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Appels à la mobilisation sur TikTok, visuels IA siglés de la date du 17 octobre, anciens porte-paroles des Gilets jaunes qui s’expriment… La colère sociale s’accentue en France en raison de l’augmentation des prix à la pompe. Cette situation “relativement explosive”, surveillée par les autorités françaises, ravive le spectre des Gilets jaunes. Mais elle est à plusieurs égards différente de celle de 2018. Explications.

Vers un retour des Gilets jaunes, huit ans après ? © Studio graphique FMM

"Samedi 17 octobre 2026. C'est les vacances, tout le monde peut être là (...) retenez bien la date les gars." Dans une vidéo postée sur TikTok le 7 septembre, le compte V2 annonce une date de manifestation pour protester contre l'augmentation récente des prix des carburants. Légendée "chaud ou pas chaud" avec les hashtags #essence, #giletsjaune et #manifestation, cette pastille cumulait notamment près de 300 000 likes et 30 000 partages au moment de l'écriture de cet article.

Exemple de visuel généré par IA partagé sur les réseaux sociaux. © Capture d'écran X

Depuis, les publications appelant à une mobilisation sous l'étendard Gilets jaunes se sont multipliés sur les réseaux sociaux, avec notamment de nombreux visuels générés par IA appelant à des manifestations à cette même date du 17 octobre. Le symptôme d'une colère sociale qui couve en France à cause de la récente flambée des prix à la pompe – qui a aussi conduite au blocage de dépôts pétroliers par des pêcheurs dans le Sud. 

Le prix moyen de l'essence a dépassé, mardi 15 septembre, le pic atteint en juin 2022, avec le litre de sans plomb 95-E10 à 2,15 euros contre 2,11 euros il y a quatre ans. Le gazole atteignait, lui, près de 2,35 euros le litre, s'approchant de son record de 2,38 euros du mois d'avril dernier.

"Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la situation sociale actuelle est relativement explosive et n'est pas sans rappeler celle de 2018", explique Christian Le Bart, politologue et auteur de "Petite sociologie des Gilets jaunes" (Éd. Presses universitaires de Rennes, 2020). "Après, Il peut y avoir des conditions objectivement très dures pour la population sans que cela conduise forcément au déclenchement d'un mouvement social. Le lien n'est jamais mécanique entre les deux."

Et le professeur à Sciences Po Rennes poursuit : "À l'origine, il y avait déjà la question du carburant et du coût de la vie d'une façon générale. Il y a aussi eu un phénomène important avec la mobilisation sur les réseaux sociaux, à l'écart et même dans l'ignorance des revendications syndicales", rappelle-t-il à propos de la genèse des Gilets jaunes il y a huit ans.

"La mayonnaise a pris non pas spontanément, mais par l'efficacité spécifique de ces réseaux sociaux qui ont gonflé, pris de l'ampleur et fini par créer des solidarités de proximité. Tout cela se produisait souvent à l'échelle des petites et moyennes villes. Les gens se sont reconnus dans des appels à la mobilisation qui faisaient écho à leurs préoccupations personnelles."

"Personne n'est propriétaire du label Gilets jaunes"

En 2018, les signaux faibles sur les réseaux sociaux d'une mobilisation d'ampleur avaient pris de court les pouvoirs publics, qui semblent cette fois prendre plus au sérieux les potentiels prémices d'une contestation sociale.

Les autorités gardent "une vigilance particulière" quant à "l'effectivité et la capacité de mobilisation", mais il n'y a "rien de probant ni de quantifiable jusqu'à maintenant", a indiqué mardi une source proche du dossier à l'AFP. Le lendemain, le président Emmanuel Macron a demandé la "totale mobilisation" du gouvernement sur "l'approvisionnement" et la "maîtrise des prix" des carburants.

Dans la foulée, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé "prolonger" jusqu'au 31 décembre les dispositifs d'aides ciblées aux secteurs touchés par la flambée des prix – dont les pêcheurs, les entreprises éligibles du BTP ou encore les agriculteurs.

Des Gilets jaunes "historiques" se montrent, quant à eux, sceptiques quand aux récents appels à la mobilisation en ligne. Concernant le 17 octobre, Jérôme Rodrigues – devenu l’un des symboles après avoir été éborgné par un policier lors d’une manifestation en 2019 – a expliqué au Nouvel Obs "avoir passé des coups de fil, (mais) personne ne sait d’où ça vient. Aucun bruit, aucun son, aucune lumière."

D'autres se montrent carrément opposés au retour du mouvement de contestation. C'est le cas de l'ancien Gilet jaune Thierry-Paul Valette, qui s'est dit sur RMC "absolument pas favorable" à la réanimation de cette contestation sociale. "Si le mouvement devait revenir ce serait terrible, je pense qu'il y aurait des morts", redoute-t-il notamment.

"Que les figures 'historiques' prennent leurs distances, cela ne change pas grand chose. De toute façon, c'est une autre génération qui va se mobiliser. Et la génération des fondateurs est très éclatée, dispersée. Enfin, ils ne sont pas non plus propriétaires de cette mémoire, ils ne sont pas en situation de décerner des brevets de de légitimité d'un tel ou d'un autre qui se réclamerait des Gilets jaunes", tempère Christian Le Bart.

D'autant que "personne n'est propriétaire du label Gilets jaunes", d'après le politiste : "L'image associée aux Gilets jaunes – dans leur phase d'émergence, parce qu'il y a quand même eu après des débordements et des faits de violence – est plutôt une mémoire positive. Dans sa genèse, ce mouvement a plutôt suscité la sympathie, en particulier parce qu'il n'était ni politique ni syndical et pouvait donner l'impression d'être spontané. Donc, de ce fait, la tentation peut être forte d'essayer de surfer sur cette image plutôt positive, et tout un chacun peut se proclamer Gilet jaune et jouer de cette mémoire-là."

C'est d'ailleurs ce qu'il s'était passé avec "Bloquons tout" il y a un an. Cet appel lancé sur les réseaux sociaux visait à paralyser la France le 10 septembre 2025 pour protester contre le projet budgétaire de 2026 de François Bayrou, qui était alors Premier ministre. "C'était une rentrée sociale difficile et les médias, les réflexions et les commentateurs s'interrogeaient déjà sur un retour annoncé des Gilets jaunes", précise Christian Le Bart.

Récupération politique et tempo différent  

Cette année, la rentrée s'annonce d'autant plus chaude qu'elle a lieu dans un contexte de période électorale, avec l'élection présidentielle en ligne de mire en avril 2027. Plusieurs courants politiques tentent d'ailleurs de se positionner sur le sujet, à l'instar de la France insoumise et du Parti socialiste qui se sont chacun dit prêts à soutenir des mouvements sociaux contre la vie chère. Candidat à la primaire du PS, Olivier Faure a affirmé dimanche que "si les Français se soulèvent", il sera "à leurs côtés". Le chef du Parti communiste français, Fabien Roussel, a lui "appelé les Français à se mobiliser comme nous avons su le faire en 2018".

Il y a huit ans, les politiques avaient eu du retard à l'allumage pour tenter de porter les revendications sociales des Gilets jaunes "historiques", une différence notable avec 2026 et la campagne électorale déjà en cours. "Il va forcément y avoir de la récupération notamment de la part des partis politiques qui ont l'habitude de surfer sur les colères populaires", note Christian Le Bart. "Donc ce n'est pas la même configuration qu'en 2018, où les Gilets jaunes étaient très hostiles aux partis politiques, tandis que ces derniers n'avaient pas vraiment réussi à embrayer sur le mouvement."

Le tempo politique n'est pas non plus le même : au moment des Gilets Jaunes, Emmanuel Macron est président de la France depuis un an avec une majorité absolue à l'Assemblée nationale. "La colère sociale prend alors racine contre un pouvoir politique très solide", analyse le politiste. "Là, en 2026, c'est tout le contraire avec un macronisme finissant et fatigué, un Premier ministre qui gère les affaires courantes et pas de majorité à l'Assemblée. Donc, si mouvement il y a cette fois-ci, ce sera moins pour interpeller la figure présidentielle au nom de sa toute puissance que pour tenter de peser sur la campagne présidentielle qui s'ouvre."

Semblant conscient du climat social tendu, Emmanuel Macron a posté mercredi soir sur X un message dans lequel il a notamment écrit savoir "ce que cela représente pour les Français". Le président français a expliqué vouloir agir malgré le contexte international défavorable : "Ce qui se passe à des milliers de kilomètres de chez nous finit toujours par peser sur notre quotidien. Alors j'agis pour réduire les tensions, sécuriser nos approvisionnements et faire baisser la pression sur les prix (à la pompe)". Un message aussi probablement écrit avec l'espoir que la goutte d'essence ne fasse pas déborder le vase de la colère sociale... comme en 2018.