Le directeur de la CIA, John Ratcliffe, a rencontré le président ukrainien Volodymyr Zelensky après s’être rendu en Russie. Un rôle de diplomate qui n’est pas généralement attribué au puissant patron des espions américains. Pourtant, ce n’est pas la première fois que la CIA joue les intermédiaires. John Ratcliffe dispose de moyens que les autres diplomates n’ont pas forcément… ce qui n’est pas sans risque.
John Ratcliffe, diplomate, espion en chef ou un peu des deux ? Un mois après un déplacement très remarqué à Moscou, le directeur de la CIA, l'agence de renseignement extérieur américaine, a rencontré le président ukrainien Volodymyr Zelensky lundi 21 septembre en Irlande, a appris Reuters.
Les deux hommes ont discuté sur le tarmac de l’aéroport de Shannon, près de l’avion qui a ensuite transporté le dirigeant ukrainien à New York, où il doit à la fois rencontrer son homologue américain Donald Trump et assister à une très attendue Assemblée générale de l’ONU.
Zelensky et le patron de la CIA sur le tarmac
Un face-à-face qui semble être dans la continuité du voyage de John Ratcliffe en Russie, le 24 août. Il n’avait alors pas rencontré Vladimir Poutine, mais le chef de la CIA avait pu échanger avec ses homologues des agences russes de renseignement lors de ce déplacement très commenté, qui était une première depuis le début de la guerre de grande envergure en Ukraine en 2022.
Mais rien, sinon des rumeurs sur d’éventuelles mises en garde adressées par John Ratcliffe aux autorités russes, n’avait filtré de cette visite à Moscou.
Idem pour les discussions entre le patron de la CIA et Volodymyr Zelensky. Les deux sources anonymes ayant confirmé à Reuters cette rencontre ont refusé de détailler la teneur des échanges.
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RéessayerA-t-il pu s’agir d’une rencontre à l’improviste ? Après tout, "l’aéroport de Shannon est stratégique et constitue souvent la dernière escale en Europe avant une traversée de l’Atlantique vers les États-Unis. Des militaires américains y sont souvent présents en grand nombre, donc c’est un décor idéal pour une rencontre ‘par hasard’", souligne Dafydd Townley, spécialiste des États-Unis et des questions de sécurité nationale à l’université de Portsmouth.
Pour cet expert, il existe cependant "rarement des coïncidences à ce niveau, comme on dit".
À quel jeu joue le patron de la CIA ? Il semble avoir fait une irruption très soudaine et de premier plan sur la scène du conflit en Ukraine. Pourtant, "la diplomatie dépend du Département d’État de Marco Rubio, du président et de ses envoyés, comme Steve Witkoff. La CIA joue bien un rôle, mais il est avant tout de collecter des informations qui pourraient être utiles pour les diplomates", assure Dafydd Townley.
Une tradition d’espion-diplomate
Il existe cependant une longue tradition selon laquelle de hauts responsables de services de renseignement conduisent des négociations en coulisse. "Le Mossad, par exemple, était très actif diplomatiquement avant les attentats du Hamas du 7 octobre 2023 pour améliorer les relations avec les pays du Golfe", souligne Daniel Lomas, spécialiste des services de renseignement à l’université de Birmingham.
Aux États-Unis, ce ne serait également "pas la première fois que des responsables du renseignement américain participent ou mènent des navettes diplomatiques. George Tenet, le directeur de la CIA à l’époque de Bill Clinton, avait personnellement négocié avec les Israéliens et les Palestiniens", souligne Kevin Riehle, spécialiste des services de renseignement à l'université Brunel de Londres.
Avoir le chef des espions dans la salle présente des avantages diplomatiques non négligeables. D’abord, "les discussions avec le directeur de la CIA peuvent être plus discrètes qu’avec Marco Rubio. Lorsque le secrétaire d’État se déplace pour un voyage officiel, il y a tout un protocole et les médias le suivent de près", note Andrew Gawthorpe, spécialiste de la politique étrangère américaine à l’université de Leyde aux Pays-Bas. Pour certains sujets sensibles, - et il n’en manque pas dans le dossier ukrainien - les Russes ou les Ukrainiens peuvent se sentir plus à l’aise avec un professionnel du secret.
"C’est aussi quelqu’un dont les avertissements peuvent être pris plus au sérieux", ajoute Andrew Gawthorpe. Pour cet expert, le patron de la CIA "s’exprime avec une autorité particulière liée à ses fonctions et à l’accès direct aux renseignements". Dans une Russie où l’influence des services de sécurité comme le FSB est très forte, la parole de John Ratcliffe peut avoir plus de poids que celle de Steve Witkoff ou Jared Kushner.
Et peut-être pas seulement auprès des Russes. "Le bilan diplomatique de Steve Witkoff et Jared Kushner a été très critiqué - aussi bien dans le dossier ukrainien qu’iranien -, et les responsables ukrainiens peuvent avoir davantage confiance en John Ratcliffe qui, en plus, est considéré comme un proche de Donald Trump", soutient Daniel Lomas. Sa réputation n’est pas non plus entachée par des accusations de sympathies pro-russes.
Mise en garde signée par la CIA
Reste encore à savoir comment John Ratcliffe s’intègre dans le dispositif diplomatique mis en place par l’administration Trump. À minima, le patron de la CIA est l’homme des messages fermes, estiment les experts interrogés par France 24.
Ainsi, son déplacement en Russie a été analysé par les médias américains comme un avertissement de Washington contre l'éventuelle tentation russe de menacer plus directement un pays de l’Otan.
En rencontrant "à l’improviste" Volodymyr Zelensky, John Ratcliffe fait passer un autre message à Vladimir Poutine :"c’est une manière de dire que malgré les incertitudes autour de l’aide militaire américaine à l’Ukraine, la collaboration dans le domaine du renseignement perdure", assure Andrew Gawthorpe.
Il se peut aussi que le patron de la CIA ait reçu un mandat plus large pour essayer de débloquer la situation diplomatique. Il y a alors, selon Dafydd Townley, deux options : soit chacun nage dans son couloir diplomatique de manière coordonnée pour amener Russes et Ukrainiens à négocier. Soit c’est une sorte de compétition où le premier qui obtient une percée diplomatique reçoit les félicitations du président.
Les discussions de John Ratcliffe en Russie, puis avec le président ukrainien, risquent cependant de rendre l’effort diplomatique américain plus opaque. "Il n’y a que très peu de contrôle démocratique de l’action diplomatique du patron de la CIA", avertit Dafydd Townley.
Si Marco Rubio doit rendre des comptes publiquement devant la puissante commission des Affaires étrangères, ce n’est pas le cas du directeur de la CIA. La commission du renseignement ne s’intéresse pas ou peu à la diplomatie. Et puis dans l’histoire américaine et surtout au sud du continent, la CIA n'a pas vraiment amené la paix, bien au contraire...
