Architecte du contournement de l'embargo sur le pétrole iranien, le milliardaire Babak Zanjani a été condamné à mort en 2016 dans une affaire de corruption avant d'effectuer un retour en grâce inattendu. Aujourd'hui, Washington le soupçonne d'être à la tête d'une plateforme de cryptomonnaies gérant les paiements reçus pour le transit dans le détroit d’Ormuz.
En plein conflit avec les États-Unis, il possède des talents dont le régime des mollahs peut difficilement se passer. L'entrepreneur Babak Zanjani est de nouveau en première ligne de la bataille de l'ombre menée par Téhéran pour échapper à l'asphyxie totale de son économie. Ces dernières semaines, le Trésor américain a multiplié les sanctions visant les entreprises liées à ce magnat iranien de 52 ans, soupçonné de financer en sous-main les Gardiens de la révolution.
Le retour au bon vieux temps pour Babak Zanjani, considéré comme le maître d'œuvre du contournement de l'embargo sur le pétrole iranien dans les années 2010. Au sommet de sa gloire, il contrôle un réseau d'une soixantaine d'entreprises pour blanchir l'argent du pétrole : institutions financières, compagnies aériennes et marques de cosmétiques, la plupart des sociétés écrans destinées à brouiller les pistes.
Pour écouler le brut iranien en toute discrétion, il fait transborder le pétrole sous sanction sur l'île de Labuan en Malaisie. L'argent passe par la Turquie et revient en Iran sous forme de lingots d'or. Selon ses propres estimations, il a ainsi vendu illégalement pour 15,9 milliards d’euros de brut pour le compte de l’État iranien, n'oubliant pas au passage de prélever une commission. Dès 2012, il est placé sur la liste noire de l'Union européenne puis sur celle des États-Unis un an plus tard.
Un "bassidj" de l'économie
Ce proche du président Ahmadinejad est alors l'un des hommes les plus riches du pays. Rolex, jet privés, voitures de luxe... le mode de vie ostentatoire du milliardaire en fait une cible idéale à l'arrivée au pouvoir d'Hassan Rohani. Le nouveau président iranien, qui érige la lutte contre la corruption comme sa première priorité, veut en faire un exemple.
En 2013, Babak Zanjani est arrêté. Il est accusé d’avoir détourné 2,5 milliards d’euros appartenant au ministère du Pétrole durant les années de sanctions internationales, en large partie levées en janvier 2015 suite à l’accord international de Vienne sur le nucléaire.
Face à ses juges, il se présente comme un "bassidj" [milicien pro-régime], "un patriote" et un "génie de l’économie" au service de son pays. Déjà célèbre en Iran auprès du grand public, il tente alors de gommer son image d'arriviste corrompu. Il accorde une longue interview à l’hebdomadaire réformiste Aseman dans laquelle il rappelle son parcours d'homme d'affaires parti de rien.
Né dans une famille de la classe ouvrière du sud de Téhéran, il gagne ses premiers rials en vendant des bijoux au bazar. Le tournant intervient à la fin des années 1990, lorsqu'il devient le chauffeur de Mohsen Nourbakhsh, alors gouverneur de la Banque centrale iranienne. Il se lance sur le marché des devises et affirme gagner jusqu’à 15 000 euros par jour de commissions.
Des peaux de mouton aux cryptos
Par la suite, il s'essaye avec succès à l’export de peaux de mouton vers la Turquie. En retour, il importe de la bière sans alcool et du shampoing, des produits très demandés en Iran. En 2010, il est approché par les Gardiens de la révolution qui cherchent à récupérer des avoirs sous sanction. Zanjani affirme avoir résolu l'affaire en quelques jours, rapatriant 36 millions d’euros sur leur compte. Il devient alors un homme clé des réseaux financiers parallèles de l'Iran.
Son procès, ouvert au public, un fait rare en Iran, dure cinq mois. Il est finalement condamné à mort pour "corruption sur Terre", une inculpation utilisée à l’encontre des ennemis du régime et qui laisse généralement peu de place à une quelconque clémence.
Pourtant, en mai 2024, coup de théâtre : le guide suprême intervient et la justice iranienne lève sa condamnation à mort, commuée en une peine de 20 ans de prison car Zanjani aurait remboursé ce qu’il doit à l’État. Cependant, son retour en grâce s'effectue bien avant sa sortie officielle, selon des journalistes iraniens d’investigation. Ils s’appuient sur un document montrant que Zanjani a été autorisé à quitter la prison d’Evin en juin 2019. Il aurait alors été transféré dans une luxueuse villa située dans les montagnes de l'Elbourz, dans le nord de l'Iran.
De retour aux affaires, Babak Zanjani endosse à nouveau le costume de chef d’orchestre du contournement des sanctions. Sa nouvelle arme pour financer le régime : les cryptomonnaies. En mai 2025, le Wall Street Journal révèle qu’il a utilisé la plateforme Binance, la plus grande bourse de cryptomonnaies au monde, pour transférer 850 millions de dollars aux Gardiens de la révolution. Des révélations embarrassantes pour l'entreprise dirigée par Changpeng Zhao. En 2023, ce dernier avait choisi de plaider coupable aux États-Unis d'infractions aux lois sur le blanchiment d'argent.
Le Trésor américain voit également la signature de Zanjani derrière les frais de péage exigés par l’Iran dans le détroit d’Ormuz. Washington affirme que Téhéran tente d'imposer des assurances payantes aux navires souhaitant traverser le détroit. Contrôlée par Zanjani, une plateforme de cryptomonnaie iranienne appelée Bitbank sert ensuite à transférer les fonds vers les caisses du régime.
Un nouvel empire
Fin janvier, Washington a également ciblé Zedcex and Zedxion, deux sociétés enregistrées au Royaume-Uni qui se présentaient comme des plateformes d'échange de cryptomonnaies légitimes. Selon une enquête de TRM Labs, société spécialisée dans l'analyse de la blockchain, ces deux entreprises ont facilité des flux financiers d'une valeur d'un milliard de dollars au profit des Gardiens de la révolution.
L'écosytème mis en place par Zanjani a aussi permis à l'Iran de maintenir le soutien à ses proxys, toujours selon TRM Labs, qui évoque un transfert de plus de 10 millions de dollars à un homme d'affaires yéménite sanctionné par les États-Unis pour ses liens avec les rebelles houthis.
Mais le retour de Babak Zanjani ne se limite pas aux cryptomonnaies. Après sa libération officielle, il bâtit un nouvel empire économique et multiplie les projets dans des secteurs plus traditionnels (chemin de fer, transport routier, aéronautique, or, médias...) à travers un conglomérat baptisé "Dot One Group".
"Parallèlement à des projets d’infrastructure et de transport très médiatisés, Zanjani a mis en place un réseau de sociétés spécialisées dans les actifs numériques [...]. Grâce à cette infrastructure combinée, les entreprises de Zanjani ont servi à la fois de projets commerciaux destinés au grand public et de plateformes financières clandestines permettant de contourner les sanctions et de soutenir des entités liées à l’État iranien", écrit le Trésor américain qui a sanctionné une dizaine de sociétés liées au magnat iranien depuis le début de l'année.
Très actif sur les réseaux sociaux, publiant quotidiennement des messages pour vanter les mérites de sa holding, Babak Zanjani a immédiatement réfuté les accusations américaines. "L'Iran ne contourne jamais les sanctions par le biais des cryptomonnaies courantes, des institutions financières, du système Swift ou des mécanismes sur lesquels l'ennemi exerce son contrôle", écrit-il sur X. "Dans dix ans, les méthodes utilisées par les Iraniens pour contourner les sanctions deviendront publiques, et à ce moment-là, ils seront stupéfaits".
Face à la pression croissante des sanctions occidentales et du blocus américain des ports iraniens, Babak Zanjani semble, plus que jamais, un atout indispensable pour Téhéran confronté à une économie qui déraille sous l'effet de la guerre. Selon des chiffres officiels publiés dimanche, le produit intérieur brut de l'Iran a dévissé de plus de 10 % sur un an.
