logo

Ukraine : le recrutement de combattants étrangers par Moscou relève de la "traite des êtres humains"

S'appuyant sur une série d'entretiens menés avec des prisonniers de guerre ayant combattu pour la Russie en Ukraine, Amnesty International a dévoilé jeudi un rapport accablant sur les méthodes des autorités russes pour recruter des soldats étrangers et en faire de la "chair à canon" sur le front. Selon Kiev, plus de 28 000 ressortissants de 136 pays se sont engagés dans les forces russes. 

Un groupe de 11 Sud-Africains, incités à se battre aux côtés des soldats russes dans la guerre contre l'Ukraine, arrive à l'aéroport international King Shaka de Durban le 25 février 2026. © Rajesh Jantilal, AFP

Le recrutement par la Russie d'étrangers envoyés combattre en Ukraine constitue un "crime de traite des êtres humains", a affirmé jeudi 10 septembre à Kiev Agnès Callamard, la secrétaire générale d'Amnesty International, à l'occasion de la présentation d'un rapport de cette ONG.

Ce document s'appuie sur une série d'entretiens menés avec des prisonniers de guerre ayant combattu pour la Russie et regroupés dans deux camps ukrainiens, dont 15 originaires du Brésil, de Colombie, de Cuba, d'Égypte, de Sierra Leone, du Sri Lanka, de Somalie et d'Afrique du Sud.

"Les souffrances liées (...) à cette internationalisation de la guerre touchent des communautés et des individus très vulnérables à travers le monde", a estimé Agnès Callamard dans un entretien avec l'AFP.

Depuis le début de l'invasion russe de l'Ukraine en 2022, Moscou et Kiev s'accusent mutuellement d'avoir recours à des combattants étrangers. 

Les autorités ukrainiennes ont déclaré en avril avoir identifié plus de 28 000 ressortissants de 136 pays engagés dans les forces russes. À ce chiffre s'ajoutent quelque 14 000 soldats nord-coréens, selon les autorités ukrainiennes.

Chantage à la régularisation

L'Ukraine a également recours à des combattants étrangers, notamment colombiens. Amnesty dit ne pas être en mesure d'enquêter en Russie sur des prisonniers de guerre s'étant battus aux côtés des Ukrainiens, cette ONG y étant considérée comme un "agent de l'étranger".

"De toute évidence, il y a de nombreux individus qui travaillent pour l'État russe qui savent que les personnes qu'ils recrutent pour aller sur la ligne de front sont des victimes de la traite. Donc ils sont complices de ce phénomène et il faudrait qu'ils rendent des comptes", a lâché Agnès Callamard.

Elle dresse le profil type de ces étrangers considérés comme des victimes potentielles de la traite : celui d'un "homme de moins de 40 ans", en situation de "précarité économique", originaire du "Sud global" et attiré en Russie par "la promesse d'un travail".

Selon Amnesty International, le schéma de recrutement le plus courant consiste à attirer en Russie, via des annonces en ligne ou grâce au bouche-à-oreille, des gens qui ignorent qu'ils pourraient ensuite être intégrés de force aux forces armées russes.

"Ensuite, c'est la coercition. On leur reprend leur passeport. On leur fait signer des documents qu'ils ne comprennent pas. On leur fait des formations qu'ils ne comprennent pas", avant d'être envoyés sur le front. "En gros, c'est de la chair à canon", résume Agnès Callamard.

Un second schéma de recrutement vise des étrangers déjà présents sur le territoire russe, souvent en situation irrégulière, relève Amnesty.

Les autorités russes leur promettraient alors la régularisation de leur situation ou l'obtention d'un passeport en échange de leur enrôlement.

"Situation d'exploitation"

Au cours d'une visite dans un centre de détention en février, sous la supervision des gardes ukrainiens, l'AFP avait recueilli des témoignages similaires auprès de prisonniers de guerre étrangers ayant combattu dans les rangs russes.

Plusieurs affirmaient avoir été trompés par des contrats rédigés en russe, une langue qu'ils ne comprenaient pas.

Ils faisaient également état d'une formation sommaire, d'un équipement insuffisant et de difficultés de communication avec leur hiérarchie en raison de la barrière linguistique.

Pour qualifier le crime de traite des êtres humains, Amnesty s'appuie sur l'article 3 du protocole de Palerme, ratifié par les Nations unies. 

Selon Agnès Callamard, ce crime se caractérise par le "transfert de personnes", le recours à des "moyens coercitifs, de fausses promesses et de violence", ainsi que par une "situation d'exploitation".

Elle appelle l'Ukraine et les dirigeants des pays d'origine des recrues à recueillir les preuves de cette "traite d'êtres humains" afin de poursuivre les responsables.

L'Ukraine n'a toutefois pas fait de cette enquête une priorité et n'a pas encore mis en place un mécanisme permettant d'identifier d'éventuelles victimes parmi les prisonniers de guerre, reconnaît la secrétaire générale d'Amnesty.

Elle appelle Kiev à "investir" dans de telles enquêtes, considérant que "cela démontrerait aussi que l'Ukraine a des valeurs et une approche très différentes de celles de la Russie".

Avec AFP