Des élections sans suspense sont organisées en Russie de vendredi à dimanche. La majorité de Russie unie, le parti de Vladimir Poutine, devrait être reconduite à la Douma. L’opposition a, elle, été écartée. Un "résultat joué d’avance" avant une possible nouvelle vague de mobilisation pour la guerre en Ukraine. Entretien avec la spécialiste Tatiana Kastouéva-Jean.
Jour d'élections en Russie. Les bureaux de vote ont ouvert pour une durée de trois jours, du vendredi 18 au dimanche 20 septembre, pour les législatives - les premières à grande échelle en Russie depuis le début de la guerre en Ukraine, en février 2022.
Sans véritable opposition, le parti politique de Vladimir Poutine, Russie unie, devrait de nouveau obtenir la majorité à la Douma. Seules des formations soutenant à des degrés divers le président russe et la poursuite du conflit en Ukraine ont été autorisées à concourir : les communistes du KPRF, les nationalistes du LDPR, les conservateurs de Russie juste et les libéraux du parti des Nouvelles personnes.
D’un scrutin dont l’issue semble "jouée d’avance" à une opposition dont la marge de manœuvre "risque d’être très faible", en passant par la crainte de la population d’une nouvelle mobilisation pour la guerre en Ukraine après les élections, France 24 fait le point sur les enjeux de ces législatives avec Tatiana Kastouéva-Jean, chercheuse et directrice du Centre Russie / Eurasie de l’Institut français des relations internationales (Ifri).
France 24 : comment qualifier ces législatives organisées en Russie, et pourquoi sont-elles aussi importantes pour Vladimir Poutine ?
Tatiana Kastouéva-Jean : C'est un scrutin dont le résultat est joué d'avance. On peut être sûr que le parti au pouvoir, Russie unie, aura la majorité constitutionnelle [au moins 226 sièges sur 450 au total, NDLR] comme c'était le cas dans la Douma précédente. Tout a été mis en place très en amont pour arriver à cette situation. On ne parle pas ici de techniques électorales primitives comme le bourrage des urnes, mais de techniques permettant de sélectionner les candidats et de ne pas laisser participer ceux qui pourraient perturber le jeu électoral, à l’image du parti libéral et anti-guerre Iabloko [écarté du scrutin par la Cour suprême].
Ces élections sont importantes pour montrer que tout va bien dans le pays, que le parti Russie unie - et par ricochet Vladimir Poutine et sa politique - bénéficie du soutien de la population, qu'il n'y a aucune faille, aucune fragilité, et que le régime est capable d'afficher une normalité institutionnelle, alors qu'en Ukraine il n'y a pas d'élections à cause de la loi martiale. C'est une manière de montrer que le régime est légitime, bénéficie de soutiens, que les élites et la population sont loyales et que tout marche bien, contrairement à l'Ukraine.
Il y a aussi d’autres objectifs avec ce scrutin, même s’ils ne sont pas de premier plan, avec par exemple un renouvellement contrôlé et limité des élites, un certain rajeunissement parce que ce sont des élections parlementaires, mais aussi au niveau régional ou encore municipal. Il y a aussi la participation des vétérans de guerre qui sont mis en avant, valorisés même si leur participation est numériquement assez limitée - entre 3 et 4 % aux différents niveaux. Enfin, il ne faut pas oublier les élections dans les territoires ukrainiens occupés censées valider l'intégration de ces territoires-là dans le système politique électoral russe.
Bien que muselée, quelle place occupe l'opposition dans ce scrutin et comment s’organise-t-elle pour tenter d’exister ?
Parlons d’abord du parti Iabloko : il ne peut plus présenter sa liste pour les élections à la Douma mais a encore un peu plus d'une centaine de candidats dans des circonscriptions uninominales. L'opposition à l'étranger appelle donc à voter pour ces candidats-là.
Ensuite, l’opposition russe à l’étranger recourt à différentes stratégies pour ce scrutin. Certains ont appelé à ne pas aller voter. D'autres ont appelé à abîmer, à rendre nul le bulletin de vote en inscrivant plusieurs croix dessus. D’autres, encore, ont repris le flambeau du vote intelligent - ce qu'avait proposé feu Alexeï Navalny -, c'est-à-dire voter pour tout candidat crédible dans une région ou une circonscription donnée autre que le candidat de Russie unie pour faire baisser le score du parti de Vladimir Poutine.
Les forces de l'opposition ont aussi appelé à venir voter dimanche 20 septembre à midi pour rendre visibles les personnes qui votent contre la guerre, même s'il n'y a pas de force politique qui les représente lors de ces élections. Mais cette mobilisation est aussi risquée : avec les caméras de reconnaissance faciale, ces personnes-là peuvent être sûres qu’elles seront enregistrées et auront probablement plus tard la visite des services spéciaux.
Mais on peut douter de l'efficacité de toutes ces stratégies avec la présence du vote électronique dans 33 régions pour ce scrutin. Il est très difficile à contrôler, et donc le parti au pouvoir peut le manipuler comme il l'entend sans qu'on puisse faire quelque chose. Par acquit de conscience, l’opposition propose plusieurs mobilisations différentes, mais le résultat pratique risque d'être très faible.
Quel impact ce scrutin et l’après-élection peuvent-ils avoir sur la guerre en Ukraine ?
La population russe redoute l’après-élection, puisque les mesures impopulaires n’ont pas pu être prises avant. Il y a beaucoup de craintes par rapport à un gel éventuel de l’épargne et surtout à une nouvelle vague de mobilisation générale. Depuis quelques mois déjà, le système s’y prépare à tous les niveaux avec la création du registre unifié, des rafles comme dans la région de Penza [pour enrôler de force des hommes, NDLR], des entraînements dans la région de Kaliningrad ou encore la révision des listes dans chaque entreprise des personnes qui peuvent et doivent être mobilisées.
Mais ce n'est pas le seul scénario envisagé, cela dépend de la manière dont Vladimir Poutine voit les choses. Ce qu'il dit dans l'espace public semble indiquer qu'il est assez confiant dans l'action de l'armée russe et qu’il ne verra probablement pas le besoin de mobiliser. Et si jamais cela a lieu, ce ne sera sans doute pas comme en 2022, la mobilisation sera certainement beaucoup plus diffuse et étalée dans le temps.
Et puis, en vérité, cette mobilisation ne s'est jamais arrêtée. Le décret signé par Vladimir Poutine en septembre 2022 est à date ouverte [dont l’échéance n’a pas été définitivement fixée, NDLR]. Depuis, la mobilisation s’est poursuivie de manière rampante en Russie, ciblant plusieurs catégories de personnes : les prisonniers, les étudiants, les personnes endettées, les petits délinquants ou encore ceux qui ne versent pas leur pension alimentaire.
