
La Patriot Platform, groupe d'ultradroite à l'origine des manifestations anti-migrants à Douvres et à Portsmouth début septembre, gagne de l'influence au Royaume-Uni. Fondé en juin dernier, le parti revendique déjà près de 45 000 membres qui s'illustrent par des actions masquées, portées par un discours chrétien nationaliste.
"Des groupes d'hommes, des quatre coins du pays, nous rejoignent pour former un groupe de résistance. Il va bientôt se passer quelque chose, et ça provoquera une onde de choc". Ces mots prononcés par le militant et influenceur britannique d’extrême droite Daniel Thomas, alias "Danny Tommo", devant un groupe d’hommes blancs ultra musclés, ont été diffusés le 2 septembre dans une vidéo postée sur la chaîne YouTube de l’activiste.
Dans cette vidéo, Danny Tommo se met en scène en train de "recruter" de futurs membres de la "Patriot Platform", un nouveau groupe nationaliste dont il est à la fois fondateur et dirigeant. Son principal objectif : "protéger les femmes et les enfants" britanniques d’une prétendue menace étrangère, exacerbée, selon eux, par l’immigration. Sous la vidéo, un titre en anglais : "Bravo, gars du Nord-Ouest ! C’est ainsi que se développe un mouvement. #Patriot Platform".
Quatre jours plus tard, les 5 et 6 septembre la même "Patriot Plaform" prenait la tête de manifestations de centaines de militants cagoulés et vêtus de noirs, affluant vers les villes portuaires de Douvres et de Portsmouth, dans le sud de l‘Angleterre, pour entraver l’arrivée de migrants. Contrastant avec les membres du groupe, Danny Tommo est apparu de son côté à visage bien découvert sur son compte X, pour relayer et soutenir les manifestations.
"Symbolique fascisante"
"On a franchi une étape dans cette idée d'intimidation des étrangers. Il y a une violence assumée par ce groupe, dont l’apparence physique évoque celle d’une milice paramilitaire qui va se faire justice elle-même. Cette symbolique fascisante est assez terrifiante", alerte Laetitia Langlois, maîtresse de conférence en études politiques britanniques à l’université d’Angers.
Ces manifestations anti-immigration au Royaume-Uni ne sont pas nouvelles. En août 2024, de violents heurts appuyés par des appels à la haine avaient éclaté après le meurtre de trois jeunes filles lors d’une attaque au couteau dans une école à Southport, dans le nord-ouest de l’Angleterre. Des hôtels où étaient hébergés des demandeurs d’asile avaient alors été pris pour cibles par des manifestants. À l’été 2025, de mêmes violences ont été commises à Epping, dans l’est du pays, après des accusations d'agressions sexuelles visant un Éthiopien dans la ville.
"Jusqu’à maintenant, on a plutôt observé de grandes manifestations pacifiques, organisées par des figures de l’extrême droite britannique, accompagnées, en marge, d’actes de violence", explique William Allchorn, directeur de recherches au sein de l’Institut de recherche sur la police internationale et la protection publique (IPPPRI) à l’université Anglia Ruskin de Cambridge.
"Nous n’avions encore jamais vu de mouvements d’autodéfense de cette envergure. La grande différence, c’est que leurs membres sont mieux formés, mieux organisés que ce qu’on a pu observer jusqu’à présent", ajoute-il.
Proche de Tommy Robinson
Daniel Thomas s’est targué sur X, le 12 août août dernier, d’avoir dépassé les 45 000 inscriptions sur la plateforme en ligne. Alors d’où viennent ces hommes qui se disent "prêts à se battre" pour la sécurité des leurs ?
La très récente "Patriot Plaform" s’est formée en juin 2026 de l’agrégation de différents mouvements nationalistes venant principalement du sud-est de l’Angleterre, où arrivent principalement les bateaux de migrants après leurs traversées de la Manche. Parmi ces groupes, les Kent Patriots mais aussi les South-London Patriots ou encore les North-West Patriots.
Selon William Allchorn, ces derniers mènent depuis quelques années des actions locales, entrant par effraction dans des centres d’hébergement de migrants pour en filmer l’intérieur, ou encore provoquer des affrontements.
"La colère des membres de ces mouvements s’est cristallisée autour de la question des hôtels utilisés pour héberger les réfugiés, à l’été 2025. Ensuite, il y a eu ces très grandes manifestations nationales derrière des figures comme Tommy Robinson. Daniel Thomas a simplement vu qu’il y avait un ‘marché’ sur lequel s’engouffrer", décrypte le scientifique.
"Danny Tommo" évolue déjà depuis plusieurs années dans les groupuscules d'ultradroite anti-immigration. Il a notamment été membre du groupe Raise the Colours, qui s’est fait connaître à l’été 2025 par une campagne incitant à hisser des drapeaux britanniques et anglais à travers l’Angleterre, avant d’investir les côtes françaises. Des actions qui lui ont valu, en janvier dernier, d’être soumis à une interdiction d’entrer sur le territoire français.
C’est aussi un proche de Stephen Yaxley-Lennon, alias Tommy Robinson, à l’origine, entre autres, du défilé de 110 000 à 150 000 personnes organisé en soutien à la mort de l'influenceur trumpiste américain Charlie Kirk, en septembre 2025.
"Danny Tommo a voulu s’émanciper de la figure tutélaire de Tommy Robinson", commente Laetitia Langlois. "Il a regroupé cette constellation de groupes d’extrême droite, dans le but de mener des actions extrêmement visibles. Et il a réussi.", complète-t-elle.
Influence de la sphère Maga
Outre le discours anti-immigration, la Patriot Platform s’appuie sur un vocabulaire nationaliste chrétien, dans la vague de celui employé par Donald Trump et son administration. En introduction de son compte X, Daniel Tomas se présente d’ailleurs comme "gardien de la foi". "Je m'engage à défendre ma famille et ma patrie. Je place ma confiance en Jésus-Christ, notre Sauveur", écrit-il. Un discours aux airs de croisade et islamophobe qui s’accompagne de l’idée de s’ériger en "sauveur" de l’Occident en déclin.
"C’est un langage très militariste. Les migrants sont décrits comme des hommes en âge de combattre, dans l’idée qu’il faut défendre la nation contre eux", analyse William Allchorn.
Pour Daniel Trilling, journaliste et auteur du livre "If We Tolerate This. How the British Establishment Made The Far Right Respectable?" (Picador), la sphère Maga a volontairement contribué à rendre ce vocabulaire plus visible, afin de servir son propre discours sur le déclin de l’Occident.
"Ces deux dernières années, la droite américaine a déployé d’importants efforts pour imposer sa vision au Royaume-Uni et soutenir les influenceurs d’extrême droite. Elon Musk lui-même apporte ouvertement son soutien à des personnalités britanniques d’extrême droite, relayant des postes et boostant les profiles X", rappelle le journaliste.
En août 2024, le PDG de X avait commenté des posts au sujet de manifestations antimigrants. "La guerre civile est inévitable", avait-il écrit sur son réseau social. Londres avait alors qualifiés ces commentaires d'"injustifiables" et son comportement d'"irresponsable".
Ambivalence avec Reform UK
Pourtant, rappelle Laetitia Langlois, ce discours nationaliste et identitaire trouve bien ses racines en Grande-Bretagne. "C’est parce que Nigel Farage [figure de l’extrême droite britannique, NDLR] a banalisé le discours d'hostilité à l'immigration et de défense des valeurs occidentales chrétiennes, que ces groupes évoluent dans un milieu avec des conditions très favorables", rappelle-t-elle.
La Patriot Platform entretient un rapport ambivalent avec Reform UK, le parti d’extrême droite anti-immigration porté par Nigel Farage. Ce dernier s’est efforcé de condamner les violences survenues à Douvres et Portsmouth, pour mieux appuyer son rôle : "seul le parti Reform renverra les bateaux", a-t-il écrit dimanche 6 septembre sur X.
"Il y a une sorte de jeu de va-et-vient entre le courant dominant et les mouvements extrémistes marginaux comme la Patriot Platform. D’un côté, la Patriot Platform exploite ce climat général de xénophobie, de l’autre, elle tente de faire basculer le débat encore plus à droite, en faisant apparaître Reform UK comme inefficace", explique Daniel Trilling.
Si la Patriot Platform dit vouloir évoluer hors de toute institution politique, elle a déjà montré, en trois mois d’existence, qu’elle pouvait influencer le débat public. "L’action menée dans la rue par la Patriot Platform et l’action politique de Reform UK opèrent dans des sphères complètement séparées, mais elles peuvent se renforcer mutuellement", conclue Daniel Trilling.
