
Si les différentes filiales d’Al-Qaïda ne s’inscrivent plus dans la logique de jihad mondial prônée par Oussama Ben Laden, celles-ci continuent de déstabiliser de nombreuses zones du globe, que ce soit au Sahel, en Somalie, au Yémen ou en Afghanistan.
Si l'on en croit les experts du terrorisme islamiste, Al-Qaïda est loin d’avoir dit son dernier mot. De prime abord, l'organisation jihadiste semble pourtant affaiblie, un quart de siècle après les attentats du 11 septembre 2001 : ses deux principaux leaders, Oussama Ben Laden et Ayman Zawahiri, ont été tués par l’armée américaine, respectivement à Abbottabad au Pakistan en 2011, et à Kaboul en Afghanistan en 2022, tandis que le dernier attentat perpétré sur le sol américain remonte au 6 décembre 2019. Ce jour-là, trois personnes étaient tuées et huit blessées à la Naval Air Station de Pensacola en Floride, dans une attaque revendiquée par la branche d'Al-Qaïda basée dans la péninsule arabique.
L’organisation terroriste islamiste n’en demeure pas moins une force de déstabilisation dans plusieurs zones du globe telles que le Sahel, la Somalie, le Yémen, ainsi que l’Afghanistan et le Pakistan. "Ce n’est plus la même organisation qui existait le 11-Septembre. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle ait complètement disparu. Elle s’est lancée dans une stratégie visant à déléguer son autorité à ses franchises et à ses branches, qui sont au moins deux douzaines à travers le monde", expliquait Bruce Hoffman, spécialiste des questions de contreterrorisme au Council on Foreign Relations, à l’occasion d’une table ronde organisée le 2 septembre par l’université George Washington.
Pour Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste des mouvements jihadistes, c’est en Afrique qu’Al-Qaïda est le plus dynamique : "Notamment au Sahel, où le retrait des forces françaises et internationales a laissé place à un ancrage durable et interconnecté des groupes jihadistes dans toute la zone. Le Jnim (Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans), filiale la plus active d’Al-Qaïda dans la région, s’étend au Mali, au Burkina Faso, mais aussi au Niger, au Togo, au Bénin et au Nigeria."
"Organisation mondiale"
Autre groupe islamiste lié à Al-Qaïda, particulièrement actif sur le continent africain : les Shebab, qui ont perpétré des attentats meurtriers en Somalie, en 2024 et en 2025. Après avoir réduit à néant en quelques mois les progrès réalisés par le gouvernement somalien, ils contrôlent désormais de vastes territoires dans le sud et le centre du pays.
Quant à Al-Qaïda dans la péninsule arabique, très affaibli sur le terrain, il a pu reconstituer ses ressources financières et reprendre sa propagande en arabe comme en anglais destinée au public occidental. En Afghanistan, cinq ans après le retrait des forces internationales, "Al-Qaïda continue de bénéficier d’un environnement opérationnel favorable sous le régime des Taliban", précise Pearl Pandya, spécialiste de l’Asie du Sud, dans une étude publiée en ligne par l’Armed Conflict Location & Event Data (ACLED), centre de recherches sur les conflits armés, basé aux États-Unis. Des Taliban qui, eux, nient toute forme de soutien au groupe terroriste.
Capable d'opérer sur de nouveaux théâtres d’opération, l'organisation possède la faculté de planifier et de penser à l’échelle mondiale. Colin Smith, coordinateur à l’ONU chargé de surveiller les régimes de sanctions visant Al-Qaïda, l’État islamique et les Taliban, relève que les Shebab sont devenus une plaque tournante stratégique pour Al-Qaïda.
"Alors que le JNIM a réussi à obtenir 50 millions de dollars de rançon l’an dernier, la majeure partie de cette somme a été acheminée vers ses 'katibas' [camps de combattants] pour financer leurs campagnes menées en avril au Sahel et au Mali", assure Colin Smith. Selon son rapport, une partie de ces fonds aurait été versée à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et utilisée pour financer Al-Qaïda dans la péninsule arabique, tandis qu’une autre partie aurait été versée à la haute direction en Asie du Sud. "Cela démontre à quel point cette organisation est mondiale", observe le coordinateur de l'ONU.
Changement de priorité
La résilience affichée par ces différents groupes jihadistes inquiète certains experts, d’autant que la lutte contre le terrorisme islamiste n’est plus au cœur de la réflexion stratégique américaine. La Maison Blanche a dévoilé en mai dernier une stratégie antiterroriste américaine très attendue, la précédente remontant à 2018. Et nombre de spécialistes ont été stupéfaits de découvrir que les cartels et les gangs criminels transnationaux, nouvellement désignés comme organisations terroristes étrangères, figurent en tête de la liste des menaces terroristes.
Les groupes jihadistes traditionnels n'occupent désormais la deuxième place et se limitent à une poignée de groupes jugés capables de mener des opérations extérieures contre le territoire américain et ses intérêts à l’étranger. "Pour un lecteur des documents officiels du gouvernement concernant le paysage des menaces terroristes 25 ans après le 11-Septembre, il semblerait que l’histoire qui a commencé avec ces attentats soit en grande partie terminée et que le jihadisme ne représente plus une menace urgente et mortelle pour l’Occident", craignent Colin P. Clarke et Clara Broekaert, respectivement directeur exécutif et chercheuse au Soufan Center, dans une étude sur le futur du mouvement jihadiste global.
Avec ce changement de priorités, nombre d’analystes et d’agents hautement spécialisés sur les questions de jihadisme international ont été mutés dans d'autres unités. Ils sont désormais en charge de surveiller les menaces représentées par les cartels, ainsi que par les groupes d’extrême gauche, considérés par l'administration Trump comme le troisième péril.
George W. Bush lui-même regrettait, lors d'une conférence organisée le 9 septembre à Dallas à l'occasion des 25 ans des attentats, que l'administration actuelle "ne prenne pas en compte les leçons du 11-Septembre. Car ce qui se passe à l'étranger a des répercussions sur notre sécurité nationale ici, chez nous."
Menace endogène
De ce côté-ci de l’Atlantique également, la lutte contre le terrorisme islamiste tend à passer au second plan, explique Wassim Nasr : "Actuellement, la menace la plus importante pour les pays d'Europe occidentale n'est pas le terrorisme islamiste, mais plutôt les ingérences russes, la guerre en Ukraine et la compétition entre les grandes puissances. Car les groupes jihadistes n'ont plus la même capacité de projection, comme ce fut le cas lorsque l'État islamique pouvait lancer des attentats depuis la vaste zone du Moyen-Orient qu'il contrôlait, il y a dix ans."
Pour le journaliste de France 24, la menace est de nature endogène : des citoyens ou des résidents des pays occidentaux passent à l’acte suivant un appel d’une organisation terroriste. "Cela ne veut pas dire pour autant que les services de renseignement ont baissé la garde. Ça n’implique pas forcément les mêmes services, ni les mêmes moyens", précise-t-il. Preuve que le niveau de vigilance reste élevé : trois personnes ont été mises en examen début septembre, en Indre-et-Loire pour l’une, et en Essonne pour les deux autres, pour association de malfaiteurs terroriste criminelle, accusées de préparer des projets d'attentat contre la communauté juive et des velléités de rejoindre l’État islamique au Sahel.
Un quart de siècle après les attentats du 11-Septembre, le mouvement jihadiste mondial se présente ainsi sous un jour très différent. Si la possibilité pour le mouvement de créer la surprise reste intacte, notamment grâce aux drones, les différentes filiales d’Al-Qaïda ne s’inscrivent plus dans la logique de jihad mondial prônée par Oussama Ben Laden. "À l'heure actuelle, les objectifs des filiales les plus actives sont totalement ancrés dans des contextes locaux. Par exemple, le Jnim, malgré son allégeance à Al-Qaïda, agit dans une logique d'insurrection régionale : depuis le départ des Français de la région, cette organisation ne prend plus en otages des Occidentaux et tient à nier son implication à chaque fois qu’un ressortissant occidental est pris en otage dans ses zones d’activité", conclut Wassim Nasr.
