pour les régimes autoritaires", souligne Martin Dumont.
L'un des quatre premiers évêques consacrés par Marcel Lefebvre en 1988, le Britannique Richard Williamson, s'était fait connaître du grand public par des propos misogynes, complotistes et négationnistes sur les chambres à gaz. Il a fini par être exclu de la Fraternité en raison de désaccords avec sa hiérarchie, devenant ensuite une figure de courants lefebvristes encore plus radicaux.
Plus récemment, la Fraternité a refait parler d'elle avec une messe à Paris – finalement annulée – qui devait être célébrée par l'un de ses membres, l'abbé Alain Lorans, en hommage au dictateur espagnol Franco et en mémoire de José Antonio Primo de Rivera, chef du mouvement fasciste espagnol de la Phalange dans les années 1930.
La relation entre lefebvristes et extrême droite est elle aussi ancienne et complexe. Dans les années 1980, des religieux de la Fraternité ont entretenu des liens avec Jean-Marie Le Pen, certains célébrant la messe lors de la fête des Bleu-blanc-rouge du Front national.
"Progressivement, il y a eu un certain détachement par rapport au Front national, puis au Rassemblement national, lié à l'évolution interne du RN, à cause des évolutions du programme du parti, sur la question de l'avortement et du mariage pour tous", explique Martin Dumont. "Autant à une époque, les fidèles de la Fraternité Saint-Pie X pouvaient voter très largement pour Jean-Marie Le Pen, autant aujourd'hui, il y a peut-être une certaine sympathie pour le Rassemblement national, mais il y a aussi de l'abstention et une certaine indifférence par rapport aux partis politiques, avec des fidèles qui se réfugient dans la prière et dans les œuvres pieuses."
Le pape attendu sur la question de l'euthanasie
C'est le positionnement du pape sur les questions sociétales, justement, que les membres de la Fraternité observeront de près lors de son voyage en France. "Au-delà des difficultés passagères, cette visite représente un honneur particulier pour tous les catholiques de France, et nous ne pouvons y rester indifférents", indique l'abbé Gonzague Peignot, l'un des hauts représentants en France de la Fraternité. "Nous attendons une parole du Saint-Père sur la douloureuse question de l'euthanasie, récemment votée, et sur la liturgie traditionnelle, sujet très actuel dans notre pays, sur lequel de nombreux évêques se sont exprimés ces dernières semaines."
Autre préoccupation des responsables de la communauté : le contexte politique en France. "Le contexte français donne à ces interventions une portée particulière, puisque la préparation de l’élection présidentielle de 2027 est déjà engagée, les candidatures se multiplient et les différentes forces politiques cherchent à imposer leurs thèmes dans un paysage particulièrement fragmenté", souligne ainsi dans un communiqué la FSSPX, qui souhaite également que le souverain pontife intervienne sur la question de l'avortement.
Même si la douleur des excommunications reste encore vive, les responsables de la Fraternité disent qu'ils ne souhaitent pas transformer la visite pontificale en confrontation ouverte. La FSSPX, qui a déposé un recours auprès du Vatican après l'excommunication, dit avoir écrit au Saint-Père "pour l’assurer qu’elle ne recevait pas ses sanctions dans l'amertume ou la révolte". Des temps de prières seront consacrés dans leurs églises à la venue de Léon XIV, mais pas de grande messe.
En l'absence des intégristes de la Fraternité Saint-Pie X, d'autres courants traditionnalistes unis à Rome participeront pour leur part officiellement à la grande messe célébrée samedi à Paris. "Il y aura une présence de catholiques traditionalistes avec un carré réservé au Champ de mars et à la Concorde", indique Martin Dumont.
Les traditionalistes ont été directement associés à certaines des célébrations. Pour la veillée du pape au Stade de France vendredi, il a ainsi été demandé à l'association SOS Calvaires, un mouvement de sauvegarde du patrimoine chrétien marqué à l'extrême droite, de réaliser la croix de quatre mètres de haut qui sera installée derrière le pape.
