
La frappe de drone russe dimanche à la frontière entre l’Ukraine et la Pologne a provoqué un choc. Elle est intervenue peu après le passage d’un convoi diplomatique européen. Mais ce n’est pas la première fois que les drones russes ciblent des postes-frontières et des points de passage entre l’Ukraine et des pays européens. La Russie se montre de plus en plus agressive dans ses opérations.
Les drones russes se rapprochent de plus en plus souvent, et dangereusement, de la frontière avec des pays de l’Otan. L’attaque contre un train arrivant au poste-frontière de Dorohusk-Yagodyn entre la Pologne et l’Ukraine a suscité un émoi international dimanche 13 septembre.
Pas étonnant : un peu plus tôt, un autre train transportant des personnalités de premier plan - comme l’ex-Premier ministre britannique Boris Johnson et l’ancien directeur de la CIA David Petraeus - était passé au même endroit.
Drones vs postes-frontières
La compagnie ferroviaire ukrainienne Ukrzaliznytsia a même soutenu qu’il était "hautement probable" que les Russes visaient en réalité ce convoi diplomatique. En effet, ces dignitaires auraient dû quitter Kiev plus tard, mais leur train avait été avancé en raison des menaces de frappes aériennes russes.
"C’est terrifiant", a déclaré David Petraeus avant d’ajouter que cette frappe était “un acte barbare”.
Pour les autorités polonaises, l’incident marque "une escalade claire" des tensions entre la Russie et les pays de l’Otan.
Cette frappe de drones s’inscrit dans une logique d’intensification des attaques russes contre des points de passage entre l’Ukraine et plusieurs pays européens ces dernières semaines.
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Avant le poste-frontière de Dorohusk-Yagodyn, des drones russes ont frappé à plusieurs reprises des points de passage entre l’Ukraine et la Moldavie depuis mi-août.
Deux personnes ont même été tuées lors d’une attaque de drones au poste-frontière de Starokozache situé le long de la frontière avec l’Ukraine au sud de la Moldavie le 9 septembre. Cette frappe a paralysé le trafic à cet endroit entre les deux pays pendant plusieurs jours.
Les drones russes ont également visé le poste-frontière d'Orlivka entre la Roumanie et l’Ukraine au moins deux fois depuis début septembre.
Ces attaques contre des "nœuds logistiques, comme les postes-frontières, ne sont pas nouvelles en soi. Il y en a eu depuis 2022, et la Roumanie a été particulièrement visée entre 2023 et 2024", rappelle Patrick René Haasler, spécialiste de l’espace post-soviétique à l’International Team for the Study of Security (ITSS) de Vérone.
“Détruire l’économie de guerre”
Cette fois-ci, ces bombardements "s’intègrent dans une stratégie plus globale visant en priorité à détruire l’économie de guerre de l’Ukraine", soutient Gustav Gressel, analyste des questions militaires pour l'Académie nationale de défense autrichienne.
Pour cet expert, impossible d’isoler ces opérations aux frontières avec la Pologne, la Moldavie ou encore la Roumanie des bombardements ayant visé les ports ukrainiens cet été. "C’était la première étape pour réduire les capacités ukrainiennes à exporter leurs céréales. L’Ukraine entame la saison de la moisson de maïs, et la Russie cible donc les autres voies d’exportations vers l’Europe que sont le transport ferroviaire et routier", assure Gustav Gressel.
Dans cette guerre d’usure économique, l’infrastructure ferroviaire joue un rôle particulier. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a dénoncé à plusieurs reprises des "actes terroristes" contre les trains civils ukrainiens depuis le début de l’année. "Pour l’armée russe, qu’importe qu’il s’agisse d’un train civil ou de marchandises, leur objectif est de bloquer les lignes et chaque train touché paralyse temporairement le réseau", souligne Gustav Gressel.
Le calcul n’est pas qu’économique. En frappant des points de passage à la frontière, la Russie indique qu’elle garde aussi un œil sur ce qui rentre en Ukraine. "L’attaque contre le poste-frontière de Dorohusk-Yagodyn visait d’après Moscou à perturber l’acheminement depuis l’Occident de matériel militaire à l’Ukraine", note Patrick René Haasler.
Certes, le train ciblé venait de Kiev et ne transportait donc pas de matériel militaire en provenance de Pologne, mais il s’agissait de la démonstration que les drones russes étaient aux aguets et que Moscou n’hésite pas à les utiliser. Idem en Moldavie ou en Roumanie. À chaque fois, "l’objectif consiste à couper autant de voies d’approvisionnement utilisées pour acheminer du matériel militaire vers l’Ukraine que possible", affirme Patrick René Haasler.
Guerre de moins en moins "hybride"
Dans cette optique, ces frappes de drones sont la version moins "hybride" - car plus assumées par Moscou - des "opérations de sabotage attribuées à la Russie et menées récemment contre des sites industriels de fabricants d’équipements militaires en Allemagne, en Bulgarie, en Slovaquie, et en Pologne", souligne Patrick René Haasler.
Dans le cas de l’attaque à la frontière ukraino-polonaise, la Russie avance à visage plus découvert que jamais, d’après les experts interrogés. En Moldavie et en Roumanie, "Moscou a pu laisser planer le doute que les drones aient pu s'égarer après une défaillance technique, alors que cette fois-ci, la situation semble assez claire", commente Ryhor Nizhnikau, spécialiste de l’Ukraine et des pays de l'espace post-soviétique à l'Institut finlandais des affaires internationales.
Cette absence d'ambiguïté sert aussi à faire passer un message aux pays européens. "C’est une manière de leur indiquer que Moscou ne les considère pas comme des acteurs légitimes dans un éventuel règlement diplomatique du conflit. En effet, lors de la visite en Ukraine des émissaires américains Jared Kushner et Steve Witkoff, la Russie a ordonné une arrêt des bombardements, alors que, quelques semaines plus tard, des drones russes ont frappé un train juste après celui qui était rempli de dignitaires européens", explique Ryhor Nizhnikau.
Aux yeux de Vladimir Poutine "l’Europe est passée du rang de bloc qui va suivre l’exemple américain, à celui de soutien décisif de l’Ukraine", note cet expert. C’est donc aux Européens qu’il faut faire peur en premier.
Les frappes à la frontière, tout en restant en territoire ukrainien, "donnent l’impression que le conflit peut à tout moment déborder en Europe, ce qui maintient la population en alerte", souligne Ryhor Nizhnikau.
Pour cet expert, ce n’est évidemment pas un hasard si la Russie accentue ses frappes au début d’une période électoralement très chargée en Europe. Entre les scrutins d’automne dans les régions allemandes, les élections en Pologne, Italie et France en 2027, Moscou espère que la crainte d’une escalade va nourrir le vote pour des partis, souvent aux extrêmes, qui appellent à réduire ou arrêter le soutien à l’Ukraine.
Les attaques très médiatisées contre les postes-frontières sont aussi un moyen de fournir aux partis populistes pro-russes des arguments, affirme Gustav Gressel. Pour cet expert, des formations comme l’AfD en Allemagne peuvent se saisir de ces incidents pour suggérer que l’argent dépensé en matériel militaire envoyé en Ukraine risque de partir en fumée au contact de drones russes.
