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La deuxième semaine du procès de l'assassinat de Federico Aramburu a notamment permis à ses proches et amis de décrire la personnalité de cet ancien rugbyman, tué le 19 mars 2022 dans les rues de Paris par deux militants d'ultradroite. Présent à ses côtés jusqu'à son dernier souffle, l'ancien international Shaun Hegarty a raconté comment les accusés ont orchestré une chasse à l'homme mortelle après une bagarre en terrasse.

Shaun Hegarty raconte devant la Cour d'assise de Paris, le 15 septembre 2026, les derniers instants de la vie de son ami Federico Aramburu. © Benoît Peyrucq, AFP

"On avait passé l'une des plus belles soirées que l'on aurait pu rêver de passer", raconte Shaun Hegarty, mardi 15 septembre, devant la Cour d'assises de Paris. Il livre son témoignage sur la mort de son ami Federico Aramburu, assassiné au petit matin après une nuit de fête dans les rues de la capitale.

Les deux hommes avaient créé ensemble en 2014 l'agence de voyage et événementielle Esprit basque. Après une difficile période économique liée à l'épidémie de Covid, ils s'étaient rendus à Paris en mars 2022 pour assister au match France-Angleterre en compagnie de clients et négocier l'obtention d'un agrément en vue de la Coupe du monde de rugby 2023.

Les deux hommes se retrouvent, le 18 mars 2022, vers la "rue de la Soif", un quartier parisien prisé des fêtards et des amateurs de rugby, notamment. Ils ont une très bonne nouvelle à fêter : leur agence va pouvoir travailler sur cette compétition organisée en France.

"C'était un truc énorme pour nous, un accomplissement", raconte à la barre Shaun Hegarty en se souvenant des larmes de joie, des embrassades et des verres qui ont rythmé la soirée.

"Il donnait du bonheur aux gens"

Shaun Hegarty revient sur les débuts de leur amitié, née sur les terrains de rugby : en 2004, ils évoluent tous deux au poste de trois-quarts-centre au Biarritz olympique (BO). Shaun Hegarty, qui a quatre ans de moins, n'est encore qu'un espoir, tandis que Federico Aramburu, international argentin, vient compléter une redoutable équipe biarrote.

Ils nouent rapidement des liens très forts qui perdureront malgré leurs départs vers d'autres clubs. Federico Aramburu réalise une dernière saison en Argentine avant de revenir au Pays basque en 2013 et de monter la société avec lui. "On a travaillé huit ans ensemble, on a fait grandir nos familles", raconte Shaun Hegarty.

Plusieurs amis de Federico Aramburu se sont relayés devant la cour pour dessiner la personnalité de ce père de trois enfants tué à l'âge de 42 ans. "Il donnait du bonheur aux gens, c'était un facilitateur de vie", a déclaré Thomas Lièvremont au sujet de celui avec qui il a gagné sous le maillot du BO un titre de champion de France en 2005. Il le décrit comme un homme "fiable, calme, généreux, respectueux", qui "incarnait la gentillesse à l'état pur".

L'Argentin Gonzalo Quesada le connaissait très bien également. Il avait dîné avec "Fede" quelques heures avant sa mort. "On était bien autour de lui, on se sentait bien", déclare à la cour Quesada. Et Federico "devenait encore plus gamin, plus drôle" quand il avait bu, a ajouté celui qui dirige désormais l'équipe italienne de rugby.

"Shaun, appelle la police, je vais mourir"

La soirée du 18 au 19 mars 2022 avait justement été bien arrosée. Avant de regagner leur hôtel au petit matin, Shaun Hegarty et Federico Aramburu décident de manger un burger à la brasserie Le Mabillon, dont la cuisine est encore ouverte, peu avant 5 h du matin.

Ils prennent place en terrasse, à côté d'une table occupée par Romain Bouvier, Loïck le Priol et sa compagne, Lyson Rochemir. La tension monte peu à peu, provoquée par l'agressivité de Loïck Le Priol. Plusieurs témoins ont raconté comment il s'en est violemment pris à un client avant d'avoir un échange tendu avec les deux nouveaux arrivants. Loïck Le Priol finit même par se lever de sa chaise pour venir mettre trois tapes sur la joue de Shaun Hegarty, qui se souvient de ses menaces : "Il me dit qu'il faut que je fasse attention, parce qu'il sait se battre, qu'il fait partie des forces spéciales."

En quittant le bar quelques minutes plus tard, Federico Aramburu a un geste d'énervement. Il passe derrière Loïck Le Priol, assis sur une chaise, et le met au sol en le tirant par la capuche. Pour sa mère, Cecilia, qui a témoigné cette semaine, son geste est "la conséquence du fait d'avoir passé un repas à écouter des personnes qu'il trouvait très arrogantes, agressives et très menaçantes".

Une bagarre s'ensuit, brève et violente, entre Federico Aramburu et Loïck Le Priol. Les belligérants sont séparés et Shaun Hegarty reçoit un coup. Les deux amis décident de partir vers leur hôtel, situé à cinq minutes à pied. Un serveur du Mabillon entend alors Loïck Le Priol dire "Je vais le tuer !"

Ils s'arrêtent en route dans un autre hôtel afin de demander des glaçons au veilleur de nuit. Ils en ont besoin pour apaiser leurs blessures. Ils plaisantent de leur mésaventure et s'amusent de leurs visages tuméfiés. À leur sortie, ils voient passer une vieille jeep militaire qui était garée devant le Mabillon. Le véhicule s'arrête près d'eux.

Au volant se trouve Lyson Rochemir, avec Romain Bouvier côté passager. Ce dernier descend de la voiture et tire avec une arme de poing à quatre reprises, à quelques secondes d'intervalle, sur Federico Aramburu, qui est touché par deux balles. Loïck Le Priol a rejoint les lieux à pied. Il reprend sa bagarre avec Federico Aramburu, avant de sortir à son tour une arme à feu. Il vide les six balles de son barillet sur le rugbyman, le touchant à quatre reprises.

Federico Aramburu s'effondre. "Quand je m'approche, il me dit : 'Shaun, appelle la police, je vais mourir'", raconte Shaun Hegarty. Il prend son ami "dans les bras" : "Je le vois qui s'étouffe", "le sang dans la bouche". Les secours arrivent rapidement "mais moi, je sais qu'il est parti".

La fragile stratégie de la légitime défense

Des médecins ont expliqué à Shaun Hegarty qu'il était entré dans un état de "dissociation" lors de cette bagarre finale, avec un cerveau "pas prêt à voir ce qu'il se passe". Il ne comprend pas ce qui se joue, pensant même que l'arme de Bouvier est factice. "Je suis hagard, je ne sers à rien", raconte ce quadragénaire qui se dit désormais condamné à vivre "avec un sentiment de culpabilité" pour ne pas avoir compris "qu'ils revenaient pour tuer".

"J'avais toujours l'espoir que les accusés puissent reconnaître qu'ils ont fait n'importe quoi", "qu'ils manifestent un peu d'humanité", explique Shaun Hegarty au procureur qui l'interroge sur ses attentes. "Je n'ai pas l'impression que ce sera le cas", regrette-t-il en insistant sur la dangerosité des deux principaux accusés.

Les avocats de la défense s'efforcent de convaincre que Loïck Le Priol et Romain Bouvier ont fait feu pour se défendre, pas pour tuer. Ces deux militants d'ultradroite aux lourds antécédents de violences affirment avoir tiré sur un homme pourtant désarmé par peur de la puissance physique des deux rugbymen.

La personnalité de Loïck Le Priol a été au cœur des débats jeudi devant la Cour. Plusieurs experts se sont efforcés d'établir ces dernières années le profil psychiatrique de cet ancien militaire, notamment déployé au Mali. Ils ont tenté de déterminer si le syndrome post-traumatique diagnostiqué en 2015, deux ans avant son renvoi de l'armée, a pu jouer sur sa capacité de discernement et s'il présente toujours une "dangerosité criminologique". Leurs conclusions divergent.

Loïck Le Priol aura l'occasion de réagir à ces expertises à partir du 21 septembre. Les deux principaux accusés seront interrogés sur leur parcours et sur leur version de cette soirée lors de la troisième et dernière semaine de ce procès très médiatisé.

Avec AFP